- MAROC -
ENTRE CONTINUITE & CHANGEMENT
Par J. M; Vernochet
Le cas du royaume chérifien illustre avec éclat le destin " structurel
" d'une nation et d'un Etat comme inscrit dans une continuité historique
et surdéterminé par la contrainte géographique. Le passé, même le plus récent,
ou mieux encore l'actualité, se lisent ainsi " à livre ouvert " sur
les cartes des Atlas...!
Alors qu'en Syrie Hafez El Assad organisait l'héritage du
pouvoir au profit de son fils cadet Bachar, alors âgé de 32 ans, monarchisant
ainsi l'état baasiste, national arabe, la succession au trône chérifien
du Maroc semblait, elle, au contraire devoir passer par une modernisation
[à défaut de " démocratisation "] des structures politiques voire
économiques et financières du pays. Cependant si l'un et l'autre des chefs
d'Etat, Hassan et Assad, se sont employés savamment à aplanir le terrain, le
syrien Assad avait choisi pour sa part d'écarter des allées du pouvoir tous
ceux (y compris son demi-frère Rifaat démis de sa vice-présidence en Février
1998) qui pouvait à l'époque représenter le risque éventuellement
contrecarrer la transmission en ligne directe du poste de commande.
Quant à la voie prise par Hassan II afin d'assurer à Sidi Mohamed, 35 ans, l'héritage
du trône, elle fut diamétralement opposée et dès l'abord particulièrement
originale: au lieu d'éliminer l'opposition anti-monarchiste de la scène
politique et de s'arquebouter sur la classe subsistante des grands féodaux, le
Makhzen, celui-ci entreprit dans les dernières années de son règne une démocratisation
de la vie publique et la conversion de l'opposition socialiste au soutien de
la monarchie. Processus qui aboutit à la nomination à 74 ans, le 4 Février
1998, d'Abderrahmane Youssoufi, , président de l'USFP ( Union socialiste de
forces populaires) au poste de Premier ministre.
Le Maroc, réputé pour la corruption de ses sphères dirigeantes, paraît
aujourd'hui vouloir faire sien les maîtres mots de rigueur et de transparence.
Le Palais peu avant le décès du roi, avait même commençé à donner
l'exemple en réduisant sa participation au capital de certaines entreprises du
secteur privé tel ONA dont le chiffre d'affaire se montait à quelque 1,8% du
PIB (40% à l'international), la part de la couronne ne devant plus se situer désormais
qu'aux environs de 17%.
En 1996 un projet de loi déposé par l'opposition et portant sur un possible
contrôle par le parlement des revenus royaux, n'avait d'ailleurs pas suscité
de réaction excessive de la part d'Hassan II alors qu'à travers ce projet se
dessinaient déjà les contours, certes encore très flou, d'une future
monarchie parlementaire. projet qui ne semble d'ailleurs plus guère au
goût du jour avec le retour sur la scène de l'armée dont l'influence sur la
gestion des affaires semblent devoir s'accroître chaque jour davantage.
De fait, acceptant le principe d'un droit de regard sur le patrimoine royal,
Hassan II avait indiqué son désir d'assainir les bases administratives,
politiques, économiques et financière du régime. En cela il entendait faire
de la modernisation du Maroc et de sa pleine intégration dans l'économie régionale
le plus sûr moyen de pérenniser un système monarchique autrement menacé et
d'assurer par là sa succession dans des conditions de fiabilité certtaine.
Pari tenu en ce qui concerne une transmission sans heurt. Mais là encore, avec
le recul de deux années le parallèle s'impose avec la Syrie. Après une phase
initiale d'ouverture - ce que d'aucun nommerait en France l'" état de grâce
" - et un début de règne qui n'encombre pas les dépêches d'agences, le
pouvoir sous couvert d'un gouvernement socialiste, semble, en s'appuyant sur les
militaires vouloir renouer avec les méthodes de fermeté de feu Hassan II à
linstar de Bachar qui revient petit à petit aux recettes éprouvées par son père
Assad..
Bien sûr des préoccupations liées aux Droits de l'Homme se manifestent sans
ambiguïté, notamment en ce qui regarde les droits des femmes et de l'enfant
trop longtemps oubliés ou négligés dans le royaume chérifien. A la suite de
l'amnistie générale de 1994, le retour des proscrits, dont le plus fameux
d'entre tous, Abraham Serfaty, après vingt cinq ans d'exil, ou encore "
Abass ", M'Barek Bourdarka, après vingt huit ans, marque un net désir de
ne plus prêter le flanc aux critiques des organisations humanitaires, à la
Ligue internationale des droits de l'homme et aux auteurs de pamphlets
ravageurs.
Mais l'arbre ne doit pas cacher la réalité d'un pouvoir qui a su à merveille,
sous l'impulsion " géniale " de ce grand politique que fut Hassan II,
épouser la conjoncture politique de la dernière décennie du millénaire en
donnant corps dans une certaine mesure aux attentes et revendications de la société
civile marocaine tout en assurant la continuité d'un pouvoir monarchique quasi
féodal aux portes de l'Europe du Sud.
Quels mécanismes, quelles spécifités marocaines peuvent expliquer un tel
" miracle " politique dont ni l'existence, ni l'évidence ne vont pas
de soi, en dépit des apparences qui " banalisent " ce qui est et
reste une exception en Méditerranée occidentale et peut-être dans le monde?
Un retour historique s'impose donc pour qui veut comprendre l'originalité du
" cas " marocain!
Mort en Juillet 1999 à soixante dix ans à l'issue de trente huit années de règne
sans partage, Hassan II fut le dix septième souverain de la dynastie alaouite.
Descendant d'Ali selon la tradition et à ce titre apparenté au Prohète,
Hassan II était Amir al Muminim, Commandeur des croyants (titre pris également
par Mollah Omar guide des Taliban afghans), " Sabre de Dieu sur Terre
", " Sentinelle de l'Islam "...
La légitimité dans la foi du souverain chérifien (" gardien des Lieux
Saints " à l'instar d'Abdallah de Jordanie) donne indéniablement à
l'exercice du pouvoir temporel une dimension particulière expliquant en partie
l'extraordinaire ambivalence de sentiments aussi bien au sein de ses sujets que
chez ses plus proche voisins d'Algérie par exemple: sentiments mêlés
d'adulation, de vénération - certains iront jusqu'à parler d'idolâtrie - et
de rejet. L'homme qui a en effet forgé le Maroc moderne d'une main de fer
fascinait tout autant qu'il inspirait une crainte, et pas seulement révérencieuse.
Homme politique redoutable et redouté, il possédait l'art de la séduction
pour imposer ses vues à ses interlocuteurs. Quand il s'initie aux affaires dans
l'ombre de son père, Mohamed V, qui oeuvre à l'indépendance au début des années
cinquante, le Maroc est en proie aux luttes intestines. L'administration française
doit faire face une forte instabilité sociale qui se traduit par des bouffées
de déchainement populaire. Les émeutes, réprimées dans le sang, entre 1953
et 1955 font des milliers de victimes.
La France accorde l'indépendance le 6 Novembre 1955. Déchu, Mohamed V rejette
l'abdication, il est exilé à Madagascar. Moulay Hassan, le futur Hassan II le
suit. Il assiste son père lors des négociations sur l'indépendance. En 1956,
de retour au Maroc, Moulay Hassan devient chef d'état-major des forces armées
fonctions qui le conduisent, en marge d'une vie passablement dissipée, à
conduire la féroce répression de la révolte du Rif. Le 26 Février 1965
Mohamed V disparaît. Confronté à l'instabilité structurelle d'un Maroc mal
préparé à gérer son indépendance et à opérer le grand virage de la
modernité, il doit mater, là encore dans le sang, les émeutes de Casablanca
et inflige au Maroc cinq années d'état d'exception.
L'affaire Ben Barka, figure emblèmatique de l'opposition marocaine de gauche,
enlevé à Paris puis assassiné, terni durablement son image en Europe et le
brouille avec de Gaulle. Hassan II indifférent aux remous suscité dans le
landernau politique européen, poursuit la consolidation de son pouvoir et l'édification
d'une fortune personnelle estimée le jour de sa mort à quelque dix milliards
de francs.
Son mépris du jeu politique à l'occidentale, la chappe de plomb jetée sur les
oppositions marocaines, suscitent un potentiel suffisant de haine pour
enclancher la tentative de coup du Palais de Skirat le 10 Juillet 1971 au cours
de laquelle une centaine d'invités périssent sous les balles d'officiers révoltés.
Hassan en réchappe par un heureux concours de hasards mais sa " baraka
" ne s'arrète pas là. De retour de Paris, le 16 Août 1972, le 727 du
monarque est attaqué par six Northrop F5 de la chasse marocaine. Ayant criblé
de projectiles la carlingue de l'appareil, persuadés d'avoir éliminé le
souverain, les chasseurs regagnent la base de Kénitra désertée quelques jours
plus tôt par les conseillers américain qu'elle acceuille ordinairement! Le roi
en réchappe une fois de plus par miracle. le général Oufkir, âme damnée du
souverain, est abattu à l'issue d'une ultime audience et certainement de la
main même du monarque.
Ces attentats ne sont évidemment pas des épisodes anodins, de simples
accidents de parcours liés à l'intolérance engendrée par un régime
monarchique singulièrement brutal et despotique. Derrière Oufir, homme de
confiance du roi, se profile, pour autant que le recul du temps permette d'en
juger, une coalition de forces disparates, une convergence d'intérêts
paradoxalement peu compatibles sinon antinomiques. Le passé étant appelé à
éclairer l'actualité, il est par conséquent fondamental d'évoquer des événements
dont l'ombre portée sur le présent dessine les contours de jeux de forces
toujours vivaces.
Les coups de Skirat et de Kénitra pour spectaculaires et meurtriers qu'ils
aient été ne doivent pas nous faire oublier qu'une opposition violente était
à l'oeuvre depuis longtemps pour renverser la monarchie. Ainsi le vétéran de
la lutte anti-française, Mohamed Basri, avait-il déjà été condamné deux
fois à mort par contumace en 1964 et 1971 avant de participer ou d'être
l'instigateur d'une série d'attentats en Novembre 1973 pour lesquels il a pu bénéficier
d'un appui de la Syrie et de l'Irak baassites avec qui il entretenait des
contacts suivis. Plus sûrement avec la Libye dont le soutien s'inscrira dans la
vision chimérique d'un " Grand Sahara " dont elle serait l'ange tutélaire!
Rêve à jamais inachevé mais encore actif aujourd'hui!
A l'époque il est assez vraisemblable de supposer que les améraicains jouaient
la carte des oppositions dans l'intention louable d'évincer du Maroc
l'influence française - ce qui est une constante de la politique américaine au
Sud et à l'est de la Méditerranée dont ils ont fait leur " Mare Nostrum
". Les oppositions étant démocratiques et socialistes, la livraison de
Janvier 2001 de la revue " Arabies " met en cause à ce propos
l'actuel premier Ministre Abderramane Youssoufi dans l'attentat de Skirat. Ce
qui en soi n'aurait rien d'invraisemblable, en acceuillant M'Barek Boudarka à
sa descente d'avion en compagnie d'Abraham Serfaty, il rappelait indirectement
qu'Abass fut jusqu'au début des années soixante dix l'une des figures
dominantes de l'Union nationale des forces populaires (UNFP) d'où devait sortir
l'UFSP dont M.Youssoufi est l'actuel premier secrétaire. M'Barek Boudarka
contraint à l'exil, avait été condamné à mort en 1973 au motif "
d'avoir introduit des armes à partir de l'Algérie en vue du renversement du régime
monarchique ".
Entre les ambitions personnelles du "clan" Oufkir (dont une
photographie familiale montre ses enfants en compagnie de ceux d'Abraham Serfati
au bord de sa piscine), les visées d'extension saharienne de Tripoli, le
contentieux liés aux frontières au Sud de l'Oued Draâ avec l'Algérie, les
grandes manoeuvres américaines sur les marches africaines de la France, une
profonde instabilité intérieure, le royaume chérifien devait affronter une
convergence de forces implosives de grande amplitude . Ce fut alors le coup de génie
de la " Marche Verte ".
Le 6 Novembre 1975 à l'appel du Roi trois cent cinquante mille marocains
brandissant les bannières de la monarchie chérifienne, marchent pacifiquement
vers le Sahara espagnol. Un mur symbolique est édifié pierre à pierre. Par
lui et à travers lui c'est l'unité du Maroc qui se reconstruit. Face à la
menace de déstabilisation intérieure, Hassan II vient de lancer un prodigieux
défi extérieur. Les forces vives de la nation ont trouvé là un exutoire,
elles sont canalisées dans un projet qui renoue avec les tréfonds du passé
historique marocain: la poussée vers le Sud...
Poursuivant sur sa lancée Hassan II mène à la suite de Camp David une
audacieuse politique d'intermédiation entre Israël et le monde arabe. En 1994
les portes des camps s'entrouvrent avec l'amnistie générale. Il autorise la
famille Oufkir à quitter le royaume et contient la poussée de l'Islam radical.
Il fait éfifier la grande mosquée de Casablanca dont le minaret culmine
maintenant à une altitude deux cents mètres. En 1998 l'opposition socialiste
est appelé à la tête du gouvernement...
La " modernisation " de l'Etat est en marche et la " démocratisation
" des institutions s'esquissent sous la houlette d'Abderrahmane Youssoufi.
A la mort du roi le 24 Juillet 1999 la pérennité de la monarchie semble définitivement
assurée. Seule ombre au tableau: les rapports avec l'Algérie qui restent
empreints d'une forte tension. La résolution de la question sarahouie est au
point mort, mais Rabat joue astucieusement de la carte du temps et de la
patience.
Alors à partir des éléments d'histoire récente esquissés plus haut et qui
constituent l'antichambre de la modernisation du pays actuellement en cours, il
s'agit à partir de là d'appréhender les contraintes structurelles
essentiellement géographiques, et accessoirement sociologiques ( encore que la
situation se résume assez bien de ce point de vue dans la froide brutalité de
quelques données statistiques), pour avoir une idée assez précise des lignes
directrices qui gouverneront la politique " extérieure " du Maroc
pour les années à venir.
Etant entendu que depuis la Marche Verte (mais il s'agit là d'une constante
valable de tout temps et en tous lieux: politique intérieure et extérieure
entretiennent réciproquement une relation de pure dialectique, de même que les
phases de repli succèdent aux phases d'expansion) la politique extérieure du
royaume chérifien constitue un puissant régulateur de la situation intérieure.
Sans vraiment paraphraser Yves Lacoste qui posait la question " A quoi sert
la géographie? A faire la guerre! " nous pourrons dire dans le cas qui
nous occupe que " la géographie nous servira à comprendre le destin spécifique
du Maroc et d'évoquer le champ des possibles quant à son déploiement dans
l'espace géopolitique qui lui est propre... ".
Au Sud le désert. A l'Est également. A l'Ouest l'espace océanique Atlantique.
Le Maroc se résume donc à des plaines cultivables traversées de barrières
montagneuses et adossées au désert. Résumé succint mais lourd de conséquences.
C'est vers le Sud que la multitude de la Marche Verte à dirigée ses pas. Le
Sud historiquement est à la fois pour le Maroc espace naturel d'expansion ( au
XVIIème Siècle une dynastie marocaine régnait à Tombouctou - les Arma - dont
le pouvoir s'étendait jusqu'à Djené en bas de la boucle du Niger ) et zone de
contrôle des voies de communication terrestre avec l'Afrique sub-saharienne.
Aujourd'hui ces voies ont quasiement disparu, reste que le Sud représente le
" ventre mou " du Maroc par lequel les Almoravides au XIème Siècle
et les Almohades au XIIème et au XIIIème, ont pu étendre leur hégémonie sur
le Maroc. Certes la périodes des conquêtes par les royaume du Sud est
largement révolue, n'en demeure pas moins que la " profondeur de champ
stratègique " que dessine le noman's land saharien demeure une espace
disputé et dès lors un espace d'insécurité. En témoigne la question
saharaouie sous le double aspect de l'extension et du contrôle territorial.
Le fonds de la question saharaouie doit se résumer très schématiquement par
la volonté des algériens à couper la route du Sud au Maroc dont l'extension
" naturellle " doit comprendre en fin de compte et assez logiquement,
la Mauritanie avec ses ressources minérales (fer, phosphates) et aussi
halieutiques alors que les siennes propres s'épuisent et sont l'objet d'un
contentieux gênant avec l'Europe (300 bâtiment de pêche espagnols réduits au
chômage technique par non reconduction des accords de 1999, question qui vient
en addition des demandes de récupérations des enclaves espagnoles de Ceuta et
Melilla et des îles Alhucemas, Gomera et chafarinas).
Revenons à ce tournant historique que fut la Marche Verte pour comprendre plus
finement les choses. Au moment où Hassan II lance le 6 Novembre 1975 ses 350
000 volontaires (dont 35 000 femmes) " à l'assaut " du Sahara
occidental, celui-ci est placé sous la protection de 5000 légionnaires
espagnols appartenant à des unités d'élite. Madrid avait annoncé sa ferme
intention de défendre le territoire par les armes. Or le 14 Novembre l'accord
tripartite, Espagne-Maroc-Mauritanie, est signé et en Mars 1976 le partage du
Sahara occidental entre Maroc et Mauritanie est devenu effectif.
A l'Est, forces algériennes et Front Polisario s'opposent à la progression des
unités marocaines. A partir de là, et malgré de significatives concessions
consenties par Rabat, l' Algérie sous couvert du Polisario engage les hostilités
contre la Mauritanie qui est l'alliée du Maroc jusqu'au sommet de l'OUA à
Monrovia en Juillet 1979 date à laquelle celle-ci demande un referendum d'autodétermination.
En réponse à l'initiative mauritanienne, le mois suivant les tribus des zones
litigieuses de l'Oued ed Dahab viennent à Rabat pour y faire allégeance au roi
achevant de cette façon la réintégration du Sahara occidental à l'ensemble
marocain.
Cette " poussée " vers le Sud, ce retour aux anciennes " frontières
", apparaissent bien dans l'histoire contemporaine du Maroc comme une
tendance " lourde ". La question saharaouie née du processus de décolonisation
qui frustre le Maroc, au profit d'Etats nouveaux, d'une extension territoriale
consacrée par l'histoire semble devoir achopper sur la volonté politique des
alouites (présence dans le grand Sud, comme dit précédemment, depuis le XVIème
Siècle époque où la souveraineté marocaine s'étendait jusqu'au fleuve Sénégal
peu avant l'accession au pouvoir de la dynastie alaouite). Or, à l'exception du
Maroc ou de la Tunisie, les Etats de la région sont nés soit de la
colonisation comme l'Algérie, soit de la décolonisation comme le Niger, le
Tchad et la Mauritanie. A ce titre ils se trouvent démuni d'une profondeur
historique que ne manque pas de rappeller le Maroc.
Sans aller jusqu'à qualifier l'Algérie d'Etat " conjoncturel ", il
est utile de se remettre en mémoire q'elle n'existait pas en tant qu'entité
territoriale unifiée sous l'Empire ottoman alors que le Maroc, qui s'étendait
alors jusqu'à l'Ouest de Tlemcen encore à la veille de la conquête française,
avait conservé une très large autonomie au sein d'un Empire auquel il
n'appartenait que de manière très formelle.
Les partages coloniaux ont finalement abouti à amputer le Maroc de ses
territoires du Sud, en particulier le Sahara occidental dont la dépendance à
l'égard de la couronne alaouite n'avait pourtant pas été remise en cause à
la veille de la Première Guerre Mondiale. En 1891 le gouvernement espagnol déclarait
encore aux représentants français " ...Nous avons toujours reconnu que la
souveraineté territoriale du Sultan s'étend aussi loin que sa souveraineté
religieuse et, comme il est hors de doute que les populations du Cap Juby lui
sont soumises du point de vue religieux, nous pouvons considérer sa souveraineté
comme indiscutable ".(Kabbaj Tawfik. L'affaire du Sahara occidental. Rabat 1980.)
Notons au passage l'importance du cumul chez les souverains alaouites du pouvoir
religieux et temporel qui dans ce cas précis étend le domaine de la
souveraineté juridique à celui de " souveraineté religieuse ",
concept étranger au champ juridique moderne. Cette double dimension est en
effet absolument essentielle à qui veut pleinement comprendre les aspects
apparemment paradoxaux de la Politique marocaine, intérieure comme extérieure.
Cette dimension politico-religieuse du pouvoir chérifien éclaire la spécificité
d'un régime hors norme et permet de cerner certaines ambivalences autrement
incompréhensibles.
La question de Tindouf illustre parfaitement le processus de " dépeçage
" post-colonial d'une partie du Sud marocain. En 1962 la France détache la
ville de la souveraineté marocaine pour l'attribuer à l'Algérie. L'armée
française se retirant aux termes des accords dits d'Evian, laisse l'ALN (armée
de libération nationale) algérienne) prendre sa place, occupant de facto un
territoire historiquement et juridiquement marocain. Ceci s'inscrivait
finalement dans la politique générale de la France suivie pendant plus d'un Siècle,
politique stratégique d'expansion vers le Sud saharien pour des nécessité de
pacification et de sécurité. Tout naturellement la politique française
continua de favoriser l'Algérie lorsqu'il s'agit de fixer ses frontières
sahariennes et ce, au détriment du Maroc avec lequel les liens étaient de
toute autre nature.
L'Algérie " création politique française " était ainsi destinée
par vocation à recevoir en héritage le legs des conquête coloniale c'est-à-dire
un espace saharien auquel a priori aucun passé historique ne la reliait.(Bernard
Lugan. Histoire du Maroc. Criterion).
Il
faut ici dater au 5 Septembre 1961 la reconnaissance par la France du "
caractère algérien du Sahara " à l'occasion d'une confèrence de presse
donnée à l'Elysées par le chef de l'Etat, Charles de Gaulle. Déclaration
lourde de conséquences dès lors que l'Algérie " se posa en héritière
territoriale de la France " (opus cité).
Le Maroc s'opposait au même moment à la création d'une Maurétanie indépendante
puisqu'à ses yeux il s'agissait là encore d'une création coloniale finalement
entérinée le 31 Octobre suivant par l'assemblée générale des Nations Unies
qui vota l'admission en son sein de la " République islamique de
Mautitanie ". Convoitant à travers le Sahara ocidental une porte sur
l'Atlantique et le bénéfice de ses ressources du sous-sol, fer et phosphates,
le jeu algérien consista dès lors à soutenir la " fiction " d'un
peuple sahraoui dont l'accession à la souveraineté permettrait à l'Algérie
d'exercer un protectorat déguisé sur un territoire dont la valeur économique
et stratégique saute aux yeux.
L'Algérie devait donc en toute cohérence contester la validité de l'accord
tripartite du 1er Novembre 1975, ce qu'elle fit et donner au Front Polisario les
moyens militaires de conduire sa guerre d'indépendance d'abord contre la
Mautritanie puis contre le Maroc lui-même. En Février 1976 l'Algérie
reconnaissait officiellement la " République arabe saharaouie et démocratique
" en lutte conte le " féodalisme " et l' "impérialisme
" alaouite.
En 1973 l'Espagne en application des résolution des Nations Unies demanda
l'organisation d'un referendum d'autodétermination, le 23 juillet Hassan II
rencontrait à Agadir Ouari Boumedienne et Ould Daddah, président de
Mauritanie. Le Maroc renonçait à ses revendications territoriales portant sur
l'Ouest algérien, admettait l'existence de la Mauritanie en contrepartie d'une
reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental. La rencontre bien
évidemment échoua.
Le 20 Août 1974 le roi mettait son veto à l'organisation du referendum réclamé
par l'Espagne. L'idée de forcer le destin et d'organiser la Marche Verte commença
alors à germer...
L'" axe Sud " de la politique marocaine se trouve aujourd'hui conforté
paradoxalement par son " axe Nord ". Faut-il insister sur les liens
qui unissent le Maroc à la France premier partenaire économique (22% devant
l'Espagne 10%, les Etats Unis 7%, l'Allemagne 6% et l'Italie 6%) et dont la
communauté émigrée supérieure en données corrigées à 500 000 peronnes, génére
un énorme flux financier? Partenaire de la France, candidat à l'entrée au
sein de la Communauté européenne, membre influent de la Francophonie, le Maroc
a naturellement vocation à soutenir la politique française en Afrique
Occidentale. C'est ainsi qu'on l'a vu aux côtés des troupes françaises lors
d'opérations de rétablissement de l'ordre au Congo Brazaville où à
l'occasion des multiples conflits qui ensanglantent l'Afrique centrale. Tout
laisse supposer que le Maroc n'entend pas renoncer à son rôle africain indépendamment
même de toute " alliance objective " avec le partenaire français.
Dernière preuve en date, fin Mars Mohamed Benaïssa s'entretenait à Paris avec
son homologue Hubert Védrine de la situation en République Démocratique du
Congo...
La poussée marocaine s'inscrit nous l'avons vu dans la durée, elle est lente
mais sûre. Il est vraisemblable que le Maroc sera dans l'avenir amené à
retrouver la plus grande partie de sa Souveraineté historique ou de son
influence traditionnelle au Nord du fleuve Sénégal et dans la boucle du Niger.
Les conflits ethniques réccurents en Mauritanie plaident en ce sens. Prévu déjà
en Juillet 2000 et reporté pour la troisième fois, le referendum des Nations
Unies au Sahara occidental est pour le présent reporté sine die. La vérification
de 79 000 personnes refusées sur les listes électorales, ce qui dans le
contexte sociologique de la région relève de la quadrature du cercle, est
interprété souvent comme le moyen pour Mohamed VI de repousser l'échéance
d'une indépendance annoncée.
Le succès du Polisario ouvrirait-elle, comme certains le croient ou feignent de
le croire, une crise majeure du régime? Rabat joue en fait plus
vraisemblablement la carte de la durée. Proposant une solution de compromis
consistant en une large autonomie du Shara occidental, lequel suppose l'accord
de toutes les parties, en premier lieu Alger, l'on est loin du compte d'autant
que la situation intérieure de l'Algérie remise la question du Sahara au
second plan.
Paradoxalement le temps joue donc en faveur du Maroc. Sauf une dégradation
brutale des relations algéro-marocaines, si les économies ne parviennent pas
à une suffisante modernisation pour assumer les destinées humaines et démographiques
des deux pays. Les recessions ont " toujours " trouvé une issue dans
l'aventure extérieure propre à la régulation des " excédents " de
quelque nature que ce soit. L'histoire n'est pas " cynique ", elle
" est " avec ses lois et ses règles, toutes inflexibles.
Toujours sur l'axe Nord Sud, Rabat ne doit pas compter sur l'Espagne pour démêler
les fils de l'imbroglio saharien. Malgré des liens indéniables et forts entre
les familles royales - noblesse oblige - le contentieux est latent et
multiforme. Contentieux sur la pêche dans les eaux territoriales marocaine, déjà
évoqué, à propos d'ccords européens non reconduits depuis 1999, avec en
retour des meseures protectionnistes espagnoles prises à l'encontre de produits
agricoles marocains.
Contentieux qui se traduit sur la rive orientale du Détroit de Gibraltar par le
recours à une certaine " pression démographique " à l'immigration
que laisse s'exercer discrètement Rabat. Malgré des systèmes de repérage et
de détections hypersophistiqués, malgré les barières électriques, les murs
électroniques, le flux migratoire continue en effet à passer le détroit pour
rejoindre les " terres d'abondance " que sont dans l'imaginaire
africain les pays d'Europe occidentale. Mirage souvent tragique pour les
centaines de malheureux qui périssent chaque année au large des côtes
espagnoles (quatre à cinq cents pour la seule année 2000).
Immigration non seulement marocaine mais aussi africaine assimilable à la
pression migratoire qu'exerce à bas bruit la Turquie sur la Grèce en devoir
d'accueillir un flot important (2000 par an) de réfugiés kurdes, irakiens...
ayant transités par le territoire turc sans entraves administratives connues.
Contentieux, là également à bas bruit, mais bien réel, à telle enseigne que
Rabat s'est senti récemment obligé d'apporter un démenti à des rumeurs
persistantes de soutien logistique à l'ETA basque...
Melilla et Ceuta restent indéniablement deux grosses pommes de discorde dont l'évidence
ne doit pas masquer l'importance. " Le temps me paraît venu d'aborder différemment
les destinées de nos deux peuples " ainsi s'exprimait Juan Carlos au
palais de la Zarzuela à l'occasion d'un dîner offert en l'honneur de Mohamed
VI. Les phrases annoncent parfois des tournants politiques encore que les émeutes
à caractère ethnique d'Eljidoen en 1999 en Andalousie sembleraient plutôt
annoncer que certains seuils critiques pourraient être dépassés quant aux
taux d'immigration. Les pesanteurs sociologiques existent et il serait absurde
voire dangereux de les nier.
Au deuxième rang derrière la France dans les échanges commerciaux (excédentaires
au profit de l'Espagne à hauteur d'un milliard de francs) un mécanisme de
conversion de la dette marocaine en investissement (800 millions de $) a été
mis en place sur le modèle du dispositif de reconversion de la dette à l'égard
de la France (la dette extérieure totale du Maroc atteint 19 milliards de $!).
Madrid finance également à hauteur de 50 millions de dollars le démantèlement
des cultures de cannabis qui alimentent les réseaux de l'Europe entière.
Répondant au roi d'Espagne Mohamed VI définissait ainsi en écho sa conception
des rapports nécessaires avec l'Espagne du point de vue de Rabat " Des
limites s'imposent naturellement à notre partenariat dans les domaines de
l'agriculture, de la pêche et de la circulation des hommes, des biens et et des
services entre nos deux pays. Ces limites et ces contentieux ne disparaîtront
que dans un cadre revu et corrigé de notre coopération et de nos relations. Un
cadre dynamique et ambitieux qui ferait résonner différemment la légitimité
de nos impératifs de souveraineté politique, économique et territoriale
". On de saurait mieux dire et s'adressant à l'Espagne, Rabat parle par
son truchement à la Communauté européenne dans sonensemble comme aussi à la
communauté internationale.
C'est ici qu'il nous faut revenir sur la spécificité intrinsèque du régime
marocain. Entité nationale cimentée par une foi commune, l'Islam (les chrétiens
représentent 1,1% de la population et les juifs 0,2%), sans problème de
minorité, les berbères étant suffisammment nombreux (au moins 40%) pour
n'avoir pas de complexe face à la majorité arabophone, le Maroc politique
parle d'une seule voix celle de son monarque.
Chef religieux, le caractère de sacralité associé à la fonction royale lui
confère une légitimité hors du commun et placent immédiatement ses décrets
et décisions au-delà de la critique ordinaire. En quelque sorte une "
aura " ressemblant d'assez près à l' " infaillibilité pontificale
" et qui lui procure une autorité suffisante pour pratiquer une opportune
exégèse des textes sacrés quand il s'agit de conforter ses choix politiques.
Le monarque est en soi, de part cette légitimité religieuse un contrepoids à
l'opposition islamiste (notamment l'Adl Wal Ishan de Cheikh Yassine) la seule
opposition en mesure de contester le pouvoir depuis que la monarchie a eu le génie
de la neutraliser la gauche socialiste en l'installant au poste de commandes.
L'Union socialistes des forces populaires (USFP) en la personne de son chef
l'actuel premier ministre Abderrahmane Youssoufi, est devenue ainsi l'un des
piliers de la royauté. Et même l'opposition communiste par la voix de son Secrétaire
général, Ali Yata, ne remet plus en cause aujourd'hui le principe
monarchique...
Monarque religieux mais aussi roi séculier, Mohamed VI à la suite de son père
ne connaît que des " sujets " ce qui lui laisse les mains libres pour
traiter les " gens du Livre " selon une stricte observance des
precepts coraniques. Historiquement le roi est protecteur des juifs et il a su
le montrer au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Le Maroc joue de ce point de
vue un rôle unique, original dans le dialogue israélo-arabe.
Si les conseillers " juifs " du roi tiennent à Rabat une place encore
prépondérante dans la conduite des Affaires, le " lobby " marocain
n'est pas non plus négligeable en Israël: David Levy, ministre des Affaires
Etrangères de Benyamin Netanyahou tout comme Ben Ami, ministre d'Ehoud Barak,
en sont deux représentants parmi les plus visibles. Tous deux ont joué un rôle
de premier plan dans les négociation avec l'Autorité palestinienne ce qui
permet de dire que l'une des clefs qui permetrait de régler la question israélo-palestinienne
doit certainement se trouver entre les mains d'une monarchie chérifienne dont
l'autorité est indéniable au sein du monde arabe toujours en raison de sa légitimité
à caractère sacrè et indépendamment des questions de personnes.
Le temps n'est pas éloigné où la famille Rotchild faisait appel à la
complaisance d'un rabin marocain pour marier l'un des siens ou " vendait
" à Hassan II le prestigieux domaine du château d'Armainvilliers en Seine
et Marne. Peut-on aller jusqu'à dire qu'Hassan II, par le truchement de la
diaspora marocaine, aurait " pénétré " le jeu diplomatique israélien,
ce serait sans doute excessif. La question vaut cependant d'être posée.
N'a-t-il pas su rendre en1973, au plus fort des tentatives de déstabilisation
du régime, la nationalité marocaine aux 400 000 juifs qui avaient fui le Maroc
en 1949? Réintégration qui avait pesé lourd dans la balance diplomatique et
apaisé de nombreux ressentiments.
L'Amérique qui avait très certainement misé au début des années sixante dix
sur l'opposition démocratique, et peut-être encouragé en laissant faire les
tentatives de renversement de la monarchie par la force ( les forces américaines
utilisaient la base de Kénitra dont ont décollé les chasseurs qui tentèrent
l'interception du Boing royal!), ont de toute évidence changé leur fusil d'épaule.
Car la royauté a su faire preuve de sa capacité à maintenir une stabilité
relative dans un pays où la croissance démographique est un vrai problème (
30 millions d'habitants - taux de croissance: 1,74% - taux de natalité:
24,6/1000), question lancinante que ne résout pas une immigration massive.
La stabilité du Maroc est plus encore stratégiquement indispensable aux Etats
Unis qui doit avoir la garantie absolue des détroits pour le passage de sa Vième
flotte et le contrôle total de la Méditerranée orientale jusqu'aux
Dardanelles.
Le Maroc offre également une plate forme de grande valeur pour les stations d 'écoutes
du Programme Echelon en complétant le dispostif installé dans les Îles
britanniques et en Europe continentale. Ecoutes également nécessaires pour ce
qui est du transit d'éventuels bâtiments de la marine russe. Aussi étrange
que cela puisse paraître à ceux qui ont enterré un peu hâtivement la
puissance militaire de l'ex-Union Soviétique, le Koursk, submersible d'attaque
lance engins nucléaires, était programmé pour des manoeuvres en Méditerranée
à l'époque où l'Etat palestinien eut du être proclamé c'est-à-dire à
l'Automne 2000, quelques mois après celles de la Mer de Barentz au cours
desquelles le Kourks a péri.
Le Maroc, seul pays arabe de la façade Atlantique, voie d'accès terrestre au
Maghreb arabe ( voici plus de cinq ans que les ministres des Affaires étrangères
de l'UMA, l'Union du Magrheb Arabe - Algérie, libye, Maroc, Mauritanie et
Tunisie - ne se sont pas réunis; la construction de l'UMA déjà en soi fort
problèmatique avait été brutalement interrompue en 1994 suite à un regain de
tension algéro-marocaine) est clairement une position clef pour la stabilité
et la sécurité de la région.
La dernière Guerre mondiale a bien montré que le Maghreb constituait l'une des
options possibles pour une offensive sur en Europe continentale. Base d'appui et
de repli le Maroc, puissance Atlantique, est un paramètre essentiel dans tout
conflit qui mettrait en jeu le Centre Europe. Et les crises balkaniques à répétition
montre qu'il ne s'agit pas là seulement d'une hypothèse d'école.
Au final, comme la dernière guerre mondiale l'amplement démontré, le Maroc
avec l'espace saharien qui lui est contigu, constituent pour l'Europe comme pour
l'organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), une profondeur de champ
stratégique vitale au déploiement des capacités " alliées ".
Dimension à présent occultée par la paix et la stabilité régionale mais que
ne perdent jamais de vue les états majors qui n'ont jamais de certitude que le
pire. Le seul moyen raisonnable d'éviter ou de gérer le cas échéant les
crises étant de les prévoir.
J.M. VERNOCHET . 23/04/01 .