L'ENERGIE
NUCLEAIRE :
UN ENJEU MONDIAL ET UN DEBAT IRRATIONNEL
Par Ali RASTBEEN : Président de l'Institut
International d'Etudes Stratégiques
Le Président Bush vient de déclarer, le 17 mai 2001,
qu'il entend relancer le programme américain de production d'électricité nucléaire,
après une interruption de 28 ans. Il voulait ainsi répondre aux accusations
formulées contre les Etats-Unis, "pollueurs de la planète", qui
refusent de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. La nouvelle
stratégie de M. Bush est habile ; elle prend à contrepied l'opinion "écologiste".
Mais surtout, elle révèle un débat fondamental, souvent traité de manière
irrationnelle ou passé sous silence : faut-il arrêter ou développer l'énergie
nucléaire à l'échelle mondiale ? Essayons de faire le point.
ELECTRICITE NUCLEAIRE ET GEOPOLITIQUE
Mais en quoi les questions énergétiques concernent-elles la
géopolitique et la géostratégie ? La survie des nations et l'enjeu des
guerres, depuis l'Antiquité, repose en partie sur la maîtrise des ressources
énergétiques ou alimentaires rares. L'Athènes de Périclès attaquait ses
voisines (Corinthe, Thèbes, Lacédémone) pour s'accaparer les mines de fer.
L'Allemagne hitlérienne voulait s'emparer des champs pétrolifères du Caucase
et du grenier à blé ukrainien. La guerre du Golfe de 1991 avait des enjeux pétroliers
évidents, comme l'actuel conflit de Tchétchénie. La maîtrise des ressources
énergétiques est une des clés de la géostratégie.
L'énergie nucléaire fut une révolution géo-énergétique. Pour faire
tourner des centrales électrique ou faire avancer des navires, il n'est plus nécessaire
de contrôler d'immenses champs pétroliers, carbonifères ou gaziers, de protéger
les routes maritimes ou les oléo-gazoducs qui acheminent la précieuse énergie
fossile, mais de pouvoir se procurer quelques tonnes d'uranium et de disposer d'équipes
de savants. Voilà qui change tout. Il est en effet beaucoup plus tentant pour
un pays d'acquérir ces quelques tonnes d'uranium que des millions de tonnes de
pétrole, de charbon ou de mètres-cube de gaz pour un bilan énergétique équivalent.
Si demain, par exemple, les pays producteurs de pétrole décidaient, à la
suite d'une crise mondiale, de décréter l'embargo sur leurs exportations,
l'ensemble des pays du monde serait quasiment privé d'électricité. Pas la
France...
Le programme nucléaire français, volontariste et massif, lancé sous De
Gaulle, puis accéléré après la crise pétrolière de 1973, avait d'ailleurs
comme principal objectif d' " assurer l'indépendance énergétique de
la Nation " et de mettre cette dernière à l'abri d'embargos pétroliers
ou de hausse des cours du baril.
L'ETAT DES LIEUX
Où en est l'industrie nucléaire aujourd'hui ? En puissance
installée, le parc de l'Union européenne représente 124.043 mégawatts (146
centrales), celui d'Amérique du Nord 113.O43 Mgw (125 centrales), celui de
l'Europe hors UE, 48.786 Mgw (73 centrales), l'Asie et le reste du monde ne
totalisant que 70.616 Mgw. La France avec ses 58 réacteurs et ses 80% d'électricité
d'origine nucléaire est le pays le plus "nucléarisé " du monde,
et donc le moins dépendant du pétrole. En outre, l'industrie nucléaire
civile française (Cogema, Framatome, CEA, EDF) est la première du monde, par
son niveau technologique et son chiffre d'affaires. Ce fleuron est pourtant
menacé.
Malgré tout, le nucléaire représente moins de 5% de la production mondiale d'électricité
; le marché de construction de nouvelles centrales est donc énorme. Oui
mais....Deux obstacles surgissent : 1°) l'effet Tchernobyl qui, chez les
Occidentaux, a retourné une partie de l'opinion contre le nucléaire, notamment
grâce aux campagnes des écologistes -- dont nous verrons plus loin qu'elles
sont paradoxales et peu lisibles. 2°) les lobbies pétroliers et
gaziers ( pays producteurs et compagnies) qui voient d'un mauvais oeil le
concurrent nucléaire.
Pourtant, si les pays d'Asie et du Moyen-Orient ainsi que la Russie continuent
de programmer des centrales (27 en Asie), l'Europe et l'Amérique du Nord ont
arrêté d'en construire, ont annulé 179 tranches et en ont démantelé 87
depuis vingt ans. (1)
En Allemagne, sous la pression des Grünen, le gouvernement a décidé
l'abandon définitif de l'énergie nucléaire (19 réacteurs) en 2018 ; la Suède
a décidé d'un démantèlement complet de ses 12 réacteurs d'ici 2020. Mais
ces deux pays sont embarrassés par les conséquences de ces décisions purement
politiques et économiquement irrationnelles : le coût du démantèlement
est énorme (3,5 milliards de francs par centrale) et l'on ne sait
toujours pas par quoi remplacer les réacteurs, sinon par des centrales
thermiques (pétrole, gaz, charbon importés) lourdement polluantes...Cette
contradiction embarrasse les gouvernements mais ne semble pas perturber les
Verts...
LE BRUTAL RETOURNEMENT AMERICAIN
Les Etats-Unis qui, notamment par leurs centrales électro-thermiques
souvent vétustes, sont de loin le plus gros pollueur de la planète (25% des émissions
de gaz à effet de serre) avaient eux aussi, sous l'influence de l'idéologie
anti-nucléaire, mais également pour ménager le lobby pétrolier, décidé
en 1999 d'arrêter immédiatement 40% des centrales. (2) En février
2000, ce chiffre fut prudemment rabaissé à 27%.
Puis vint l'élection de M.Bush et un soudain changement de cap. Pour résoudre
la crise énergétique qui frappe les Etats-Unis (insuffisance de la production
électrique et coupures de courant, surtout dans les Etats de l'ouest), le
nouveau Président a donc proposé, comme nous l'indiquions en début de cet
article, 105 mesures pour accroître l'offre privée d'énergie dont la
relance du programme électo-nucléaire. Il s'agit d'une part de demander au
Congrès des incitations fiscales (1,5 milliards de dollars) pour que les
investisseurs privés rachètent et modernisent les 103 centrales existantes
(qui fournissent 20% de l'électricité), et d'assouplir la législation afin de
pouvoir autoriser la construction de nouvelles tranches nucléaires.
Cette position est une révolution dans un pays où aucun permis de construire
une centrale nucléaire n'avait été donné depuis...1973 ! Révolution
d'autant plus étonnante que M. Bush est présenté comme un Texan ardent défenseur
du lobby pétrolier. Le Président propose aussi d'abandonner l'interdiction de
retraitement des déchets radioactifs, datant de 1981.
Mais il y a, dans les propositions de M. Bush, un argument d'un logique
imparable et qui déplaît aux Européens comme aux écologistes : les
Etats-Unis ont refusé de ratifier le Protocole de Kyoto sur la réduction des
émissions de gaz à effet de serre (par économies d'énergie et construction
de centrales thermiques plus "propres") parce que cela leur coûterait
trop cher. Cette position, qualifiée d' " égoïste ", a scandalisé
le monde entier, à juste titre, d'ailleurs. Mais M. Bush, plus fin et plus
malin qu'il ne paraît, répond : " chiche ! Les Etats-Unis veulent bien
réduire leurs émissions polluantes, non pas selon le Protocole de Kyoto, économiquement
et techniquement utopique, mais en relançant le programme électro-nucléaire,
car les centrales nucléaires sont les moins polluantes et n'émettent pas de
gaz à effet de serre ".
Les Européens se sont trouvés désemparés devant cette argumentation, cynique
mais percutante. M. Kjell Larsson, ministre suédois de l'Environnement (dont le
pays préside l'UE jusqu'au 30 juin 2001), pro-écologiste notoire, a critiqué
tout " effort massif américain pour développer l'énergie nucléaire
", estimant que " ce n'est pas la meilleure stratégie pour le
futur. Ce n'est pas la solution au problème auquel nous sommes confrontés en
termes de changement climatique ". (3) Malheureusement, ni M.
Larsson, ni la Commission européenne, ni les écologistes américains ou européens,
n'ont proposé d'autres solutions que les "économies d'énergies" ,
les "nouvelles énergies renouvelables" ou la "construction de
centrales thermiques propres", pour limiter les gaz à effet de serre et
respecter le Protocole de Kyoto. Or, comme nous le verrons plus loin, ces
mesures sont technologique ment et économiquement fort peu réalistes.
D'autre part, M. Larsson passe sous silence le fait que les centrales nucléaires
sont les seules à ne pas émettre de gaz à effet de serre. Il nous semble
donc que les propositions de M. Bush sont un "pavé dans la marre".
Elles rappellent implicitement une doctrine selon laquelle, seule une nucléarisation
de la production mondiale d'électricité pourrait limiter la pollution et préserver
l'humanité d'une pénurie des énergies fossiles.
Le chef des conseillers économiques à la Maison-Blanche, M. Glenn Hubbard
a laissé entendre que le protocole de Kyoto (économies d'énergies) n'était
pas très sérieux ni crédible. La position des Etats-Unis apparaît ainsi
comme un mélange d'égoïsme et de réalisme. Egoïsme : refus d'imposer aux
industriels et consommateurs américains le surcoût d'économies d'énergie. Réalisme
: miser sur un recours au nucléaire, au delà des peurs irrationnelles qu'il
provoque.
M. Chirac, rappelant les principes de la doctrine nucléaire française, défendus
par EDF mais sur lesquels l'actuel gouvernement ne s'est pas clairement prononcé,
déclarait : " Il faut reprendre le débat sur la place de l'énergie
nucléaire. Il doit être abordé sereinement, sans crainte ni dogmatisme, mais
en reconnaissant aussi ce que nous devons à l'énergie nucléaire. Elle
particiope aux efforts de la France pour limiter ses émissions de gaz à effets
de serre et contribue grandement à sa moindre dépendance énergétique. "
(4) Reste à savoir si cette doctrine sera entendue par le gouvernement
français et ses homologues européens...N'oublions pas que, sans raisons
vraiment crédibles, on démantèle l'exceptionnel outil technologique qu'était
Superphénix, dont l'objectif était de recycler perpétuellement son propre
combustible.
LES ARGUMENTS DES ANTI-NUCLEAIRES SONT-ILS BIEN ETAYES ?
La relance du programme nucléaire américain a suscité en
Europe la réaction suivante : effectivement, cette mesure est compréhensible
pour lutter contre la pénurie énergétique américaine, mais c'est un artifice
hypocrite que de prétendre que cette politique limitera l'effet de serre. Cette
volonté de construire de nouvelles centrales nucléaires serait un argument
supplémentaire de Washington pour ne pas ratifier le protocole de Kyoto.
Autres arguments avancés par les "écologistes" et tous ceux qui sont
influencés par leur discours -- de notre point de vue, erroné : "
remplacer, écrit Caroline de Malet,un mal par un autre relève d'un
paradoxe que seul la logique économique peut défendre. Limiter l'émission de
gaz nocifs dans l'athmosphère, au prix de déchets nucléaires et d'un nouveau
Tchernobyl ? L'alternative n'est guère convaincante, du moins aux yeux des écologistes.
" (5) D'autres font remarquer que le recours au nucléaire pour
limiter la pollution des centrales classiques serait une goutte d'eau dans la
mer, puisque le nucléaire ne représente que 3,5% de la production mondiale d'énergie.
Pour que le nucléaire contribue à limiter l'effet de serre, il faudrait décupler
le nombre de réacteurs ( de 450 actuellement à 4500), ce qui semblerait
impossible économiquement.(6). Point de vue assez étrange, puisqu'à
puissance égale, la construction d'un réacteur nucléaire ne dépasse que de
10% le prix d'une unité thermique et comporte des retombées technologiques
autrement plus importantes...
Autres arguments avancés par les anti-nucléaires : les réacteurs sont trop coûteux
(une unité moyenne de 700 Mgw revient à 2,5 milliards de dollars) ; donc il
reviendrait moins cher d'investir dans les fameuses économies d'énergie pour
limiter les émissions de CO2 et de SO2 et lutter contre le bouleversement
climatique. Nous verrons plus bas que ces "économies d'énergies"
sont assez problématiques.
Tout d'abord, en termes de coût global , une centrale nucléaire est
peut-être plus chère à construire qu'une centrale thermique (pétrole,
charbon et gaz), mais elle est moins chère à exploiter ! Puisque les
importations massives de matières fossiles sont plus coûteuses que les faibles
quantités d'uranium nécessaires aux unités nucléaires. Sur le long-terme,
l'électricité nucléaire est donc moins chère. S'il en était autrement,
comment se fait-il que le prix du kilowatt n'est pas plus élevé en France
qu'ailleurs, alors qu'EDF fait de confortables bénéfices et s'impose comme la
première entreprise mondiale de production d'énergie électrique ? Si le
nucléaire n'était pas rentable, EDF ne serait pas le premier électricien
mondial.
En ce qui concerne la lutte contre la pollution, citons deux spécialistes qui dénoncent
la contradiction des Verts qui veulent à la fois préserver l'environnement
et abolir le nucléaire, l'énergie la moins polluante... : "
Aujourd'hui, les écologistes "gouvernementaux" s'opposent tous au
nucléaire et, simultanément, disent tous vouloir se battre contre
l'accroissement de l'effet de serre, possible, voire probable responsable de
futurs ou prochains désastres climatiques. Or, l'énergie nucléaire est à ce
jour, aux côtés de l'électricité hydraulique, la seule source d'énergie de
dimension industrielle à la fois compétitive, non émettrice de gaz à effet
de serre et aux ressources si grandes que l'on peut, à l'échelle de l'espèce
humaine, la considérer comme quasi inépuisable. Les déchets qu'elle engendre,
quoique posant des problèmes minuscules comparés aux catastrophes climatiques
dont nous menacent les gaz à effet de serre émis par la combustion du charbon,
du gaz et du pétrole, sont remarquablement bien étudiés et gérés par les
industriels du nucléaire. Les énergies, également propres et inépuisables,
doivent être exploitées mais sont malheureusement trop "douces" pour
constituer jamais autre chose que de modestes appoints." (7)
Si les pays de l'UE continuent leurs programmes de démantèlement des centrales
et ne renouvellent pas les autorisations d'en construire, la dépendance énergétique
de l'Europe passerait de 50% aujourd'hui à 70% en 2020 (8). Or, un
ensemble politique (tel que l'Union européenne), s'il ne dispose pas d'une
relative autonomie énergétique, ne peut pas espérer être véritablement indépendant.
Seul le nucléaire permettrait à l'Europe de se soustraire aux aléas et aux
impondérables de la fourniture de gaz et de pétrole sur de longues distances.
Aujourd'hui, en Europe, aucun responsable politique ne réfléchit sérieusement
à l'avenir énergétique du Continent, contrairement à ce qui se passait en
France dans les années 60 où fut décidé le plus important programme mondial
d'équipement nucléaire d'un pays.
On avance aussi que la généralisation du nucléaire civil permettrait à un
nombre croissant de pays de se procurer des matières fissiles militaires et
d'accéder à la technique de fabrication de bombes. Cet argument est peu
recevable. Une trentaine de pays dans le monde ont actuellement la capacité de
fabriquer un armement nucléaire même rustique. La "prolifération nucléaire"
militaire n'est pas liée au nucléaire civil. D'ailleurs, les Etats-Unis, la
Grande-Bretagne, la France et la Russie ont construit leur arsenaux avant
de se lancer dans la production d'électricité nucléaire.
Le risque d'une conflagration nucléaire mondiale nous semble, en termes de
probabilité mathématique, infiniment moins élevé pour l'humanité que le
risque d'une catastrophe climatique globale, conséquence d'un accroissement de
l'émission de gaz polluants.
De même les effets d'un nouveau Tchernobyl -- qui serait fort possible si, à
l'horizon 2030, 25% de la production d'électricité mondiale était nucléaire
-- seraient moins graves que l'hypothèse d'une pollution exponentielle de notre
atmosphère et de nos océans.
Rappelons qu'il n'y a pas d'énergie "sans risque". Il convient de dénoncer
cette idéologie hyper-sécuritaire qui innerve l'Occident, selon laquelle la sécurité
absolue serait possible : guerres avec "zéro-mort", transports
routiers ou aériens sans accidents, production d'énergie sans pollution, etc.
Il ne s'agit pas d'abolir le risque mais d'opter pour le moindre risque.
LES "ECONOMIES D'ENERGIE" SONT-ELLES VRAIMENT POSSIBLES ?
Pour éviter le recours au nucléaire on parle d' " économies
d'énergie ". Dans le cadre de la massive croissance mondiale actuelle,
celles-ci semblent utopiques ou, tout au moins, marginales et peu
significatives.
Les citoyens de la plupart des pays (surtout les pays économiquement émergents,
avides de consommation) sont rétifs à économiser l'énergie. Et ne parlons
pas des Américains : malgré les lobbies écologistes (en fait très
minoritaire), qui renoncera à son climatiseur, à son congélateur ou à
l'utilisation intensive des automobiles familiales ?
La rationalisation économique de l'énergie repose sur trois facteurs très aléatoires
:
1) Le civisme des consommateurs : moins circuler en voiture, limiter son
chauffage et son éclairage, équiper son logement de procédés de régulation
thermique, économiser la consommation des appareils électroménagers, prévoir
des panneaux solaires , etc. L'expérience prouve, hélas, que seule une infime
minorité, dans une société qui, à l'échelle mondiale, recherche
l'augmentation de la consommation individuelle, pourra adopter ces
comportements.
2) Le renchérissement de l'énergie, pour inciter les usagers (ménages
ou industriels) à limiter leur consommation : hausse des prix du kw/heure, de
l'essence, du fuel, etc. Aucun Etat ne se risquera, de crainte d'impopularité
et de crise économique, à pousser trop loin ce type de mesure.
3) Les rationalisations des transports et de l'aménagement du territoire :
développement du "ferroutage", des tramways urbains, des bus électriques,
des transports en commun, etc. Là encore, l'expérience prouve, depuis trente
ans, que ce type de mesures, pour très positives qu'elles soient, ont une
efficacité restreinte.
4) Les procédés techniques de limitation des pollutions par les
utilisateurs d'énergies fossiles : centrales thermiques moins polluantes,
automobiles diesels-électriques ou plus économes en carburant, catalyse des émissions
de SO2 sur les moteurs, etc. Ces solutions sont positives et indispensables,
mais marginales, compte tenu de la croissance économique et démographique
mondiale.
Une politique mondiale drastique d'économie d'énergie est beaucoup plus
difficile à mettre en oeuvre (pour stabiliser l'émission des gaz polluants)
qu'un programme planétaire de développement de l'énergie nucléaire. La
solution des "économies d'énergie" nous semble donc assez irréaliste
: il faut, bien entendu, la défendre et la poursuivre mais sans en attendre une
"solution miracle".
Nous savons qu'en 2040 l'humanité, qu'on le veuille ou non, consommera le double
d'énergie d'aujourd'hui. La solution ne viendra donc pas de la
limitation de la consommation, mais de la rationalisation de la production.
LES ARGUMENTS EN FAVEUR DU NUCLEAIRE.
L'énergie nucléaire est la moins polluante de toutes, mais
elle a été diabolisée de manière magique et irrationnelle. Les centrales
thermiques classiques polluent massivement l'atmosphère et aucun procédé sérieux
ne permet de réduire leurs émissions toxiques et perturbatrices du climat.
Sauf accident, une centrale nucléaire n'est pas nocive. Les très rares
accidents ( Three Miles Island aux USA ou Tchernobyl en Ukraine) ont causé
mille fois moins de dégâts que les marées noires ou les émissions continues
de gaz toxiques de l'énergie thermique. Les Grünen allemands se sont
massivement mobilisés, avec affrontements médiatisés contre la police, pour
bloquer les trains de combustible retraités en provenance de l'usine de La
Hague en France. Pourtant aucun incident ni cas d'irradiation n'ont jamais été
signalés.
Les précautions qui entourent la production d'électricité nucléaire sont, en
France, dix fois plus rigoureuses que celles qui entourent la production pétrolière.
Un de nos arguments centraux est le suivant : il est technologiquement
possible de rendre l'industrie nucléaire quasiment sûre et non polluante, mais
il est technologiquement impossible de sécuriser l'exploitation des énergies
fossiles.
Claude Allègre, scientifique de renom et ancien ministre de l'Education
nationale, déclarait, critiquant la décision allemande d'arrêter son
programme nucléaire : " Une fois levée l'hypothèque des déchets, ce
que nous ferons d'ici dix ans, je maintiens qu'aujourd'hui l'énergie nucléaire
est la plus sûre et la moins polluante. Car les Allemands ne nous disent pas
comment ils vont produire leur énergie. Toutes les sources d'énergie statique
recensées rejettent du CO2 dans l'atmosphère, entraînant à terme une
dangereuse modification du climat. Je tiens, en ce me concerne, à l'indépendance
énergétique de la France. " (9)
Les énergies fossiles (pétrole, charbon et gaz) rejettent des millions de
tonnes de dioxyde de souffre, de monoxyde et de dioxyde de carbonne bien plus
dangereuses pour la santé humaine et le climat que les mythiques
"radiations". Rien qu'en France, l'électronucléaire évite, par an,
le rejet atmosphérique de 78.000 tonnes de poussières, de 1,1 millions de
tonnes de dioxyde d'azote, de 2 millions de tonnes de dioxyde de souffre et
surtout de 337 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Grâce au nucléaire,
la France a réduit de 70% ses émissions de gaz polluants, le reste n'étant
plus le fait que des transports automobiles et des rejets industriels ; elle dégrade
moins l'atmosphère que ses partenaires de l'UE : 6,9 tonnes de gaz carbonique
émis par habitant, contre 11 tonnes pour l'Allemagne et une moyenne européenne
de 8,15 tonnes. (10)
On peut se demander pourquoi les écologistes et les Verts s'attaquent au nucléaire
mais restent forts discrets sur les ravages du pétrole : émission toxiques
massives, pollution des mers et des côtes par marées noires et dégazages,
dangers des ruptures d'oléoducs , etc. Ils ne s'inquiètent que peu de la
progression massive du transport et du fret routier et n'ont fait aucune
proposition concernant le ferroutage (11) Bref, on devrait se poser
des questions sur cette complaisance des partis et mouvements écologistes
occidentaux envers le pétrole...
Enfin, on oublie de dire que l'activité et la recherche en électronucléaire
constituent une "industrie industrialisante", une industrie de pointe
dont les retombées technologiques sont plus importantes que celles de ses
rivales classiques.
LES ENERGIES "PROPRES" ALTERNATIVES AU NUCLEAIRE
EXISTENT-ELLES VRAIMENT ?
Nous avons vu plus haut que, sans bien entendu en nier la nécessité,
les "économies d'énergie" ne pouvaient avoir qu'un impact très
limité. Qu'en est-il maintenant des "énergies alternatives" que les
opposants au nucléaire nous proposent comme une panacée ?
Voici les énergies actuellement disponibles pour la production d'électricité
:
1°) Les centrales thermiques classiques au charbon, pétrole, gaz. Avantage :
grand rendement. Inconvénients : pollutions massives, dépendance envers les
fournisseurs ; les technologies les plus récentes de "centrale
propres" (par catalyse des émissions) ne diminuent les rejets que de 20%.
2°) La houille blanche, autrement dit les barrages fluviaux. Inconvénients :
insuffisance des sites, noyade de zones naturelles (comme le catastrophique
barrage de Guyane, contre lequel les Verts français n'ont jamais protesté).
3°) L'énergie marémotrice (12). Inconvénient : rareté des sites et
pollution des embouchures par les limons.
4°) L'énergie géothermique ( 13) Inconvénient : coût énorme, rareté
des sites. Avantage : absence totale de pollution et de dépendance. Energie inépuisable.
5°) Les panneaux solaires. Inconvénient : énergie renouvelable mais de simple
appoint, strictement locale.
6°) Les "fours solaires" de plus de 100 Mgw. (14). Inconvénient
: les caprices de ...la météo et le coût.
7°) Les "fermes éoliennes", composées de moulins à vent à hélices
tripales. Avantage : absence de pollution et de dépendance. Inconvénient :
rareté des sites, faible rendement et simple énergie d'appoint. Selon le
Syndicat des énergies renouvelables, l'énergie éolienne ne parvient pas à décoller
et à s'imposer (15).
8°) L'énergie "aquatique", c'est-à-dire des moulins à eau
(turbines) immergées dans les cours d'eau rapides ou sur les hauts-fonds marins
aux courants forts et réguliers. Inconvénient : rareté des sites.
9°) L'énergie nucléaire. Avantage : très fort rendements, abondance des
sites (16), absence de pollution atmosphérique, facilité des
approvisionnements en uranium. Inconvénients : l'enfouissement et le
retraitement des déchets, le risque d'accidents et d'émissions d'aérosols
radioactifs.
Au total, on le voit, il n'existe pas d' " énergie parfaite ".
Celles qui sont totalement renouvelables et non polluantes sont soit trop chères
soit très limitées en puissance. Les plus efficaces et les moins chères (énergies
thermiques) sont lourdes à gérer et très polluantes. Le nucléaire offre
un bon compromis : un coût et un rendement équivalents au thermique, avec
une sécurité d'approvisionnement supérieure ; ses inconvénients --
contrairement à ce dernier -- sont facilement maîtrisables : le retraitement
des déchets et la sécurisation des installations sont à la portée d'une
technologie de pointe et d'une bonne organisation.
LE CAS EMBLEMATIQUE DU JAPON.
S'il est un pays qui a besoin du nucléaire, c'est bien le
Japon, grande puissance industrielle dépourvue de matières premières et
contrainte d'importer des millions de tonnes de pétrole et de charbon.
Pourtant, avec ses 51 réacteurs, le parc nucléaire ne couvre que 30% des
besoins du pays. Cependant, malgré le souhait du gouvernement de construire 9
nouvelles centrales d'ici 2010, l'opinion publique, de manière irréfléchie
et irrationnelle se déclare en majorité opposée à ce programme
indispensable, à la fois sur le plan écologique et géoéconomique.
Et ce, après quelques accidents mineurs et hyper-médiatisés qui ont
provoqué une peur irréfléchie. Dans l'usine de combustibles de Tokaimura, on
se souvient qu'en septembre 1999, à la suite d'une grossière erreur de
manipulation, deux employés étaient morts irradiés, et l'information
avait fait le tour du monde, provoquant un vent de panique au Japon. Nous sommes
dans l'irrationalité la plus totale : les centaines de mineurs qui périssent
de coup de grisou, de pêcheurs victimes de l'océan, de passagers qui meurent
dans les accidents aériens ou ferroviaires, sans parler des dizaines de
milliers de morts sur les routes suscitent-ils une réprobation publique envers
le charbon, la pêche, le transport aérien et ferroviaire ou l'automobile ?
Autre fait récent : la direction de la centrale nucléaire de
Kashiwazaki-Kariwa -- la plus puissante du monde --, propriété de la compagnie
Tepco, première société électrique privée du monde, voulait utiliser le
combustible recyclé MOX, moins cher que l'uranium enrichi. Les fournisseurs
sont la Cogema (France), BNFL (Grande-Bretagne) et Belgonucléaire (Belgique).
Or, les transports par bateau du MOX depuis l'Europe, pourtant sans danger,
avaient suscité les protestations véhémentes du lobby anti-nucléaire
japonais, ce qui avait effrayé l'opinion publique.
Conséquence : la municipalité de Kariwa, qui héberge la centrale, a organisé
en mai 2001 un référendum par lequel la population s'est prononcée contre l'introduction
du MOX. Ladite population locale n'est absolument pas qualifiée sur ce sujet de
haute technologie. Qu'à cela ne tienne, Tepco a assuré qu'elle n'utiliserait
pas le nouveau combustible tant que la population ne serait pas d'accord et
convaincue...Les habitants de Kariwa préféreraient-ils à leur porte une
centrale thermique classique, avec tous ses rejets ?
Ces cas emblématiques nous renseignent sur la versatilité et la manipulabilité
de l'opinion publique (en général ignorante) dès qu'il est question de nucléaire.
Nos contemporains veulent la quadrature du cercle : un haut niveau de
consommation énergétique et électrique, pas de pollution, mais pas non plus
de centrales nucléaires. Il faut choisir...
PROPOSITIONS POUR UNE POLITIQUE MONDIALE DE L'ENERGIE
Les conférences internationales (Rio, puis Kyoto) pour réduire
les émissions de gaz à effet de serre et limiter la dégradation accélérée
de l'environnement se sont heurtées aux égoïsmes nationaux -- notamment celui
des Etats-Unis -- ou à une absence conjointe d'imagination, de volonté et de
bon sens.
Nous savons que d'ici 2050 l'explosion du développement économique et démographique
menace l'écosystème (atmosphère, mers, couvertures végétales, équilibres
climatiques) et donc menace l'humanité elle-même.
De notre point de vue, il s'agit donc de concilier le recours aux énergies
plus "propres" (pour l'électricité ou le transport) et la généralisation
du nucléaire au détriment des énergies thermiques et fossiles. Voici les axes
que nous proposons :
1)° Investissements massifs des industries automobiles dans les moteurs
thermiques moins polluants, ou électriques, ou encore avec des carburants
d'origine agrovégétale.
2°) Recours systématique, là ou c'est possible, aux énergies locales
d'appoint (éolienne et aquatique), incluant même l'aide de turbines éoliennes
pour l'aide à la propulsion des cargos, ce qui économiserait 30% de fuel.
3°) Développement du ferroutage, du fret par canaux ou par dirigeables ainsi
que des transports terrestres moyenne distance par TGV, qui limitent les inconvénients
du tout-avion.
4°) Construction d'un parc mondial de centrales nucléaire, apte à
compenser la croissance annuelle de 5% du besoin d'énergie, sans avoir recours
à de nouvelles centrales thermiques.
Signalons qu'un nouveau projet franco-allemand de centrale (actuellement
bloqué) permettrait d'améliorer le rendement et la sécurité de l'électronucléaire.
Une telle politique serait évidemment très profitable à la France, leader
mondial du nucléaire civil
5°) Investissement dans le "nucléaire de deuxième génération",
c'est-à-dire l'énergie de fusion qui pourrait remplacer l' actuelle énergie
de fission, dont les fondements théoriques sont connus et qui présente
beaucoup moins de risques ainsi qu'un approvisionnement illimité.
Tout cela suppose une volonté politique à long terme, rationnelle. La
communauté internationale qui semble actuellement guidée par la logique du
court terme et des idéologies irrationnelles, en sera-t-elle capable ? La
France, pionnière en matière de nucléaire, saura-t-elle maintenir le cap ?
EN GUISE DE CONCLUSION
La thèse que nous soutenons est donc la suivante : pour réduire
ou, tout au moins stopper la progression de la diffusion des gaz à effet de
serre (CO2 et SO2), la solution la moins mauvaise est le développement à l'échelle
mondiale de centrales nucléaires sécurisées. C'est une chance pour la
France, qui dispose du meilleur savoir-faire en ce domaine, et qui peut donc
exporter ses technologies. Pour son plus grand bénéfice et celui de l'ensemble
de l'humanité. Loin d'être "inhumaine", l'énergie nucléaire semble
être la plus intelligente.
Un peu de bon sens : en cinquante ans, il n'y a eu qu'un seul Tchernobyl et
aucun accident grave et collectif avéré dû aux déchets radioactifs. Mais
combien de milliards de tonnes de gaz polluants et cancérigènes émis, combien
de marées noires, combien de morts dans les mines de charbon ?
En outre, le nucléaire nous semble être un facteur de paix, parce qu'il
limite les conflits géopolitiques liés au contrôles des sources et des routes
d'énergie fossile. Des nations indépendantes énergiquement sont moins
amenées à se combattre que des nations interdépendantes les unes des autres.
Pour conclure, nous comparerons l'énergie nucléaire à la démocratie selon
la définition qu'en a donnée Winston Churchill : " un système
terriblement imparfait, mais le moins mauvais de tous. "
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