Défense
antimissile : la question des intentions
Par Christophe Réveillard
Par
Christophe Réveillard, Docteur en Histoire contemporaine, est membre du centre
d'Histoire de l'Europe et des relations internationales de l'Ecole doctorale
modern et contemporaine de l'Université Paris-IV Sorbonne. Co-directeur de la
revue Conflits Actuels, il a notamment publié "Sur quelquesmythes de
l'Europe communautaire" ( FX de Gilbert ) et les dates-clefs de la
construction européenne (Ellipses)
Les experts en stratégie du monde entier ont été sollicités ces derniers
mois pour expliquer et confronter leurs points de vue sur ce que l'on présente
comme le bouleversement conceptuel en matière de défense : le projet de mise
en place d'une défense nationale antimissile par les Etats-Unis (National
Missile Defense - NMD désormais appelé Missile Defense - MD).
Les questions qui se posent sont en effet nombreuses et ne peuvent être résolues
sans une réflexion stratégique de grande ampleur. Mais il semble également nécessaire
pour mettre les choses au clair de commencer par comprendre les motivations qui
amènent les responsables américains à tenter de renverser un cadre stratégique
issu de la guerre froide.
A cet égard, la surprise peut être de taille si cette étude révélait que
l'objectif recherché se trouve plus dans le mouvement ainsi amorcé que dans la
mise en place d'un système antimissile vraiment crédible. Autrement dit,
l'effet d'annonce, la posture, l'engagement d'un programme de recherche colossal
aux retombées industrielles et technologiques importantes mais surtout la maîtrise
de l'échéancier stratégique planétaire pourraient apparaître bien plus
comme les motivations premières que la certitude d'aboutir véritablement au
terme de ce défi technologique.
Le projet antimissile américain
C'est à la suite de la publication du rapport Rumsfield de l'été 1998
donnant crédit à l'idée de la vulnérabilité du territoire américain face
à la menace de missiles balistiques provenant d'Etats " voyous " ou
d'Etats " trublions " (rogue States) que le Congrès adoptait
le 22 juillet 1999 le National Missile Defense Act. Le processus était
donc engagé entraînant le président Clinton et son administration à réaliser
un système antimissiles balistique censé protéger le territoire national.
Le projet MD se propose de protéger le territoire américain contre d'éventuelles
frappes de missiles étrangers avec une ou plusieurs centaines de missiles
antimissiles basés en Alaska et en Dakota du Nord, les intercepteurs
terrestres, et un réseau de détection, de communication et d'interception
utilisant satellites, radars ABM et d'alerte avancée, ainsi qu'une défense de
théâtre (Theater Missile Defense - TMD) c'est-à-dire les zones hors du
territoire national où des forces américaines sont positionnées. Il faut
ajouter que Donald Rumsfeld, avant d'être nommé Secrétaire à la Défense, a
publié un nouveau rapport parlementaire sur l'espace militaire dans lequel,
selon le rapport Quilès , " l'appel à la préservation de l'avantage
technologique dans le domaine spatial (...) est un autre indice qui plaide en
faveur d'une option spatiale dans la défense antimissile. Si ce choix était
fait, on s'orienterait vers une défense antimissile à plusieurs niveaux, selon
une approche multicouche... ".
Le coût du MD est estimé à 60 milliards de dollars sur vingt ans soit moins
d'1 % du budget général de défense américain par an (3 milliards sur 300
milliards de dollars annuels). Rappelons que les différents programmes américains
de défense antimissile ont représenté près de 60 milliards de dollars depuis
1983 et que, par comparaison, le budget général de défense russe ne représente
à peu près que 10 % du budget général de défense américain.
Depuis quarante ans, les Etats-Unis ont tenté de développer des projets
ambitieux de missiles antimissiles censés protéger le territoire américain,
dont le plus célèbre fut l'Initiative de défense stratégique (IDS ) proposée
par le président Ronald Reagan, ainsi que des systèmes de défense des théâtres
extérieurs.
Le déséquilibre de la terreur ?
La question posée est celle de la stabilité stratégique qui jusqu'au
projet de déploiement du bouclier antimissile américain reposait sur la
destruction mutuelle assurée ou l'équilibre de la terreur. Pour ce faire le
traité ABM (Anti-Balistic Missile) de 1972 limitait les sites
antimissiles entre les deux grands et maintenait l'équilibre stratégique en
excluant la menace de missiles défensifs.
Un système national de défense antimissiles du territoire américain
s'opposerait à la lettre comme à l'esprit du traité ABM, entraînant des
modifications qui videraient ce dernier de son contenu. Il viendrait également
par définition relativiser la force de dissuasion des autres pays détenteurs
d'un arsenal nucléaire par la dévaluation de leur potentiel stratégique. La
possession par une puissance comme les Etats-Unis d'un système antimissile
risquerait de faire perdre aux potentiels stratégiques de ces pays toute crédibilité.
Et c'est ici que la rhétorique américaine, notamment sur les " rogue
States ", semble épuiser ses illusions. Car la réalité semble légèrement
différente et peut être résumée dans ces quelques questions : "
existe-t-il des raisons sérieuses d'en finir avec la parité stratégique entre
la Russie et les Etats-Unis, au profit d'un pari stratégique voulu par les
seuls Américains ? Faut-il développer les systèmes de défense au détriment
de la dissuasion nucléaire, sous prétexte que celle-ci pourrait ne pas
fonctionner contre certains Etats ? La réponse à la dissémination des armes
de destruction massive réside-t-elle, comme les Etats-Unis l'affirment, dans la
contre-prolifération, c'est-à-dire dans des solutions militaires, au détriment
des solutions diplomatiques, négociées dans des cadres multilatéraux ? "
.
Il apparaît bien, en effet, qu'avec l'abandon par le département d'Etat lui-même
de la notion de Rogue State, qui donnait pourtant substance à
l'argumentation soutenant la MD, les Etats-Unis aient ainsi démontré que le
projet de bouclier antimissile dépassait largement ces seules hypothèses, par
ailleurs largement réductibles au mécanisme de la dissuasion nucléaire
classique.
C'est bien à la doctrine de destruction mutuelle assurée, ayant assuré des décennies
d'une " paix armée " (oxymore difficilement évitable, en
l'occurrence) entre les blocs antagonistes de la guerre froide, que Washington a
décidé de s'attaquer. Cette nouvelle stratégie des Etats-Unis " se fonde
sur la supériorité absolue acquise par les Etats-Unis dans tous les domaines
de la défense et qui a conduit au concept de " contrôle stratégique
" dont l'instrument essentiel est la puissance aérospatiale. Ses partisans
en déduisent que l'intérêt américain consiste à se détourner des idées de
dissuasion mutuelle et de parité nucléaire propres à la période de la guerre
froide (en s'appuyant) sur la suprématie scientifique, industrielle et
militaire des Etats-Unis ". Le contrôle stratégique étant la capacité
d' " examiner la situation de l'adversaire, réduire sa puissance par la
destruction de ses capacités militaires, industrielles et politiques, voire
l'annihiler, obtenir ainsi son recul ou sa capitulation " par la recherche
de concepts opérationnels tels que " l' " acquisition " des
objectifs, la précision à très grande distance, l'information permanente sur
les forces en présence et les cibles éventuelles " .
Et, pour certains cas particuliers, l'on voit combien cette doctrine, qui est un
" déni à tout droit de résistance " peut s'appliquer à une
nouvelle vision du contexte stratégique international dans lequel peut réapparaître
la figure du rogue State. En effet, après avoir écarté deux cas de
figure " fous ", donc improbables, concernant les Etats-voyous (le cas
d'une attaque massive et brusque sans raison du territoire des Etats-Unis et
celui d'un conflit déjà existant avec les Etats-Unis), l'ambassadeur Gabriel
Robin exprime bien la nouvelle orientation imprimée à la situation
internationale par Washington. Celle issue d'un processus de dissolution du
droit qui voit un Etat-voyou " promis à une destruction totale et ses
dirigeants, à l'élimination physique ou à l'humiliation d'un procès (avoir)
une réaction désespérée, une sorte de vengeance d'outre-tombe (voir les
bombardements de Bagdad au début de 1991, ceux de la Serbie pendant la guerre
du Kosovo qui ont mis Saddam Hussein ou Milosevic dans une situation qui en
approchait d'assez près) ". C'est dans ce cas, selon l'ambassadeur Robin,
que " l'hypothèse des promoteurs de la défense antimissiles cesse d'être
folle pour acquérir une certaine vraisemblance (...). Si les Etats-Unis
devaient être amenés à procéder à l'exécution capitale de quelque hors la
loi international, ils veulent pouvoir le faire en toute impunité (...).
Pareille équation n'est acceptable que si l'ennemi a, en effet, mérité qu'on
le mette hors d'état de nuire et si les Etats-Unis disposent, à cette fin, de
l'autorité légitime. On s'aperçoit, en définitive, que la défense
antimissiles n'a de sens politique qu'en fonction d'une théorie générale dont
elle n'est qu'un cas particulier et qui suppose à la fois une vision manichéenne
du monde, une conception impériale du rôle de l'Amérique et la doctrine du zéro
mort ".
Les conséquences
Au Pentagone, l'on souhaiterait ardemment que la question de la réalisation
du projet ne soit plus de mise, l'inéluctabilité de l'application du système
étant devenue une antienne. Mais au niveau politique la justification des
bouleversements qu'il provoque au nom des objectifs affichés risque de devenir
de plus en plus problématique. La démarche américaine semble, en effet,
relancer la prolifération et la course aux armements, rompre l'équilibre stratégique,
en ne considérant plus comme crédible la puissance nucléaire russe. Enfin, la
volonté de la nouvelle administration d' " associer les Européens au développement
de la NMD amènerait ceux-ci à consacrer des budgets importants à ce projet
alors que leur priorité est ailleurs et que des accords intra-européens
peuvent être trouvés " .
L'un des risques au niveau européen est bien la possible division des Etats
européens en matière de sécurité et de défense par la volonté américaine
de ralentir la constitution d'une Europe de la défense en les incitant à
supporter solidairement la charge de programmes balistiques disproportionnés au
regard de leur propres budgets de défense. Comme pour l'IDS vis-à-vis de
l'ex-Union soviétique, l'objectif américain serait atteint sans avoir eu à
tenter de réaliser l'application totale d'un programme difficilement crédible
mais uniquement en raison de l'effet d'entraînement du défi technologique et
l'imposition d'une hiérarchie des menaces non partagée par les Etats européens.
En ce qui concerne la Russie, l'initiative américaine pourrait l'amener à
cesser de participer au processus de désarmement, notamment par la rupture des
traités et accords internationaux sur les armements stratégiques mais également
en ce qui concerne pourtant l'une des motivations affichée des Américains, la
non-prolifération d'armes de destruction massive. L'abandon de START III (réduction
d'un tiers à la moitié des arsenaux américains et russes existants
respectivement de 3500 et 3000) pourrait très rapidement laisser la place pour
la Russie à une politique de recherche de l'efficacité de ses forces nucléaires
(mirvage ), de maintien de son arsenal par l'extension de la durée de vie opérationnelle
des engins existants, voire d'en produire d'autres notamment pour remettre au goût
du jour la stratégie soviétique de saturation d'un éventuel système
antimissile.
Ainsi le général Vladimir Yakovlev, annonçait mi-mai à Moscou, le déploiement
pour fin 2001 d'un quatrième régiment de missiles nucléaires Topol-M2 (SS-27
dans la classification Otan) à portée intercontinentale monté sur véhicule
mobile. Or, " la création d'un quatrième régiment de Topol-M2 n'est
apparemment pas une décision dépourvue de signification. La mobilité de ce
missile complique, en effet, sa détection par un adversaire éventuel et elle
accroît la capacité à échapper à une frappe préventive. Elle remet en
question l'efficacité d'un réseau antibalistique et elle constitue l'une des
parades technico-militaires annoncées par Moscou " . Egalement, la Russie
a déjà proposé aux pays européens un système européen de défense
antimissiles, contre les missiles balistiques non-stratégiques, pouvant aller
jusqu'à l'élaboration de forces antimissiles de déploiement rapide communes.
Enfin, la Chine, qui craint d'être l'Etat principal visé par la MD notamment
puisqu'elle ne s'est constitué qu'une force nucléaire stratégique rustique de
100 à 200 têtes montées sur des fusées intercontinentales sol-sol, devrait
elle aussi davantage rendre multiple ses têtes (Mirv) et continuer de faire croître
un budget militaire pourtant augmenté de 18 % en 2001. Il semblerait étonnant
que cette compétition qualitative et quantitative n'entraîne ni l'Inde, ni le
Pakistan, etc.
La volonté d'invulnérabilité du territoire national liée à la tentative de
" moraliser " le système stratégique international en tentant d'y écarter
progressivement le système dissuasif issu des armes de destruction massive
n'apparaissent pas, in fine, comme les objectifs principaux des
dirigeants américains. Tout simplement parce que ces objectifs sont conditionnés
par la réalisation effective du programme de défense antimissile. Par l'étude
des divers éléments du projet, semble apparaître plutôt la volonté de
conserver et d'accroître le fossé technologique entre les Etats-Unis et ses
concurrents ou partenaires tant par les retombées militaires que civiles dont
profitera l'industrie américaine qui aura profité de budgets en partie fédéraux.
En deuxième lieu, la place centrale qu'a pris le projet américain dans le débat
international, confirme la maîtrise par Washington de l'échéancier stratégique
planétaire vis-à-vis de la Russie, contestation de la parité, des Etats de
l'Union européenne, refus d'autonomie de la défense européenne, et de l'Asie,
réaffirmation de la dimension pacifique des Etats-Unis. Le jeu politique
mondial n'étant évidemment plus figé, la multitude de réactions
contradictoires au projet américain connaissant son énième version, semble
indiquer que la diplomatie et les négociations viennent de reprendre leur place
dans le concert des nations après la période triomphante des slogans.