ISRAEL RISQUE-T-IL DE DISPARAITRE ?
REFLEXION GEOSTRATEGIQUE SUR LA NOUVELLE INTIFADA
Par Gérald Fouchet
UN CONFLIT EN PERTE D'INTERET GEOPOLITIQUE
Tout d'abord, il est très étonnant qu'un conflit qui
ne concerne que 50.000 km2 et quatre millions d'hommes mobilise l'attention
haletante de l'Occident. Contrairement à ce qu'on peut lire dans Le Monde
diplomatique, cet affrontement proche - oriental israélo-arabe n'a plus du
tout l'importance géopolitique qu'il avait du temps de la guerre froide. Parce
qu'une nouvelle -- et fort peu probable -- guerre israélo-arabe n'entraînerait
aucune crise mondiale majeure du fait de l'affaiblissement de la Russie,
ex-URSS, qui soutenait clairement les Etats arabes et n'en a plus du tout les
moyens. Les zones de friction géopolitiques capitales seraient plutôt les
Balkans, la frontière indo-pakistanaise (Cachemire), qui oppose deux puissances
nucléaires, et le Pacifique où le challenger chinois, au XXIè siècle
risque fort d'en découdre avec l'Oncle Sam.
Trois facteurs essentiels, de nature géopolitique, ne doivent pas être oubliés
: d'abord, comme l'a démontré Alexandre Del Valle, les pragmatiques Etats-Unis
jouent, globalement, et de plus en plus, pour des raisons pétrolières, la
carte des Etats musulmans ; ensuite, leur intérêt est de dominer l'Europe et,
pour cela, ils l'ont entraînée dans la guerre des Balkans sous la sujétion de
l'OTAN, conflit dont l'importance stratégique est autrement plus lourde que la
crise permanente israélo-palestinienne .Et enfin, comme il sera démontré plus
bas, l'intérêt des Etats-Unis pour Israël est en sévère perte de vitesse.
L'élection de M. Bush ne fait que renforcer cette impression. (1)
HANDICAP POUR ISRAEL
Disons-le tout net : notre thèse est que les jeux
sont faits, et qu'à terme les Palestiniens vont peut-être finir par
l'emporter.
Pour les vingt prochaines années, ce que peu d'observateurs remarquent, on peut
prédire que l'Etat hébreu est entré dans une passe très difficile. Comme
jadis l'URSS, ou la Fédération de Yougoslavie, qui étaient aussi (mais d'une
autre manière), des "Etats artificiels", hétérogènes, et fragiles
sous une façade de solidité trompeuse, il se peut qu'Israël n'en ait plus
pour très longtemps, malgré sa puissance militaire apparente.
Pour les raisons suivantes : sa submersion démographique par les Arabes
palestiniens (citoyens israéliens ou non) est inéluctable, puisque ces
derniers ont un taux de fécondité 2,5 fois plus fort que l'ensemble des Israéliens
juifs (les "colons" juifs religieux et prolixes ne sont qu'une petite
minorité). Or, dans l'histoire, la force des ventres surpasse toujours celle
des armes. Cedant arma uteribus. D'autre part, la balance migratoire
juive s'est inversée dans les années 90 : les migrations en provenance de
Russie sont taries et les départs d'Israéliens vers les USA et l'Europe s'accélèrent
; par crainte d'une guerre civile...D'ailleurs, la politique d'attentats du
Hamas ou d'autres organisations mal repérées n'a d'autre but que de paniquer
la bourgeoisie israélienne et de la faire fuir en masse en Occident !
En troisième lieu, la puissance de l'Etat hébreu tient essentiellement à
l'aide militaire américaine (18 milliards de dollars par an) ; or, le Pentagone
commence à rechigner. D'autant plus que l'antisionisme progresse chez les juifs
américains eux-mêmes. La communauté juive américaine, largement mise à
contribution, se pose des questions : faut-il mieux financer un Etat-bunker ou
jouer, comme au XIXème siècle, la carte de la diaspora mondiale ? Les
religieux loubavitch poussent à la roue, avec l'argument (non plus
financier mais métaphysique) que le judaïsme n'a pas à s'instrumentaliser
dans un Etat, à l'instar des autres "nations", que la Terre Promise
n'est pas enracinée ni localisée en Palestine mais réside dans un idéal.
Etc. Ne pas oublier non plus la montée en puissance de l'idéologie implicite
suivante au sein de la communauté juive américaine : la véritable Terre
promise, c'est l'Amérique , là où se trouve le levier des forces, et non
pas dans les sables du Proche-Orient. Un des arguments centraux du sionisme était,
qu'après les persécutions (Allemagne, Russie, France, Europe centrale), le
peuple juif allait enfin trouver la sécurité dans son propre Etat . Or
objectivement, les juifs constatent qu'il n'en est rien et que l'Amérique leur
offre une sûreté et un niveau économique supérieur à celui d'Israël.
Autre fait qui échappe à la perspicacité des journalistes : la communauté et
le lobby juif américain pro-israélien sont numériquement dépassés
par le lobby américano-arabe, principalement d'origine syrienne,
libanaise, palestinienne et égyptienne. D'autre part, les lobbies hispano-catholiques,
de plus en plus puissants, accaparent l'attention des politiciens américains
sur des problèmes autrement plus brûlants (par exemple le marché commun panaméricain
en cours de formation) que la coûteuse perfusion au petit Etat hébreu.
On peut lire dans L'Hebdo (7 mars 2001) : " L'allié indéfectible
de naguère va devenir neutre, puis hostile peut-être, si la répression de
l'insurrection des enfants et l'occupation des terres palestiniennes par les
colons juifs se développent encore avec l'argent du contribuable américain.
C'est le grand danger que les dirigeants d'Israël veulent ignorer pour le
moment. "
Enfin, les Etats-Unis auront de moins en moins besoin d'Israël pour dominer
la région et pourront même être tentés de le lâcher puisque leurs trois
principaux alliés et affidés sont l'Arabie, l'Egypte et la Turquie. (2)
D'une manière générale, selon l'analyse constamment faite sur un ton
alarmant dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz , l'Etat
d'Israël et la communauté juive occidentale se sont lourdement trompés en
pensant qu'à l'avenir (c'est-à-dire au XXIème siècle), le "peuple
juif" conserverait le statut politico-affectif des XIXè et XXè siècles.
Les centres de gravité du monde basculent. Au Conseil de Sécurité de l'ONU,
on a pu remarquer que la "défense du peuple d'Israël" concernait de
moins en moins les Chinois, les Indiens, les Etats africains, etc. Le conflit
israélo-palestinien commence à lasser les milieux diplomatiques
internationaux, qui s'en désintéressent souvent, même chez un certain nombre
d'Etats musulmans ! Pourquoi ?
Parce que comme l'a déclaré le journaliste égyptien Mohamed Baktri dans une
tribune libre au Times de Londres (7 mars 2001) (changer) " nous
autres Arabes savons qu'à terme nous allons finir par gagner, parce que nous
sommes de plus en plus nombreux. La résistance d' Israël est vaine. Dans vingt
ans, Israël sera un Etat arabe et majoritairement musulman et s'appellera
Palestine. " La construction sioniste, voulue par l'intellectuel askhénaze
Theodor Hertzl, de la reconstitution du royaume de Salomon, n'aura probablement
duré que de 1948 à 2020. A peu près le même laps de temps que la
construction communiste dans l'empire des Tzars...
L'actuel gouvernement d'"union nationale" de M. Ariel Sharon qui allie
les carpes et les lapins, qui associe le modéré Shimon Pérès aux extrémistes
Rehavam Zeevi -- partisan de l'expulsion de tous les Palestiniens du "Grand
Israël" -- et Avigdor Lieberman -- qui veut bombarder Téhéran et le
barrage d'Assouan -- prouve qu'Israël est aux abois. Après l'effondrement du
"processus de paix"et la dévalorisation de l'impuissant Arafat, Israël
est incapable de canaliser la puissance montante des partisans musulmans à
l'intérieur de son sanctuaire.
L'AFFAIBLISSEMENT DU SOUTIEN AMERICAIN A ISRAEL
Pour confirmer cette perte de puissance de la
communauté juive auprès du gouvernement américain, qui "lâche" peu
à peu l'Etat d'Israël, voici quelques faits, incontournables. Dans un article
publié par la revue juive Usa Bericht (février 2001), on peut lire : "
Après l'élection de Bush, il n'y a pratiquement plus aucun juif dans le
cabinet américain, mis à part l'attaché de presse du Président. Même Alan
Greenspan, directeur de la Banque centrale, risque de perdre son poste. (...) On
ne trouve plus aucun juif dans les très hautes sphères de l'administration. Il
y a cependant beaucoup de Noirs à des postes importants, pour faire bonne
mesure... " (3)
L'auteur de l'article, Hans Schmidt ajoute que la communauté juive américaine
a tout fait pour soutenir le "ticket" Al Gore-Libermann, très
pro-israélien, car elle savait que Bush n'était pas bien disposé en faveur
d'Israël. 79% des juifs américains ont voté pour le candidat démocrate
perdant.
Hans Schmidt, qui soupçonne le nouveau gouvernement d'antisémitisme dissimulé,
ajoute : " Le nouveau ministre de la justice est John Ashcroft. Or, ce
dernier eut dans le passé maille à partir avec les juifs qui l'accusaient
d'antisémitisme latent. Il avait critiqué les lois anti-racistes en invoquant
le Premier Amendement à la Constitution, qui garantit la liberté de parole et
d'statement. Les juifs firent tout pour faire échouer son élection. "
Colin Powel, le Secrétaire d'Etat américain (ministre des Affaires étrangères),
qui dispose de beaucoup plus de pouvoirs que Clinton n'en concédait à
Madeleine Albright ( cette dernière, d'origine askhénaze, soutenait activement
l'Etat hébreu) n'est guère appréciés des juifs et du lobby pro-israélien.
Pendant la Guerre du Golfe, en 1991, alors qu'il était chef d'Etat-Major, il
avait rejeté plusieurs exigences israéliennes, en particulier celle de
riposter aux tirs de fusées Scud (4) par des raids aériens sur
les sites de lancement. Les nationalistes israéliens ne lui ont jamais pardonné..
Powel était connu au Pentagone, bien avant 1991, pour ses options pro-arabes et
pour son hostilité à la doctrine de l'"alliance éternelle" avec
Israël.
On note aux Etats-Unis, surtout depuis l'élection de Bush, d'après le journal
précité qui reflète l'opinion de la communauté juive, une nouvelle tendance
qui vise à " limiter dratiquement la présence des juifs et des
sionistes dans les médias et l'industrie cinématographique. " Un
autre fait, peu relevé par la presse, fut l'échec israélien pour faire signer
dans l'urgence, juste avant le départ de Clinton, un "traité d'assistance
obligatoire", de nature militaire, entre les USA et Israël. Bien entendu,
la nouvelle administration Bush a refusé de mettre à l'ordre du jour du National
Security Council un tel pacte de défense. La défaite américaine au
Vietnam n'est pas oubliée...(5) Les Israéliens savent aussi qu'ils ne
peuvent pas compter sur les Européens, qui refuseraient absolument de les
appuyer militairement en cas de besoin, comme l'a rappelé le 17 avril 2001 le
porte-parole de la Commission européenne, en invoquant un " manque de
moyens militaires ".
Mais il y a pis : à l'occasion de la guerre larvée qui oppose Palestiniens
et Israéliens depuis février 2001, la nouvelle administration Bush se montre
hostile à Israël. Depuis 1947, c'est la première fois qu'une telle chose se
produit. Les faits sont incontournables : les voici.
Mi-avril 2001, en réponse à des tirs de mortier, l'armée israélienne,
Tsahal, pénètre dans la bande de Gaza pour y opérer des actions militaires de
représailles, en contradiction avec les accords d'Oslo, qui reconnaissaient
inviolables les "Territoires palestiniens" sous contrôle de l'Autorité
palestinienne (dite "zone A"). Le 17 avril, sur l'injonction du
secrétaire d'Etat américain Colin Powell, les forces israéliennes se
replient. Ariel Sharon cède. Les Israéliens n'ont donc plus la possibilité de
détruire sur place les milices islamistes. L'impunité militaire de l'Etat hébreu
prend historiquement fin. Pourtant, le général israélien Yair Naveh avait déclaré
(AFP, Reuter, 16/04/2001) la veille : " oui, nous sommes là pour des
mois, s'il le faut ". Une violente polémique a fait rage à Tel-Aviv
pour savoir si le nouveau gouvernement avait, oui ou non, cédé aux injonctions
du général Powell d'abandonner son offensive.
Quoi qu'il en soit, les Palestiniens, eux, ne s'y sont pas trompés. Pour Le
Figaro (19/04/2001), " Yasser Arafat ne peut que se réjouir. Les
Etats-Unis se sont impliqués dans le conflit, et en sa faveur ".
Le chef de la police Gaza, Mohamed Dahlan, déclarait le 18, au cours d'une conférence
de presse (AFP) : " Les Américains sont en train d'accomplir de très
grands progrès politiques. " L'opinion publique israélienne retient
de tout cela que les Américains sont indifférents aux attaques contre les
colonies juives, et que le lobby sioniste d'outre-Atlantique n'est plus capable
de défendre leur pays. On pouvait lire dans le Los Angeles Times (18/04/2001)
: " les dirigeants israéliens sont visiblement assommés par les
nouvelles positions américaines ".
LE SYNDROME DE L'ISOLEMENT STRATEGIQUE OU DE
L'"ETAT-BUNKER".
Les Israéliens sont d'autant plus confortés dans
leur pessimisme que désormais, même aux yeux des arabo-musulmans, leur indéfectible
solidarité avec le protecteur américain commence à se fissurer. Autrement
dit, les milieux islamistes ne désignent plus comme ennemi le "bloc"
américano-israélien, mais ...Israël seul. Cela s'appelle, en stratégie, l'isolement
face à l'ennemi ou l'absence d'allié, que le stratège chinois
Sun-Tzu considérait comme mortelle pour les petites puissances. Cela vient
s'ajouter à la nouvelle politique pro-islamique américaine bien expliquée par
le géopoliticien Alexandre del Valle, et que nous évoquions plus haut, qui
consiste à appuyer la puissance stratégico-commerciale américaine sur l'islam
et les Etats pétroliers.
Quelques faits, inquiétants pour Israël, et que le Mossad aura certainement
noté : l'auteur précité, expliquant que les Américains jouent un double jeu,
note un renforcement des liens, partout dans le monde, entre la diplomatie américaine
et les islamistes, c'est-à-dire les pires ennemis des Israéliens. Il révèle
que la porte-parole officielle du régime Taliban à l'ONU, Mme Laili Helms,
d'origine afghane, et épouse de Richard Helms, ancien directeur de la CIA (!),
déclarait : " Les Talibans ne sont pas contre l'Occident ou contre les
Etats-Unis. " Pour faire bonne mesure, Omar Abdel-Rhamane, chef du Gamaà
Islamiyya égyptien exposait qu'il " fallait concentrer ses efforts
de lutte non pas contre les Américains mais l'ennemi principal sioniste, l'Etat
d'Israël ", tandis que le collectif des prisonniers politiques du Gamaà détenus en Egypte faisait savoir que :
" l'Amérique n'est pas
l'ennemi, il ne faut pas attaquer les Américains mais seulement les sionistes
et l'Etat juif. " (6)
Israël risque de se sentir par là, désigné comme seul ennemi. Tant
qu'il était associé, dans le même opprobre avec la superpuissance américaine,
les risques étaient très limités. Mais dès lors qu'on dissocie l'Etat hébreu
de son protecteur américain, on isole Israël comme cible unique.
Le gouvernement israélien sait parfaitement que la ligne américaine est
actuellement la suivante : nous aiderons Israël à se défendre s'il était
bombardé par des fusées ou des avions de pays arabes voisins, mais nous
n'interviendrions pas dans des combats au sol (qui sont pourtant les plus décisifs)
qui pourraient, par exemple, résulter d'une guerre civile judéo-palestinienne
appuyée par les Etats arabes sur le territoire même d'Israël (voir plus bas).
Cette nouvelle doctrine de minimisation de la protection américaine a été
corroborée par les récentes manoeuvres militaires israélo-américaines de
janvier 2001 : il ne s'agissait plus de s'entraîner à l'envoi de troupes au
sol ni même de l'aviation héliportée pour épauler Tsahal en cas de guerre,
mais de mimer une intervention de la 69ème Brigade de défense anti-aérienne
de l'USAF (basée à Francfort), équipée des peu performants missiles Patriot pour protéger Israël contre d'improbables tirs de missiles des Etats
environnants.
Pour les militaires israéliens, les Etats-Unis se moquent du monde. Ce ne sont
pas les missiles ni les avions arabes qui menacent Israël, mais un affrontement
sur le terrain. Ariel Sharon, élevé à l'école de Moshe Dayan, fin
connaisseur de la chose militaire, sait parfaitement que depuis la défaite américaine
du Vietnam, les Etats-Unis ne défendent plus leurs alliés au sol. Ils se
limitent à la guerre électronique et aérienne, dont l'efficacité est nulle
contre une guérilla et des actions terroristes. En Somalie, après qu'une
section eût été tuée, les Américains se sont désengagés, à l'inverse des
Français et des Italiens. Implicitement, aujourd'hui, Israël, aux abois, a
donc repris le mot d'ordre de Mao Zedong : " ne compter que sur ses
propres forces " . Le dos au mur, les militaires israéliens se sont
peut-être aussi rendu compte de la possible véracité de cette statement de
Mao : " Les Etats-Unis sont un tigre de papier ". La différence,
c'est que l'Etat d'Israël est 250 fois moins peuplé que la Chine.
LES DEUX SIONISMES ANTAGONISTES : HASSIDISME ET
ETHNOCENTRISME. UN COMPROMIS IMPOSSIBLE
Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui en Israël,
et mesurer l'importance de l'opposition entre "faucons" du Likhoud
(droite) et "colombes" travaillistes (gauche), les premiers hostiles
et les seconds favorables à une cohabitation avec les arabo-musulmans, pour
mesurer à quel point les Israéliens ne sont pas d'accord entre eux sur la
signification de leur Etat, il faut se plonger dans les racines historiques
et idéologiques du "sionisme", ce que bien peu de journalistes font.
On s'imagine que le sionisme est une doctrine unitaire, or rien n'est plus faux.
Qu'est-ce que le sionisme ? C'est un nationalisme tout à fait nouveau dans
l'histoire du peuple hébreu lors de son apparition, à la fin du XIXème siècle,
dans l'Allemagne bismarkienne et l'Empire Austro-Hongrois, parmi les milieux
intellectuels juifs. La doctrine fondamentale du sionisme est, pour les juifs
d'Europe, le "retour vers la Terre promise" (occupée par les Arabes),
c'est-à-dire la Palestine ou le Pays de Chanaan, ou encore Sion afin,
notamment de fuir les persécutions subies par les askhénazes d'Europe. Le
sionisme fut paradoxalement soutenu, dès 1898, par les milieux nationalistes
allemands antisémites désireux de voir les juifs quitter l'Europe.
L'extraordinaire succès idéologique et affectif du sionisme tint immédiatement
à ce qu'il représentait une "deuxième fuite d'Egypte", une réappropriation
la Terre que Yaveh avait attribuée à Moïse et aux ancêtres.
Mais dès le départ, le sionisme fut divisé en deux courants ennemis, que l'on
retrouve toujours aujourd'hui en Israël. Le premier fut fondé par le grand
philosophe juif autrichien hassidique (né à vienne en 1878) Martin Buber, très
influencé par le courant néo-romantique allemand. Il prononça, au cercle Bar
Kochba de Prague, de 1909 à 1911, une série de célèbres conférences,
intitulées " discours sur le judaïsme ". L'écrivain Franz
Kafka était un de ses chauds partisans et un auditeur assidu. En 1916, Buber
lança le mensuel Der Jude ("Le juif") et anima la puissante
ligue Blau-Weiss ("Bleu et Blanc"), principale composante du
mouvement de jeunesse juif allemand. Il fut l'inspirateur idéologique des
premiers colons juifs, venus d'Europe centrale, qui s'installèrent en Palestine
dès 1919-1920 pour fonder les premiers kibboutzim , ou "fermes
collectives" qui fonctionnèrent très bien (parce que reposant sur une
logique volontariste et communautaire), à l'inverse des kholkoses et sovkhoses
du communisme soviétique imposés par la force. Buber exposa les fondements de
sa philosophie politique dans son livre Ich und Du ("Je et
Tu"), paru à Berlin en 1923 et fondé sur une relecture très kantienne de
l'Ancien Testament.
Pour lui, l'établissement des juifs en Palestine ne devait surtout pas déboucher
sur un Etat mono ethnique juif excluant les Arabes mais sur une "
coexistence pacifique des peuples juifs et arabes sur le sol palestinien, et la
création d'un Etat bi-national. de type socialiste " Ces idées, émises
24 ans avant la création de l'Etat d'Israël, étaient répandues chez une
partie des colons juifs qui, venant d'Allemagne, des Sudètes, de Pologne,
d'Autriche, d'Ukraine et de Russie, commençaient à s'installer, à l'ouest du
Jourdain. (7)
En face, à la même époque, le théoricien juif allemand Théodor Hertzl développait
une vision radicalement différente du sionisme. Les colons qui partirent en
Israël à partir de 1919, comme dès 1900 les intellectuels juifs du monde
entier, se sont trouvés divisés entre le sionisme hassidique et socialiste de
Buber et le sionisme "intransigeant" de Hertzl. Ce dernier voulait un
véritable " Etat colonial ", mono-ethnique (exclusivement
juif), religieux et théocratique, sans aucune présence arabe, c'est-à-dire
reconstituer le Royaume de David. On retrouve là le même débat acharné
qu'aujourd'hui autour du modèle d'un Etat multi-ethnique, opposé à celui d'un
Etat ethnocentré. Pour Buber, il fallait s'installer pacifiquement en
Palestine, pour Hertzl, il fallait la conquérir. Le hassidisme et le
"davidisme" étaient dès le départ incompatibles.
De ce dilemme, l'Etat d'Israël, finalement fondé après la Seconde guerre
mondiale, après l'extermination opérée par le IIIème Reich, ne s'est jamais
remis. Le Likhoud est l'héritier de Hertzl : pour lui, Israël doit être la
reconstitution du royaune hébreu détruit par les Romains, sans présence
musulmane. Et les travaillistes de la gauche israélienne suivent la thèse de
Buber : Israël doit être un Etat judéo-musulman (ou arabo-hébraïque)
fondamentalement laïc, incluant même des minorités chrétiennes, des athées
et des gens venus du monde entier ; simplement, sans se mélanger (thèse
communautariste), les différents groupes ethniques, selon cette doctrine,
doivent vivre en bonne intelligence sous la houlette d'un Etat-providence.
Les deux points de vue sont évidemment inconciliables. Et Israël fut
fondé sur une combinaison entre ces deux visions, avec trois catégories
d'habitants : les Arabes palestiniens, les Arabes israéliens et les Juifs israéliens.
Un nouvel Etat dont les principes fondateurs sont à ce point divisés est
fragile. et peu durable. La solidité du nouvel Etat américain (après la
guerre de Sécession) reposait sur le fait que tout le monde était d'accord sur
la Constitution.
De 1947 à aujourd'hui, l'Etat d'Israël a réussi tant bien que mal à
s'accommoder de ce dilemme par un compromis permanent, notamment celui
d'accorder à certains arabo-musulmans la nationalité israélienne. Tant que
l'ennemi était extérieur (les Etats arabes environnant), ledit
compromis pouvait fonctionner. Mais à partir du moment où il devient intérieur
("faut-il ou nom un Etat palestinien imbriqué dans les frontières
d'Israël ?" "Devons-nous continuer accepter des citoyens israéliens
arabes et musulmans, qui sont aujourd'hui un million ? "), il n'est plus gérable.
Ariel Sharon représente évidemment le courant radical hertzlien et Shimon Pérès
le courant hassidique et socialisant bubérien. Le fait que Pérès ait accepté
de devenir ministre des Affaires étrangères sous l'autorité de Sharon prouve
que les partisans d'une possible cohabitation inter-ethnique judéo-arabe sont
en net recul. L'optimisme multiculturel et multiethnique laïc du sionisme
hassidique n'a pas tenu ses promesses.
LA POSSIBLE "VIETNAMISATION" D'ISRAEL
Et en effet, le Premier ministre israélien, le
"faucon" Ariel Sharon, qui s'intitule lui-même " défenseur
du vrai sionisme " ( c'est-à-dire celui de Hertzl et non de Buber...)
a décidé de résister et de prendre une position à contre-courant de la
tendance à ce "défaitisme israélien" précédemment évoquée. Pour
lui, Israël est de nouveau prêt à faire la guerre. Après avoir déclaré
qu'il n'y aurait jamais de facto d'Etat palestinien, puisqu'on ne
rendrait auxdits Palestiniens que 42% de la Cisjordanie et de Gaza, c'est-à-dire
à peine plus que ce qu'ils contrôlent aujourd'hui, il confia son programme par
les propos suivants, tout à fait capitaux, reproduits dans la presse isaréélienne
(The Jerusalem Post, 24/03/2001) : " L'écacuation de la moindre
colonie n'est absolument pas envisagée à Gaza comme en Cisjordanie
puisqu'elles ont toutes une "importance sioniste" (...) Pas question
non plus d'évacuer Kfar Darom, qui avait retardé l'armée égyptienne en 1948,
ni Netzarim qui a une importance stratégique vitale (8), cela
afin de nous assurer qu'aucun armement lourd ne sera déchargé dans le port de
Gaza " Poursuivant ses considérations de géopolitique régionale, le
premier ministre continue : " Comme vous le savez, ce n'est pas par
hasard que les colonies se trouvent là où elles sont. Il faut conserver la
zone de sécurité ouest (Cisjordanie), la zone de sécurité est, les
routes qui relient les deux, Jérusalem et, bien sûr, la nappe phréatique d'où
vient un tiers de notre eau ".
Avec un bel optimisme et adoptant la stratégie de la fuite en avant
offensive, M. Sharon résume alors sa doctrine, qui est une véritable
provocation envers Arafat, l'ensemble des Palestiniens même les plus modérés
et, évidemment, les milices islamistes comme le Hezbollah : " La guerre
d'indépendance n'est pas encore terminée (sic). D'un point de vue stratégique,
il est possible que dans dix ou quinze ans, le monde arabe n'ait pas la même
capacité de s'en prendre à Israël qu'aujourd'hui. Parce qu'Israël sera un
pays avec une économie florissante alors que le monde arabe sera sur le déclin
(...) Le prix du pétrole baissera et les pays arabes seront en crise alors
qu'Israël se renforcera. La conclusion est que le temps ne travaille pas contre
nous et qu'il faut en profiter. " Poursuivant sa vison de l'avenir, M.
Sharon évoque une possible annexion de la Cisjordanie et la constitution d'un "
grand Israel ", croit à " l'immigration d'un million de juifs
" pour peupler de nouvelles colonies, envisage la fertilisation et le développement
du désert du Neguev ainsi que " la refonte de l'éducation selon des
principes sionistes ", c'est-à-dire un retour à l'idéologie
expansionniste des années 40 et 50.
Mais M. Sharon pratique la méthode Coué (9). Aucune de ses vues
optimistes ne peut se réaliser ; en effet, 1°) rien n'indique que le développement
du monde arabe sera inférieur à celui d'Israël, bien au contraire (10).
2°) Israël stagne démographiquement et les Arabes ( les Palestiniens comme
ceux des pays limitrophes) connaissent une expansion très puissante de leur
population. Or, dans les conflits, le facteur démographique est capital et déterminant,
plus que le facteur technico-économique. 3°) Prévoir l'immigration d'un
million de juifs (venus d'où ?) est inenvisageable, puisque non seulement les
juifs de la diaspora refusent de venir en Israël (niveau de vie plus bas qu'en
Europe ou aux USA, et crainte de la guerre civile) mais qu'on observe maintenant
un émigration juive hors d'Israël. 4°) Quant au retour au sionisme
d'expansion, M. Sharon prêche à contre-courant, puisque l'idéologie sioniste
militante n'est plus le fait en Israël que d'une minorité religieuse
fondamentaliste (les colons).
A notre avis, M. Sharon ne croit pas à son propre programme. En revanche, son
analyse géostratégique de renforcement des colonies est très intéressante à
analyser mais aussi très inquitante pour Israël. M. Sharon n'envisage pas, à
juste titre, une guerre de mouvement et une attaque militaire classique des pays
arabes voisins, comme en 1948, 1967 et 1973. Notamment parce qu'Israël possède
une force de dissuasion nucléaire. En revanche, en avouant que les colonies
servent à contrôler les points de passage vers L'Egypte (Gaza), la Jordanie
(Cisjordanie) et la Syrie (Golan), le premier ministre envisage à mots couverts
une guerre civile menée par les Palestiniens avec du matériel lourd et des
volontaires fournis par les pays arabes. Ces volontaires, tous islamistes et
très motivés et aguerris, pourraient venir de tous les pays musulmans du
monde, comme on l'a vu dans les récentes guerres des Balkans (Bosnie-Herzégovine,
Kossovo).
C'est le scénario de la guerre du partisan, théorisée par
Clausewitz et surtout Carl Schmitt (11), dont le modèle fut la guerre
du Vietnam. Celle çi n'a pu être gagnée par le Nord que parce que : 1°)
les volontaires Vietminh s'infiltraient du Nord-Vietnam par la "piste de la
jungle" incontrôlée par les Américains en dépit de leur écrasante supériorité
aérienne ; 2°) et que l'URSS et surtout la Chine alimentaient en matériel de
guerre l'armée de Giap comme le Vietminh. Autrement, ce qui menace l'existence
même d'Israël, c'est un scénario à la vietnamienne, où les Palestiniens, de
plus en plus nombreux, auraient des bases arrières dans les pays musulmans. Et
les Israéliens redoutent que les Américains ne puissent ou ne veuillent l'empêcher.
LA "GUERRE DE LA DERNIERE CHANCE" OU LA
VERITABLE STRATEGIE MILITAIRE D'ARIEL SHARON.
Dans une interview fondamentale accordée au Figaro (21/04/2001), M. Ariel Sharon laisse deviner à la fois son pessimisme et sa
détermination. Jamais aucun dirigeant israélien n'avait tenu des propos aussi
durs. Confirmant sa volonté de continuer le bouclage des territoires occupés
(qui selon M. Hubert Védrine " asphixie totalement l'économie
palestinienne "), et de ne pas arrêter la politique de colonisation,
le Premier ministre déclare notamment : " îl est exclu qu'Israël
s'incline devant les terroristes, renonce devant ceux qui encouragent les
violences et les assassinats. (...) Je sais que les juifs ne possèdent qu'un
seul petit pays et que c'est l'unique endroit où ils ont à la fois le droit et
les moyens de se défendre. Je suis juif, juif avant tout. (...) Comment peut-on
avoir comme "partenaire" un Arafat qui est quelqu'un qui cherche à
vous tuer ? "
C'est bien là l'enterrement du "processus de paix". M. Sharon
accuse directement Yasser Arafat de téléguider les organisations islamistes
Hamas, Dlihad et Tanzim, ainsi que le Hezbollah libanais, et affirme que sa
"garde présidentielle" participe à la guérilla anti-israélienne,
et qu'il encourage la presse arabe à " faciliter l'action des
terroristes ", accusations que MM. Netanhayou ou Ehud Barak n'avaient
jamais osé proférer. M. Saron poursuit en ces termes : " Je connais
les Arabes et les Arabes me connaissent. (...) Jérusalem n'est pas négociable.
Elle est la capitale du peuple juif depuis le roi David, depuis exactement 3004
ans. (...) N'attendez pas des Israéliens qu'ils acceptent qu'au coeur même de
leur pays, un Etat palestinien dispose de forces armées. Quelle solution
avez-vous à nous sufggérer ? Que les Israéliens disparaissent d'ici, qu'ils
fassent leur reddition ? Nous avons toujours eu l'épée à la main, nous allons
continuer ".
M. Sharon dénonce ensuite les accords de Camp David comme une capitulation
et refuse d'envisager la création d'un Etat pour les Palestiniens et de leur
accorder plus de 42% des Territoires occupés. Ces déclarations sont bien
entendu analysées par ces derniers comme une déclaration de guerre.
En effet, ce que redoute M. Sharon mais ce à quoi, avec un fatalisme guerrier,
il veut préparer Israël, c'est bel et bien une guerre civile armée de
grande ampleur contre les Palestiniens, à l'intérieur des frontières de
l'Etat hébreu. Une guerre dure et désespérée, celle de la dernière chance.
Contrairement à ce qu'il prétend (voir plus haut), il sait que le temps ne
joue pas pour Israël, mais contre Israël. Car demain, dans moins de dix
ans, ce ne seront plus des adolescents armés de frondes, des policiers
palestiniens munis de pistolets et sans expérience des combats, ou des
terroristes kamikazes que pourrait bien affronter Tsahal, mais de véritables moudjahidin
entraînés et parfaitement armés, qui n'utiliseraient plus des mortiers
artisanaux (ce qui est déjà un signe inquiétant), mais des armes de guerre
modernes transitant discrètement par les pays arabes voisins.
M. Sharon sait bien aussi que ces moudjahidin seraient comme des poissons dans
l'eau, immergés parmi une population palestinienne de plus en plus nombreuse et
qui n'a rien à perdre ; que la population israélienne embourgeoisée ne
supporterait pas une telle guerre civile et fuirait en masse vers l'Occident ;
que les Etats-Unis, adeptes de la doctrine du zéro mort et
d'interventions strictement aériennes (qui ne seraient d'aucune utilité dans
le cadre d'une guerre civile sur un si petit territoire à forte densité), mais
aussi en proie à leur nouvelle "stratégie de l'indifférence", ne
s'impliqueraient pas dans un tel bourbier.
C'est pourquoi M. Sharon a rompu les accords d'Oslo, arrêté le "processus
de paix" et relancé les affrontements avec les Palestiniens, avec pénétration
de Tsahal dans les zones palestiniennes autonomes assorti du bouclage physique
de ces territoires. Il pratique ce que les stratèges nomment la guerre préventive.
(12) : frapper maintenant l'ennemi quand il est encore faible pour ne pas
avoir à l'affronter demain quand il sera fort. M. Sharon sait qu'Israël ne
peut plus maintenant compter que sur ses propres forces. Mais son pari
est très risqué : contrairement à l'opinion de Shimon Percez et à celle de
toute la gauche israélienne, il croit impossible la solution d'une entente et
d'une cohabitation pacifique avec les Arabes et estime l'affrontement inéluctable,
pour des raisons à la fois ethniques et religieuses. Ce qu'essaie de conjurer
M. Sharon, c'est une situation de type kosovar .
LE SCENARIO-CATASTROPHE POUR ISRAEL : LE "SYNDROME
DU KOSOVO"
Une des grandes leçons de l'histoire, c'est que, dans
les rivalités entre les peuples et les nations, la puissance techno militaire
compte beaucoup moins que l'occupation démographique du terrain ,
provoquée à la fois par l'immigration et l'ampleur des naissances. Les Balkans
en offrent un exemple parfait. Les Albanais musulmans ont fini par conquérir le
Kosovo, jadis Serbe orthodoxe, par des migrations constantes et une fécondité
plus élevée. Le même phénomène se produit aujourd'hui dans le nord de la
Macédoine et le sud de la Serbie.(13)
L'Etat d'Israël s'est imposé en Palestine (entre 1945 et 1960), non pas
tant par la guerre de 1948, mais par une puissante immigration des juifs
d'Europe (traumatisés par les persécutions allemandes) vers la Terre
promise de Moïse, mais aussi par le fort taux de natalité des juifs
nouvellement installés.(14) La situation s'est aujourd'hui complètement
inversée. La réflexion géopolitique doit se pénétrer de ce constat qu'une
des trames de l'histoire est la substitution de population et que les
territoires ne sont pas ethniquement immuables. Les peuples se déplacent,
naissent ou disparaissent très vite -- à l'échelle d'un siècle -- tandis que
les fleuves, les montagnes et les continents bougent lentement -- à l'échelle
de milliers de siècles.
Dans cette perspective, le "scénario catastrophe" pour Israël a été
ébauché par l'auteur de l'article de USA Bericht, cité plus haut, avançant
que si les Etats-Unis renoncent à soutenir militairement Israël, "
compte tenu de la perte de puissance des juifs, cela débouchera sur un nouvel
holocauste. " Il entend par là un scénario de type
"africain", de style Rwanda, où un véritable génocide serait commis
contre les populations israéliennes par les peuples musulmans voisins
vainqueurs. Nous estimons cette vision des choses très excessive, car ni les
Palestiniens ni les Etats musulmans encerclant Israël ne prendraient le risque,
face à l'opinion publique internationale, de recourir à une telle barbarie qui
se retournerait inévitablement contre eux et discréditerait à jamais leur
cause. Les Etats limitrophes d'Israël, pas plus que les Palestiniens, ne
commettront l'erreur des autocrates européens des XIXè et XXè siècles
(Russie, Allemagne, Pologne) de tenter d'éradiquer par la force leurs minorités
juives.
En revanche, le scénario suivant semble plus vraisembable, pour les dix ou
vingt ans à venir et il aura été en partie inauguré sous Ariel Sharon (15)
:
1) Une guérilla permanente s'installe en Israël et contre les
"colons" juifs des Territoires autonomes palestiniens.
2) Cette guérilla ne peut être maîtrisée militairement par Tsahal, qui ne
peut se permettre d'employer les grands moyens face à l'opinion internationale
3) Les Etats musulmans aident discrètement la guérilla, comme ils ont aidé
les Kosovars ; aucune grande puissance n'intervient militairement, d'autant que
les Etats-Unis poursuivent ("pacte pétrolier") une politique
favorable à l'islam.
4) L'émigration juive hors d'Israël s'accélère (vers les USA et l'Europe),
tout comme le Kosovo a été abandonné par les Serbes.
5) Au terme du processus, au cours du XXIè siècle : un Etat palestinien se crée,
tolérant en son sein une minorité juive, bénéficiant d'un statut protégé,
garanti par la communauté internationale. On reviendrait, dans ce cas de
figure, à la case départ, c'est-à-dire la Palestine d'avant 1945. C'est-à-dire
une présence juive sans Etat juif.
Ce scénario (qui fait penser à celui de l'Afrique du Sud après la fin de
l'apartheid) est aussi celui que semble craindre une partie de la communauté
juive française. " C'est avec la plus grande inquiétude qu'on aborde
l'avenir ", peut-on lire dans l'éditorial de Israël Diaspora, Le
Lien (16), qui commente les récents événements d'Israël. La thèse
défendue, très pertinente d'un point de vue géostratégique, et même "géoreligieux",
si l'on nous autorise ce néologisme, est qu'il sera très difficile -- sans
combat et sans menace permanente de la force -- à une minorité juive organisée
en Etat de se maintenir au sein d'un espace géographique de peuples musulmans.
Dans la même veine, un ouvrage récent, Al Domi, où l'incertaine survie
d'Israël (17), édité par le Bnaï Brith, expose que la situation
de l'Etat d'Israël n'est pas tenable à moyen terme. La thèse est que malgré sa ténacité et sa pugnacité, l'Etat-bunker d'Israël ne pourra pas éternellement
résister aux peuples qui l'entourent et qui sont déjà présents sur son
territoire.
La solution pourrait-elle venir, comme le croit Shimon Peres (actuel ministre
des Affaires étrangères) et en réalité opposé aux stratégies de son
Premier ministre, M. Sharon, d'une "cohabitation pacifique" israélo-arabe,
au sein de la même unité politique ? La réponse est malaisée mais nous est
peut-être fournie par Aristote, qui, dans sa Politique , défendant une
vision très pessimiste de l'homme, affirmait qu'aucune Cité démocratique et
harmonieuse ne pouvait et ne pourrait jamais survivre s'il n'existait entre ses
membres une philia (à traduire par "parenté amicale" ou
"connivence civilisationnelle"), qui n'existe manifestement pas et n'a
jamais existé entre les communautés musulmanes et juives en Israël -- ni même
musulmanes et hindoues ou chrétiennes en Asie. Autrement dit, aucun Etat ne
peut survivre sans un minimum d'homogénéité civilisationnelle.
Reste la solution d'un apartheid de fait avec un Etat palestinien
totalement séparé d'Israël et qui vivrait pacifiquement à ses côtés.
Malheureusement, on se heurte à une dure réalité géopolitique que jamais les
experts de l'ONU n'ont relevé : pour qu'un tel Etat existe, il doit être par définition
territorialement unifié. Or les Palestiniens sont répartis entre la
bande de Gaza et la Cisjordanie, où leur imbrication avec les colonies juives
est d'une totale complexité. Sans parler des Arabes musulmans israéliens, qui
se sentent de plus en plus "Palestiniens" et qui, eux, sont dispersés
sur tout le petit territoire d'Israël.
Pour réaliser ce fameux "Etat palestinien", il faudrait procéder à
des "déplacements de populations" massives, aussi bien arabes que
juives, de manière à regrouper les Palestiniens sur un territoire précis.
Mais lequel ? Cette solution de la dernière chance est inapplicable. Force est
d'en revenir à la "théorie des catastrophes" du mathématicien français
René Thom, qui assertait qu' " il existe des problèmes sans solution dans un cadre donné "
Pour lui, certains problèmes ne peuvent être
résolus que par une "catastrophe" (par exemple, une guerre civile,
une révolution, une crise, etc.) qui change le cadre sémantique et pratique du
problème.
De plus en plus d'Israéliens, depuis le début de la "nouvelle
Intifada" de 2001, beaucoup plus dure que la première, sont convaincus de
vivre les débuts d'une guerre civile ethnique qu'il sera beaucoup plus
difficile de gagner qu'une guerre classique militaire contre des Etats voisins.
Un seuil symbolique et psychologique a été franchi le 17 avril 2001 lorsque
des obus de mortier palestiniens sont tombés, non pas sur les colonies juives
de la bande de Gaza, mais en territoire israélien limitrophe, sur l'agglomération
de Sderot, à proximité de la ferme d'Ariel Sharon. Le ministre de la Défense,
Benyamin Ben Eliezer a déclaré ce jour même : " La situation va peut-être
s'aggraver ".
La population israélienne est sur la défensive, tandis que la pugnacité
offensive est du côté arabe. A cet égard, un signe ne trompe pas : la
population palestinienne civile participe aux affrontements, aux côtés des
militants islamiques armés et de la police de l'Autorité palestinienne ; en
revanche, la jeunesse israélienne se tient à l'écart de tout combat de rue,
seule l'armée intervenant.
CONCLUSION
Pour résumer, nous dirons que l'Etat d'Israël est géostratégiquement,
menacé à moyen terme de disparition, dans l'indifférence du reste du monde,
qui va devoir affronter au XXIè siècle des macro problèmes (18),
et que le peuple juif reviendra peut-être au système de la diaspora
non-territoriale qui fut le sien de l'invasion romaine jusqu'à1945. Tout en
maintenant une présence en Palestine. Ce n'est, bien entendu qu'une hypothèse
qui mérite d'être débattue, mais qui repose sur deux constantes géostratégiques
de l'histoire de l'humanité. La première est que la démographie est le
principal facteur de la survie des Etats -- surtout ceux de petite taille ;
la seconde est que les Etats comportant une trop grande hétérogénéité
civilisationnelle interne ne sont pas durables. La dernière leçon que nous
pouvons tirer de toutes ces questions c'est qu'au siècle où, plus que jamais,
l'humanité devrait s'entendre pour régler des problèmes massifs et collectifs
(notamment écologiques) elle continue de se déchirer en des conflits
suicidaires où personne n'a totalement tort et ou nul n'a vraiment raison, mais
où, au fond tout le monde fait fausse route.
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