" Les Balkans : laboratoire stratégique du 21 ème siècle.
"
Par Général Eric de La Maisonneuve
Général de division (cr), directeur de séminaire de stratégie à
Paris XI (DESS de Diplomatie et Relations Internationales), est l'auteur d'un
essai sur la métamorphose de la violence: "La Violence qui vient"
(Editions Arléa-1997). ll préside la Société de Stratégie qu'il a fondée,
et dirige la revue générale de Stratégie AGIR. Il collabore en outre à
denombreuses revues spécialisées et enseigne aux Université de Buenos Aires
et d'Abidjan.
L'étude des phénomènes géo et socio-stratégiques contemporains conduit à
s'interroger sur les événements et sur les causes qui ont provoqué les
bouleversements auxquels on assiste dans les relations internationales et, par
extension, dans le monde contemporain.
En observant le phénomène guerre - et plus généralement celui de la violence
collective -, on constate que la guerre classique - opposition armée entre les
Etats dans le but de régler leurs différends - a atteint un paroxysme au
milieu du XXème siècle pour progressivement se voir interdite (charte de
l'ONU) ou être rendue impraticable (cas de la dissuasion nucléaire).
S'il était encore besoin de le prouver, le conflit qui a sévi
dans les Balkans suffirait à démontrer que nous sommes entrés dans une
nouvelle période de l'Histoire depuis le début des années 90. La fin de
l'Union soviétique et le prodigieux remue-ménage qui l'a suivie signifient, en
effet, un changement d'époque. Nous pouvons en mesurer les conséquences à
bien des égards, et notamment, par une redistribution des cartes qui a
bouleversé ce que nous pouvons appeler encore la géopolitique européenne. Le
conflit qui a déchiré les Balkans à travers le dépeçage de l'ex-Yougoslavie
est emblématique de cette situation. Celle-ci se présente aujourd'hui de la façon
suivante :
Le centre stratégique européen s'est déplacé de l'Allemagne vers le sud et
la zone balkanique ; l'Europe a connu sur son territoire une de ces guerres
civiles identitaires qu'on croyait réservées au Tiers Monde en mal de décolonisation
et de développement. Les Etats-Unis, en déplaçant de la Bavière à la Bosnie
le centre de gravité de leur présence et de leurs préoccupations en Europe,
ont dû imaginer une manière radicalement nouvelle de penser et de conduire un
conflit.
De l'Allemagne aux Balkans.
Paradoxalement, la région balkanique, en faisant resurgir les problèmes des
nationalités du 19ème siècle, oblige à inventer les solutions du 21ème siècle,
tant celles qui ont été subies plus qu'essayées depuis quatre-vingts ans ont
été dramatiquement inefficaces. De plus, les conditions politiques, stratégiques
et techniques dans lesquelles se pose la question balkanique de nos jours ont
profondément changé : les événements du 20ème siècle sont passés par-là.
Il faut d'abord se rappeler que la question balkanique, malgré sa permanence, a
été en grande partie occultée depuis ce 28 juin 1914 où le serbo-bosniaque
Gavrilo Princip assassina à Sarajevo l'archiduc François-Ferdinand de
Habsbourg, héritier de l'Empire autrichien, déclenchant ainsi le mécanisme
infernal conduisant à la guerre mondiale, c'est-à-dire à l'embrasement de
l'Europe, puis à son bouleversement et enfin à la guerre froide. Après ce
tour de folie collective aussi ruineuse que désastreuse pour la quasi-totalité
du continent européen, nous voici revenus à la case départ.
Retour rendu possible en raison du règlement du problème allemand.
Il fut, ne l'oublions pas, le problème central du 20ème siècle et la matrice
des guerres mondiales, y compris de la guerre froide dont nous venons à peine
de sortir. Le problème allemand est-il réglé définitivement ? Sans doute
pour ce qui concerne les relations de voisinage nordiques et occidentales de
l'Allemagne, en raison de l'étreinte européenne. Probablement pour longtemps
aussi à l'Est avec l'ancrage amorcé des pays de l'Europe centrale à l'Union
européenne et surtout à l'OTAN, avec l'interposition des anciennes provinces
russes que sont la Biélorussie et l'Ukraine. Intérieurement, la démocratie
allemande, malgré les fragilités inhérentes à ce système politique et les
vulnérabilités dues au type de société et aux modes de vie modernes, est également
placée sous étroite surveillance et semble à l'abri de tout retour en arrière
; alors que, pour le reste - diplomatie, défense - elle est encadrée dans
l'organisation atlantique sous obédience américaine. A vrai dire, l'Allemagne
dispose d'une autonomie dont les limites garantissent la sécurité de ses
voisins.
Reste le Sud, au-delà du cas particulier autrichien, ce sud balkanique qui est
comme une épine dans le pied gauche européen. Et ce problème paraît en définitive
bien plus complexe, donc plus difficile à régler que le problème allemand,
qui était essentiellement "territorial" et, de ce fait, soumis comme
on l'a vu aux règlements des Etats.
S'agissant des Balkans, où se côtoient et s'entremêlent des peuples
d'origines, de religions, de langues et de cultures différentes et parfois
opposées, les questions s'y posent donc moins en termes de
"puissance" qu'en termes "d'influence". Tout est là : ce
qui était rendu possible par des "rapports de forces" pour ce qui
concernait le problème allemand devient totalement inopérant dans le cas de la
question balkanique, d'une nature différente. Et cette question se pose de façon
insistante, voire dramatique, depuis le début des années 90, lorsqu'il fut avéré
que la décomposition de l'ordre de Yalta allait affecter toutes les
constructions artificielles ou hasardeuses liées aux règlements des deux
guerres mondiales, à commencer par la Yougoslavie de Tito, elle-même héritière
du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. En réalité, depuis la
disparition de Tito en 1980, l'avenir de la Yougoslavie ne cessait d'inquiéter
les chancelleries ; il demeurait toutefois, à côté du mur de Berlin et de la
confrontation avec le Pacte de Varsovie le long "du rideau de fer",
non pas une question secondaire mais surtout un exercice d'école.
De la chute du mur le 9 novembre 1989 en passant par la signature du Traité 4+2
le 12 septembre 1990 à Moscou, l'unité allemande, effective le 3 octobre de la
même année, va concrétiser, par ce formidable coup d'accélérateur de
l'histoire, le règlement du principal problème européen. C'est aussi, ne
l'oublions pas, le temps de la guerre du Golfe (août 1990 - février 1991),
manifestation d'un changement d'époque et signe d'une liberté d'action retrouvée,
mais comme nous le verrons plus loin, avec les moyens et les méthodes de la
guerre classique.
Ces deux derniers événements à peine digérés, et comme par un effet de
compensation du désarroi stratégique qu'ils initient l'un et l'autre, le phénomène
de dislocation de la Yougoslavie se met en marche. Il était certes bien engagé
sous les coups de boutoir provoqués par le nouveau Président Milosevic, mais
la reconnaissance par l'Allemagne dès la fin 1991 des indépendances slovène
et croate ne pouvait qu'accroître les tensions et pousser la Serbie à jouer
son va-tout, en commençant par radicaliser sa position nationaliste.
D'un côté, l'Allemagne du Chancelier Kohl, meilleur élève de la classe européenne,
mène son unification à marches forcées tout en se ménageant des relations
apaisées dans son environnement proche européen ; d'un autre, la Yougoslavie,
en se défaisant, risque de rallumer des querelles anciennes entre Européens et
surtout de reconstituer, via la Serbie, une situation conflictuelle avec la
Russie d'Eltsine, à la recherche d'une nouvelle légitimité internationale.
Pour les tuteurs de l'Europe et maîtres du monde post-soviétique que sont les
Etats-Unis, l'hésitation pour s'engager dans l'affaire yougoslave ne sera pas
plus longue qu'à leur habitude : trois ans, comme en 1914-17, comme en 1940-43
; ils se décideront alors à faire basculer leur centre d'intérêt stratégique
européen de l'Allemagne vers la zone des Balkans. Il leur faudra attendre
d'être assurés, d'une part de la normalisation définitive de la situation
allemande comme de la pérennisation de l'Alliance atlantique affirmée à Rome
en novembre 1991, d'autre part de la réalité de l'aggravation de la situation
en Yougoslavie comme de l'incapacité des Européens ou des Nations Unies de
parvenir à une issue qui garantisse la sécurité de cette région, et au-delà
la tranquillité européenne. Car tel est bien l'enjeu pour les Etats-Unis : pas
question pour la puissance dominante de prendre le moindre risque concernant la
sécurité d'un continent aussi compliqué et confus, qui n'a cessé, par ses
contradictions et ses antagonismes, de rendre la vie impossible et dangereuse au
monde entier ; mais pas question non plus de laisser ces pays insupportables
jouer avec le feu, c'est-à-dire seuls face à leurs propres désordres.
Certes la ratification du traité de Maastricht, confirmant l'engagement de
l'Union européenne dans la voie du partenariat, voire du modèle libéral américain,
rassurait les Etats-Unis et les autorisait à envisager leur repli
outre-Atlantique. Mais les velléités insistantes de certains pays européens
de mettre en oeuvre une "politique étrangère et de sécurité européenne",
en tous cas leurs signes manifestes d'un souci d'autonomie politique grandissant
avec ceux de la réussite économique, incitaient au contraire les Américains
à la méfiance et donc à maintenir un pied en Europe, et à continuer d'y
jouer un rôle tutélaire.
D'autant que, si la situation était normalisée en Allemagne, elle ne l'était
pas du tout en Russie, puissance profondément désorganisée et blessée dans
son amour propre par son récent abaissement, dont les réactions, comme celles
de l'ours qui symbolise ce pays, sont souvent imprévisibles. Malgré tout, la
présence américaine en Allemagne - par ailleurs fort coûteuse - ne se
justifiait plus vraiment, sauf à conserver quelques bases logistiques et des
structures d'état-major indispensables à une éventuelle remontée en
puissance. Il leur fallait donc réorienter leur dispositif et trouver une
nouvelle zone d'ancrage.
La dégradation de la situation générale en Bosnie allait leur donner non
seulement l'occasion mais aussi l'obligation d'opérer ce basculement stratégique
d'Allemagne vers la Yougoslavie. Les forces des Nations Unies s'y avéraient en
effet incapables de remplir leur mission "impossible" et paradoxale de
maintien de la paix dans un environnement conflictuel et confus, sans autorité,
sans liberté d'action et donc sans prise sur les événements.
Ainsi convaincus de la nécessité de rester en Europe et de devoir intervenir
dans le conflit balkanique, les Etats-Unis vont d'abord s'engager
diplomatiquement (accords de Dayton - octobre 1994) puis militairement de façon
croissante jusqu'aux événements qui ont ravagé le Kosovo de mars à juin
1999. L'implantation américaine dans les Balkans, à partir de 1994 est sans
doute fondée sur ces motifs. Elle est également liée à la nouvelle
importance stratégique de cette zone dans la configuration géopolitique de
l'après-guerre froide.
Le noeud stratégique yougoslave.
Il paraît inutile de revenir longuement sur les vulnérabilités
historiques des Balkans, "ventre mou" et "poudrière" de
l'Europe, zone de frontières et de confrontation de trois empires aujourd'hui
disparus, mais demeurée terrain de rencontre de cultures différentes et de
civilisations longtemps opposées. En croyant consolider ces fragilités par des
solutions politiques autoritaires, les principaux acteurs du 20ème siècle
avaient installé les Balkans dans un provisoire propice à l'aggravation de
leurs vulnérabilités. Ce sont elles aujourd'hui qui font de cette région à
risques la zone d'intérêt stratégique européen, justifiant que la première
puissance mondiale s'y intéresse de très près.
Sur ce fond de vulnérabilités historiques se sont greffés de nouveaux
rapports de forces et, par voie de conséquence, de nouvelles causes de
violence.
Cette réputation qu'a la région balkanique d'être le "ventre mou"
de l'Europe est aggravée par l'importance qu'y ont prises les mafias sur ces
territoires, et parmi ces populations malmenées par les événements se sont
installés des organisations mafieuses, des réseaux de trafic qui s'intéressent
en particulier aux produits de consommation les plus dangereux et les plus
lucratifs : la drogue et les armes. L'affaiblissement des structures
socio-politiques de la plupart des pays de la région depuis l'effondrement soviétique
ont favorisé l'essor de ces organisations jusqu'à leur conférer une dimension
mondiale. Les revenus que des économies nationales archaïques et à bout de
souffle sont incapables de fournir, les trafics de drogue, d'armes, de véhicules
et ...d'êtres humains vont les procurer en abondance. Ainsi une grande partie
de l'effort de guerre des pays de l'ex-Yougoslavie (on cite le chiffre de deux
milliards de dollars) aurait été alimentée par les ressources du commerce des
armes provenant du démantèlement des forces du Pacte de Varsovie, par le
transit et le traitement de la drogue (héroïne et hachisch) originaire
d'Afghanistan et de la proche Turquie. Les organisations mafieuses et la
"grande criminalité", qui profitent en sous-main de l'instabilité
balkanique, ont tout intérêt au maintien d'une situation chaotique ; ils
l'entretiennent assurément en Serbie, en Bosnie, au Kosovo, en Albanie et sans
doute également dans les pays environnants, en Hongrie notamment. Cette
situation pourrie est évidemment très préoccupante aux portes d'une Union
européenne libérale et, de ce fait, très perméable à tous ces microbes.
L'assainissement de la zone balkanique peut donc être considéré par les Américains,
au nom de leur tutelle sur la sécurité européenne, comme une tâche aussi
importante que le nettoyage auquel ils s'efforcent de procéder dans leur propre
zone d'intérêt stratégique, les Caraïbes et l'Amérique centrale.
Les Balkans sont une "charnière" à la jointure du monde islamique
dont on sait le rôle que jouent ses approvisionnements pétroliers pour la
"sécurité économique" du monde libéral. Ils sont au voisinage immédiat
de la Turquie, un des Etats clés sur lesquels comptent les Etats-Unis pour atténuer
le "choc des civilisations", essentiellement la confrontation entre
l'Occident chrétien et l'Orient islamiste annoncée et redoutée par Samuel
Huntington. L'insistance que mettent les responsables américains à encourager
le rattachement de la Turquie à l'Union européenne révèle le niveau de leurs
inquiétudes à cet égard.
L'ancienne Yougoslavie est aussi une "zone tampon" à proximité immédiate
de l'ancien empire russe, un balcon sur la Mer Noire et la région caucasienne
en pleine effervescence. Ce poste avancé paraît essentiel pour la surveillance
de la Russie, mais c'est aussi un "modérateur" pour cette puissance déstabilisée
et un calmant pour les pays du sud-est européen (Roumanie, Bulgarie, Serbie)
qui restent empêtrés dans les avatars de l'ère communiste. Tant que
subsisteront des régimes pseudo marxistes dans cette région, la démocratie
libérale n'y trouvera pas ses marques. Les Etats-Unis comme l'Europe ont tout
intérêt à la pacification et au développement de cette péninsule, meilleurs
antidotes aux poisons mafieux, islamistes ou prédateurs. Sur le plan politique,
il peut leur paraître utile de neutraliser l'influence russe en Serbie
orthodoxe, de provoquer la rupture des liens de solidarité du monde slave en
faisant supporter aux seuls Serbes la responsabilité des atrocités d'un
conflit effectivement insupportable. Et, dans ce type de guerre civile, par définition
immonde, il n'est pas hors de portée des "puissances" de manipuler
les extrémismes et d'amplifier les exactions.
Malgré ces facteurs qui semblent décisifs et l'importance que devrait dès
lors revêtir une intervention américaine dans le conflit, on comprend les réticences
toujours fortes qui furent celles des Etats-Unis à s'engager dans un tel
bourbier. Non seulement la situation en ex-Yougoslavie est d'une rare complexité,
mais surtout la forme du conflit qui s'y est déclenchée et installée - la
guerre civile - ne peut avoir d'autre issue que la défaite absolue et totale -
la capitulation - d'un des camps. C'est du moins l'expérience historique que
nous en avons, confirmée par les conflits de ce type auxquels nous avons été
mêlés ces cinquante dernières années. Lorsqu'on réfléchit aux hésitations
des Américains à s'engager dans ce type de conflit, il faut avoir à l'esprit
le désastre vietnamien, et aussi tous les échecs militaires qui ont jalonné
leurs interventions en Iran, au Liban, plus récemment en Somalie.
Le conflit yougoslave, comme la plupart de ceux qui ont ensanglanté la planète
depuis trente ans et surtout depuis l'explosion mondiale des années 90, est une
guerre civile. Cela signifie qu'il s'agit d'un conflit interne, d'un
processus de séparation de populations dressées les unes contre les autres,
dans lesquelles les intérêts des protagonistes sont à l'aggravation
continuelle de la situation et non à l'apaisement ; l'objectif final étant la
disparition de "l'autre", qu'il soit, selon les camps, serbe, croate,
bosniaque, kosovar, macédonien...Il n'est pas utile de revenir sur des événements
qui ont rempli les journaux depuis sept ans et qui ont été vécus dans leur
horreur quasiment en direct par des centaines de millions de voyeurs-téléspectateurs.
Ce qu'il faut retenir de ce conflit, dans ses caractéristiques excessives,
c'est justement l'impossibilité d'en venir à bout par des moyens classiques
ou, par l'action militaire, encore moins par la diplomatie. Devant l'impuissance
des Etats et de ce qu'on appelle la Communauté internationale à normaliser ce
type de situation, les démocraties ont inventé "l'humanitaire" pour
apaiser leur conscience et l'ont propulsé sur le devant de la scène, faute de
mieux, pour manifester leur embarras et leur compassion. Cela dit, pris entre
plusieurs feux, souvent otages des uns et des autres, les humanitaires ont été
instrumentalisés à leur corps défendant par tous les protagonistes ; ils ont
de ce fait servi ici à alimenter le conflit, là à le camoufler, ailleurs à
le détourner, partout à rendre opaque une situation déjà passablement
confuse.
La première caractéristique des guerres civiles contemporaines est de semer la
terreur parmi les populations ; celles-ci sont les enjeux, les otages et les
victimes du conflit, dans lequel aucune atrocité ne leur sera épargnée, le
but ultime étant de leur faire lâcher prise, de les conduire à l'exil, ce
qu'on a traduit en langage actuel par la formule expressive "d'épuration
ethnique". Par le type de moyens employés - tortures, viols, pillages,
incendies, exécutions sommaires...- les perturbateurs entretiennent la haine et
rendent impensable toute issue raisonnable. Se poser en intermédiaire dans un
tel contexte, comme ont tenté de le faire les Nations Unies à une vingtaine de
reprises depuis dix ans en Afrique, en Amérique centrale, au Cambodge ou en
ex-Yougoslavie relève, comme nous l'avons mentionné, de la mission
"impossible". Il est même advenu que l'intervention a encore aggravé
la situation comme on l'a constaté en Somalie ou, n'ait permis qu'un court
armistice avant une nouvelle flambée de violence comme en Haïti, en Angola ou
au Libéria. A ce type de conflits auxquels on ne peut opposer efficacement la
force des armes, il semble bien que les "puissances" soient jusqu'à
présent incapables de trouver une solution. Lorsque ces désordres affectent
une vingtaine de pays africains - sur cinquante - ou certains de la lointaine
Asie comme le Sri Lanka ou l'Afghanistan, ou même encore des pays latino-américains
jugés secondaires, les membres permanents du Conseil de Sécurité ainsi que
les opinions publiques occidentales donnent l'impression d'en prendre leur parti
; en réalité, les uns comme les autres sont conduits à considérer que ces fléaux
sont sans doute un "mal nécessaire" ; l'important est que cela ne
perturbe pas le fonctionnement du "marché" !
Mais lorsque ces conflits identitaires se rapprochent dangereusement des zones
"civilisées" et qu'ils s'installent non pas aux portes de l'Europe
mais sur le continent lui-même, comme on dit "à deux heures de vol de
Paris", le danger de leur incrustation puis de leur contagion devient
perceptible et inquiète, à juste titre, les puissances. Les Balkans sont une véritable
épine dans le pied européen, mais en outre une épine infectée, susceptible
de contaminer tout l'environnement. En 1994, ayant pris la mesure de
l'inefficacité des Nations Unies et de l'inexistence politique de l'Europe -
situations auxquelles leur politique n'était pas étrangère -, les Américains
se sont trouvés pratiquement dans l'obligation de s'engager. Et cette
obligation était assortie d'une double clause de résultat : non seulement l'échec
était inadmissible, mais surtout il était exclu de ne pas réussir !
Un antidote à la guerre civile.
Réussir, c'est-à-dire parvenir à imposer le point de vue de l'intervenant
dans le conflit, reste l'obsession des puissances depuis cinquante ans. Aucun
des conflits dissymétriques dans lesquels elles ont été impliquées ne leur a
permis de concrétiser leur supériorité militaire. Partout, en Indochine puis
au Vietnam, en Algérie comme en Afghanistan, mais ailleurs aussi depuis dix
ans, les guérillas ont fini par avoir le dernier mot et à faire triompher
leurs thèses. D'une certaine façon, la conflictualité moderne consacre le
succès des "faibles" et des révolutionnaires, mettant à nu les
limites des soi-disant puissances encombrées de leurs forces classiques et de
doctrines d'emploi invalidantes. L'histoire des conflits locaux des dernières décennies
est celle du double échec - politique et militaire - des principaux acteurs
mondiaux. Il y a à cela trois raisons majeures.
La première consiste, comme on l'a souligné dans le cas de l'ex-Yougoslavie,
à installer le conflit au coeur des populations et de les y impliquer
totalement. Le but est de rendre, dans ces conditions, les forces militaires
intervenantes pratiquement inopérantes. La discrimination entre
"civils" et combattants est rendue d'autant plus difficile que le
conflit se tient là où se trouvent rassemblées les populations, c'est-à-dire
dans les villes. Tous les militaires le savent d'expérience : la guerre urbaine
est un piège car, y étant enfermé, l'assaillant perd toute capacité de
manoeuvre et sa liberté d'action, sauf à admettre de raser les villes et de déporter
leurs habitants, solutions expéditives et rarement praticables aujourd'hui, au
contre-exemple près de la ville de Groszny dont il n'est pourtant pas prouvé
qu'il serve la stratégie russe.
La seconde est de ne tenir aucun compte des conventions, lois, règles, accords
et codes qui ont pu être négociés au cours des siècles pour protéger les
populations civiles et qui leur avaient permis, parfois, d'éviter de subir les
exactions les plus inhumaines. En supprimant tout frein à la violence, voire à
la barbarie, les instigateurs du conflit se placent sur un terrain sur lequel
les représentants des démocraties ne peuvent pas les suivre. L'adversaire
dicte alors une "règle du jeu" fluctuante et sauvage qui n'est déterminée
que par ses intérêts subversifs. On a bien vu pendant la guerre d'Algérie à
quel point ce décalage de procédés était pénalisant, et les risques qu'il
faisait peser sur ceux qui osaient s'en affranchir.
La troisième raison, paradoxalement, tient à la maîtrise de l'opinion
publique et donc à la bienveillance des médias. On se souvient à cet égard
de l'image flatteuse qui fut donnée des Khmers rouges, jusqu'à ce qu'on se
rende compte - par l'évidence du génocide cambodgien - combien certains
journalistes et intellectuels avaient été intoxiqués. Tous ces conflits
identitaires sont fondés sur des raisons objectives : frontières aberrantes, régimes
corrompus, misère révoltante...Il suffit de le faire savoir en dénonçant la
violence initiale qui a été faite à la population et de réclamer, au nom de
ces injustices originelles, le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
En vertu des principes constitutifs de nos propres démocraties, il est
difficile aux opinions publiques, manipulables et inconstantes par essence, de résister
à la sollicitude, fut-ce en tolérant les excès de violence commis au nom de
la liberté.
Tant que leurs fomenteurs maîtriseront ces trois paramètres des conflits
civils contemporains - la guerre urbaine, l'absence de règle du jeu, l'opinion
publique -, il sera vain pour les démocraties de tenter d'y mettre un terme.
L'engagement américain dans les Balkans à partir de 1994 supposait donc que
les Etats-Unis fussent en mesure de mettre au point une "stratégie"
telle qu'ils fussent assurés de pouvoir renverser le cours du conflit et
imposer "une autre façon de faire la guerre".
Pour ce faire, il leur fallait, sur les plans politique et stratégique,
avoir les mains libres après avoir démontré l'impéritie absolue - voire la
dangerosité - de toute structure émanant des Nations Unies, puis obtenir le
leadership absolu et incontestable au sein de l'OTAN. L'extension du conflit
yougoslave au Kosovo, qui était prévisible depuis le début des événements
en 1989, allait leur en donner l'occasion. Le conflit du Kosovo de mars à juin
1999 est probablement la première démonstration depuis plus de cinquante ans,
effectuée par les Etats-Unis sous couvert (artificiel) de l'OTAN, de la capacité
retrouvée de la "puissance" de réimposer son point de vue et de réhabiliter
la force dans un conflit dissymétrique.
On a beaucoup épilogué sur la guerre du Golfe, supposée être la première
"vraie guerre" de l'après-guerre froide. Cela est incontestable sur
le plan historique, le conflit s'étant déroulé environ un an après la chute
du mur de Berlin ; mais cela est tout à fait erroné sur le plan stratégique.
La guerre du Golfe est une démonstration de puissance militaire et de cohésion
internationale (plus de cinquante Etats coalisés, y compris les pays arabes)
qui a permis aux Etats-Unis, par un déploiement de forces hollywoodien, de
"siffler" la fin de la guerre froide, de signifier la disparition de
la Russie comme super-puissance et leur propre hégémonie mondiale.
L'affrontement y fut fort classique, c'est-à-dire armée contre armée, et en
fin de compte assez limité : la plupart des soldats alliés belligérants n'y
ont pas entendu un seul coup de feu ! Ce fut également ce qu'on peut appeler
une grande manoeuvre, exercice particulièrement favorable à l'expérimentation
d'armes nouvelles, à la fois précises et tirées à distance, dont on a
commencé de soupçonner à l'époque que, si elles avaient naturellement
l'efficacité requise sur un champ de bataille, elles auraient surtout une
extraordinaire capacité d'inhiber et de paralyser les sources d'énergie, les
systèmes électriques et tous les réseaux électroniques sans lesquels aucune
société moderne ne peut espérer survivre. La guerre du Golfe, confrontation déséquilibrée
de deux armées sur une caricature de champ de bataille, loin d'être un conflit
moderne, cherche étrangement à recréer les conditions des combats classiques
des périodes antérieures. Elle ne présente aucune des difficultés et des
contradictions redoutables (énumérées plus haut) des conflits de troisième
type (ni nucléaires, ni classiques) que sont les guerres civiles. Ce n'est donc
pas en reproduisant le modèle "Schwartzkopf", du nom du patron des
forces alliées dans la guerre du Golfe, c'est-à-dire avec un grand concours de
forces armées, que le conflit du Kosovo pouvait trouver une solution.
Inventer la "stratégie de la déception."
Le phénomène de décomposition de la Yougoslavie présente en revanche
toutes les caractéristiques de ces guerres civiles auxquelles nous ne parvenons
ni à mettre un terme, ni à trouver une issue satisfaisante depuis bientôt un
demi-siècle. Y sont mêlés localement les mêmes ingrédients que dans les
autres conflits de ce type : un assemblage pluriethnique imposé et subi ; un
système politique socialo-marxiste archaïque et totalement coupé des réalités
populaires ; un sous-développement culturel et économique désespérant... Et
ce dans un contexte de brutale libération des peuples et des individus, dans un
environnement d'aspiration à la démocratie et au développement.
La prise de conscience par les populations d'un tel décalage entre la situation
qui leur était faite et leurs aspirations légitimes ne pouvait que provoquer
leur opposition à un système politique désuet, mais rigide et avant tout décidé
à se maintenir au pouvoir. Ce système, pour sa part, ne s'était pas rendu
compte que le vent de l'histoire avait tourné.
Intervenir dans de telles conditions supposait que fut repensée ce qu'il faut
appeler la "stratégie générale", et donc que fussent radicalement
modifiés "les buts de guerre" ; par voie de conséquence, que fussent
également adaptés les modalités de l'engagement ainsi que les moyens mis en
oeuvre.
Pour ce qui concerne les objectifs, le changement stratégique majeur consiste
à abandonner "l'idée même de victoire". Vaincre dans un tel
conflit est aussi inutile qu'illusoire puisque la guerre n'existe pas réellement
faute d'ennemi au sens habituel du terme. "Pour faire la guerre, il
faut être deux", selon la formule napoléonienne. Dans les conflits
internes, si on ne manque pas d'acteurs du drame, en revanche il est difficile
d'y désigner un ennemi, ce qui signifierait alors qu'on a choisi son camp et
pris un parti. Sauf à vouloir rétablir les conditions d'une "vraie
guerre" et mettre le feu au continent - en l'occurrence l'Europe -, une
telle facilité est rendue aberrante dans un conflit de ce type et particulièrement
dans la zone ultra-sensible des Balkans. S'il ne s'agit pas de vaincre
militairement un ennemi, l'objectif demeure toutefois d'obtenir la cessation des
hostilités internes, de stopper l'engrenage de la violence et, si possible, de
rétablir une situation de droit.
La seconde novation d'ordre stratégique consiste à éviter toute prise de risque.
En effet, si le conflit des Balkans peut mettre en jeu, comme nous l'avons évoqué,
des intérêts "stratégiques" à termes plus ou moins proches, en
aucune mesure il ne peut affecter les intérêts vitaux des Etats-Unis. Pas
question dans ces conditions de consentir des pertes humaines américaines, même
si cet a priori peut paraître contradictoire avec la notion d'engagement
militaire, dont le propre est l'emploi de la force et la part de risque que
celle-ci comporte. Il faut en outre tenir compte à cet égard de l'opinion
publique américaine qui, via les médias, manifesterait le cas échéant son désaccord.
C'est ce qu'on appelle le "syndrome vietnamien", qui reste sans doute
un des facteurs les plus contraignants de la vie politique américaine. De façon
plus générale, l'idée même d'alimenter "le brasier de la guerre"
fait horreur aux pays démocratiques qui ont pu mesurer tout au long du siècle
le caractère scandaleux et inutile de ces sacrifices collectifs. Il faut enfin
ajouter à cette raison le vieillissement des populations occidentales qui les
rend particulièrement économes du sang de leurs jeunesses, et donc réticentes
à tout engagement physique de leurs soldats.
Le refus de prendre des risques dans l'intervention ne se limite pas aux pertes
humaines. Il concerne, bien au-delà, l'obligation de résultat : si la victoire
est une notion dépassée, par contre l'échec est inacceptable.
L'intervention ne doit s'opérer qu'à coup sûr, avec cent pour cent de chances
de succès, ce qui suppose de disposer du temps, de la faveur du public et de
moyens d'une réelle efficience.
Troisième changement, cohérent avec les précédents : il est exclu de
chercher à conquérir ou à occuper un territoire, avec les risques de
confrontation et d'embourbement que comporterait une telle façon de procéder.
En revanche, il faudra parvenir - tel est l'objectif ultime - à imposer une présence
et à exercer une tutelle dont les effets à long terme devront faciliter le
retour à une situation de droit.
Mais la condition première à réaliser est de rendre l'intervention militaire
"indispensable". Non seulement elle ne doit être désapprouvée ni
par les alliés, ni par les médias, ni par les opinions publiques, mais elle
doit être "réclamée" par tous les acteurs et figurants du drame.
Pour parvenir à ce point décisif, il faut savoir attendre (et peut-être
provoquer) sur le terrain une situation jugée insupportable par toutes les
parties en présence ; en l'occurrence, l'exil forcé de près d'un million
d'habitants du Kosovo d'origine albanaise. On comprend mieux alors dans quelle
"logique" s'inscrit le processus de fuite de ces Kosovars, leur
interminable attente aux frontières macédonienne et albanaise, l'étonnante
lenteur qu'ont mises les ONG et la Communauté internationale - d'habitude plus
réactives - à les recueillir, bref ce qu'on pourrait considérer avec cynisme
comme la mise en scène d'une tragédie humaine, mais tragédie nécessaire à
la justification et à la réussite de l'engagement américain.
Car c'est bien là le point crucial dans les conflits internes contemporains.
Aucune puissance ne peut y intervenir efficacement et avec le soutien de
l'opinion publique si elle n'a pas le droit avec elle. Ne sont
acceptables et tolérées que les guerres justes. Or le "bon
droit" était depuis cinquante ans du même côté, celui des instigateurs
des guerres civiles. Quelles que fussent leurs idéologies, leurs projets et
leurs exactions, tout se passait comme s'ils avaient toujours raison. Dans ces
conditions impraticables, nous sommes allés au désastre dans tous nos
engagements, parce qu'aux yeux de l'opinion publique nous avions tort et que, de
ce fait, toutes nos actions, même les plus justifiées, en étaient entachées.
La force, contrairement à la recommandation de Pascal, apparaissait comme le
soutien de l'injustice. Le droit était lui, presque par nécessité, dans le
camp des faibles ; allié à l'amoralisme des moyens, il décidait finalement du
succès. C'est cette proposition longtemps entretenue qu'il convenait enfin
de renverser dans le cas du Kosovo. Ainsi, face à des exactions
insupportables, d'ailleurs aggravées par les premiers bombardements des avions
de l'OTAN en mars 1999, pouvait-on justifier de la nécessité d'intervenir.
Après les excès commis lors des guerres mondiales et le constat de leur bilan
totalement négatif, les nations, faute de pouvoir les limiter, ont tenté
d'interdire les guerres. Si elles ont pratiquement atteint cet objectif par la négociation
et par la dissuasion dans le cas des relations inter-étatiques, elles ne sont
en revanche pas parvenues à éradiquer la violence des peuples. Impuissantes à
s'y opposer au nom de leurs intérêts, elles n'ont d'autre recours que
d'intervenir au nom du droit. De là cette récente actualisation du
concept de guerre juste repris des philosophes, théologiens et
moralistes anciens (on pense aux écrits de Thomas d'Aquin et de Grotius),
illustrée notamment dans le très intéressant ouvrage de Michael Walzer
(" Guerres justes et injustes ", Belin, 1999).
Pour la première fois depuis plusieurs décennies, la situation au Kosovo en
mars 1999 réunit les conditions nécessaires et suffisantes pour qu'une
intervention militaire paraisse jouable avec des chances sérieuses d'atteindre
des objectifs tels que nous les avons exposés plus haut. Mais les fondements
conceptuels et les circonstances ne suffisent pas. Encore faut-il être capable
d'adopter une démarche et de mettre en oeuvre des moyens qui permettent
d'atteindre ces objectifs dans les conditions optimales qui ont été évoquées.
Pour les Américains, la principale assurance de soutien politique et de liberté
d'action réside dans l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. Légitimée
dans sa fonction de sécurité régionale par les accords de Rome dès 1991,
l'OTAN permet aux Etats-Unis une intervention en direct ; ils ont le leadership
absolu de l'Alliance, en assumant l'essentiel des responsabilités du
commandement et des capacités logistiques. Par ailleurs, leur quasi-monopole en
matière de renseignement spatial leur permet d'imposer leur point de vue à des
Alliés démunis et piégés. La prise de décision collégiale que suppose le
principe même de l'Organisation sera un artifice dont les Etats-Unis useront
pour conduire en réalité le conflit totalement à leur convenance, conscients
qu'ils sont que l'unité de commandement est la condition première de tout
engagement militaire. Seule la France, comme à son habitude, résistera ici ou
là à cette mainmise absolue des Américains sur l'intervention, en exigeant le
maintien sur zone de ses forces maritimes, en refusant d'accepter le
"traitement" par voie aérienne de quelques objectifs...Mais cela
reste marginal, même si cela préserve l'orgueil national. En réalité, les
forces européennes, faute de moyens militaires techniques du niveau de ceux des
Américains, auront dans l'action un rôle très limité, de l'ordre de 20%.
Les Américains vont donc entreprendre ce qu'ils n'avaient jusqu'alors pas réussi
à faire dans les plus récents conflits où ils s'étaient engagés : asphyxier
et paralyser une population, la priver de ses ressources, lui interdire toute
activité collective, et finalement atteindre sa capacité de résistance et lui
faire lâcher prise ; la convaincre ainsi de se désolidariser du système
politique et militaire qui l'avait conduite à cette situation désastreuse.
Pour reprendre la formule du "poisson dans l'eau" de Mao : retirer
l'eau au poisson avant de changer de bocal...Ce que Paul Virilio appelle la
" Stratégie de la déception " (Editions Galilée, 1999), qui
n'est jamais que le "retournement" au profit des démocraties de la
guerre révolutionnaire menée avec un si constant succès par les perturbateurs
de "l'ordre mondial", et qu'elles ont subie avec tant de déboires. Un
retournement rendu possible par l'avènement d'une nouvelle catégorie d'armes
de haute technologie.
Pour parvenir à créer ce "chaos dans le camp adverse", les forces de
l'OTAN vont devoir viser un certain nombre de cibles, telles qu'elles sont décrites
par Laurent Murawiec dans son article sur la Cyberguerre paru dans le numéro
de décembre 1999 de la revue AGIR : les infrastructures de transport ; la
gestion et la distribution de l'eau, du gaz, de l'électricité ; les réseaux
de télécommunications ; les circuits bancaires et financiers ; les capacités
d'émission hertzienne. Pour ce faire, les Américains vont mettre en oeuvre
"les méthodes, stratégies et moyens de guerre informatique et électronique,
de guerre informationnelle et de guerre psychologique, dont l'ensemble constitue
la cyberguerre, traduction appropriée de "l'information warfare".
Les moyens militaires qui vont permettre de détruire ou de paralyser toutes
ces cibles sont connus depuis la guerre du Golfe où ils ont été expérimentés
: ce sont d'une part des armements "incapacitants" (bombe au graphite,
par exemple, qui inhibe les réseaux électriques), d'autre part des armements
de "neutralisation", de type missiles de croisière ou bombes guidées
laser, dont la précision métrique permet d'atteindre des objectifs ponctuels
comme les postes de commandement et de contrôle, c'est-à-dire la tête des réseaux
et le coeur des systèmes. Tous ces armements évidemment délivrés à distance
et de façon anonyme, sans pratiquement aucun risque pour
"l'employeur".
Grâce à la redoutable efficacité de ces moyens de destruction, l'engagement
militaire terrestre - par nature risqué et aléatoire - devient inutile. C'est
la raison pour laquelle aucune attaque terrestre ne fut programmée au
Kosovo pendant la durée des bombardements aériens pour tenter d'interrompre
sur le terrain les exactions commises par les forces serbes contre les
populations d'origine albanaise. Cette attaque fut pourtant réclamée à grands
cris par de nombreux hommes politiques, chefs militaires et experts. Dans le
cadre de la stratégie déterminée par les Américains, cette attaque terrestre
aurait été contre-productive ; non seulement elle n'aurait rien apporté de
plus, sauf de rendre encore plus confuse et difficile la situation faite aux
habitants du Kosovo qui eussent été pris et coincés entre deux feux, mais
surtout elle aurait permis aux forces serbes de reconstituer des conditions
favorables à leur "défense du territoire national", en se dispersant
sur le terrain et au milieu de la population, en harcelant les Alliés et les
obligeant à entrer dans leur jeu. Les armées de l'OTAN y auraient pris de
grands risques, à commencer par celui de "l'échec militaire", ce qui
était justement exclu dans les quelques présuppositions dont nous avons fait
état plus haut. Il eût été en effet imprudent de sous-estimer la capacité
de résistance sur son propre territoire d'une armée yougoslave, certes malmenée
depuis 1992, mais formée à ce type de guerre et sans doute déterminée à se
battre ; il ne faudrait pas non plus surestimer la pugnacité des troupes américaines
et européennes dont l'efficacité opérationnelle n'a pu être mesurée dans ce
genre d'affrontement depuis des décennies. Les rapports critiques établis par
le commandement britannique en décembre 1999 sur l'état des forces anglaises
engagées au Kosovo autorise une grande circonspection à cet égard.
En "mettant à genoux" la population serbe et en
"matraquant" les points vitaux des forces yougoslaves - police et armée
-, il suffisait d'attendre que, épuisés et démoralisés, ils fissent pression
sur le pouvoir de Slobodan Milosevic, pour que celui-ci comprenne la nécessité
d'abandonner cette partie. Le seul risque encouru par une telle stratégie
"d'attente" était qu'il lui manquât le temps d'obtenir les résultats
recherchés. En effet, la multiplication et la durée des bombardements ne
pouvaient éviter d'entraîner un certain nombre de "bavures". Elles
furent dans l'ensemble fort limitées - les pourcentages ne sont pas
significatifs -, mais les quelques "dommages collatéraux" subis par
les populations civiles, et de façon plus générale les souffrances qu'elles
ont enduré du fait des privations, étaient facilement exploitables par la
propagande et pouvaient entraîner à tout moment - toujours via des médias
extrêmement versatiles - un brutal retournement des opinions publiques
occidentales. C'eût été l'échec de l'entreprise, et probablement
l'obligation de revenir à des procédés opérationnels plus classiques, dont
on connaissait justement les dangers et l'inefficacité. Cette catastrophe fut
évitée de peu et ce, malgré les artifices peu convaincants de la campagne de
communication conduite par le présentateur vedette de l'OTAN, Jamie Shea.
La diplomatie russe dut venir en appui des bombardements pour décider le président
serbe à lâcher le Kosovo. Il est probable que les arguments diplomatiques des
Américains à l'égard des Russes, et de ceux-ci à l'encontre des Serbes, ont
dû être suffisamment "persuasifs" pour faciliter l'issue du conflit.
Ce point est important pour mesurer les limites de cette "stratégie de déception"
ou d'interdiction, dans laquelle il est acquis que la force militaire n'est désormais
qu'un moyen parmi d'autres ; elle n'est plus suffisante pour emporter la "décision".
Malgré l'extrême tension qui caractérisa le mois de juin 1999 du fait de ces
bavures et de l'impatience des opinions, les Américains parvinrent à maintenir
jusqu'au bout la cohérence de l'Alliance et la conviction dans l'opinion
publique qu'ils avaient le droit pour eux, en conduisant une guerre à la fois juste
et propre. Ce sont ces deux caractéristiques, éminemment fragiles et
discutables, qui font de l'engagement américain au Kosovo une "première"
dans les conflits contemporains.
Les critiques qui n'ont cessé d'être émises sur "les stratèges de
l'OTAN" ou sur la compétence du Général Clarck, commandant en chef des
forces alliées, paraissent aujourd'hui singulièrement déplacées. La plupart
des experts et des observateurs persistent à se faire une "vision
clausewitzienne" de la guerre, pour eux nécessairement rapport de forces
militaires mesuré sur un champ de bataille, dans lequel la confrontation
physique des soldats reste le paramètre déterminant. En renversant ces prémices
et en bouleversant l'approche stratégique de ce type de conflit, les Américains
ont démodé définitivement cette vision archaïque ; en même temps, ils ont
commencé d'inventer la guerre du 21ème siècle. Celle qui vient de sévir dans
les Balkans pendant la décennie 90 pourrait en effet préfigurer l'amorce d'une
nouvelle forme d'affrontement guerrier, dans lequel les armements seraient
plus des amplificateurs d'intelligence que des démultiplicateurs de la force.
Comme le firent en leur temps les guerres d'Italie en prélude aux conflits
classiques des deux siècles qui suivirent.
La fragilité des résultats.
Mais il ne faut pas s'y tromper ; le conflit du Kosovo n'a été qu'un
laboratoire, une expérimentation sur le terrain d'idées émises dans les think
tank et les états-majors d'outre-Atlantique. Celles-ci doivent être replacées
dans leur contexte politique. La guerre du Kosovo n'a pas été conduite et
"osée" par les Américains uniquement pour la satisfaction de rétablir
la "gloire de leurs armes".
Elle a aussi un double rôle politique : celui d'asseoir pour longtemps la suprématie
stratégique américaine ; celui de bloquer pour aussi longtemps les velléités
d'autonomie européenne dans ce domaine central.
Sur le premier point, les Etats-Unis ont placé la barre très haut. Cette
nouvelle stratégie est fondamentalement d'essence américaine ; elle suppose,
pour pouvoir être mise en oeuvre, non seulement les moyens technologiques de l'information
war, mais également que soient réunies un certain nombre de conditions
contraignantes concernant l'environnement géopolitique et stratégique. On voit
bien par exemple que les Russes, malgré leur volonté de s'inspirer du schéma
américain, sont dans l'incapacité de le reproduire en Tchétchénie. D'abord
parce qu'ils ne disposent pas des moyens techniques militaires qui les
autoriseraient à demeurer "à distance" du champ de bataille ; ils
ont dû aller s'engluer sur le terrain, là où la redoutable guérilla tchétchène
leur fait subir sa loi. Ensuite parce qu'ils ne peuvent asphyxier davantage une
population déjà privée de ses infrastructures et de ses ressources, dès lors
insensible (politiquement) au phénomène de "dissuasion globale" mis
en exergue par Paul Virilio pour le cas du Kosovo. Enfin parce que les Russes
n'ont pas convaincu de leur "bon droit" et de la justesse de leur
cause ; en effet, la responsabilité des "terroristes tchétchènes"
dans les attentats meurtriers qui ont endeuillé Moscou fin 1999 est loin
d'avoir été démontrée ; on parle même à cet égard d'une possible
provocation des services spéciaux pour des motifs de politique intérieure
russe. Au contraire, la guerre menée en Tchétchénie par les Russes réédite
avec les mêmes chances d'insuccès les pratiques militaires des dernières décennies.
Dans ces conditions, il paraît assez évident que l'actuelle intervention en
Tchétchénie se soldera par un enlisement et un insuccès de l'armée russe.
Le cas du Kosovo doit rester aussi longtemps que possible "exemplaire"
des nouvelles capacités stratégiques de la puissance américaine ; mais ce
n'est pas un "modèle" exportable dans tous les cas de conflits, car
il reste aussi fragile qu'incomplet. En effet, la stratégie américaine n'a pas
permis (pas plus qu'en Irak en 1991) la chute du régime politique du principal
protagoniste du conflit qu'est la Serbie. Ce qui signifie que "la stratégie
de déception" n'a pas eu sur la population tous les effets attendus ; ou
qu'au contraire, ses conséquences ont été radicales en faisant fuir à son
tour la population serbe du Kosovo. On voit bien que les méthodes d'action
combinant coercition et persuasion (l'information war) exigent un dosage
subtil de l'une et de l'autre - du bombardement et de la propagande -, dont les
critères ne peuvent provenir que d'une juste appréciation de la situation
psychologique et économique des populations concernées. Finesse d'analyse et
souplesse dans l'intervention qui vont dépendre de l'adaptabilité du
dispositif civil et militaire, du système de tutelle et du réseau de
renseignement mis en place sur le terrain. La stratégie utilisée au Kosovo
pour arrêter un processus d'épuration ethnique ne sera finalement
"positive" que si elle ouvre la voie au respect du droit. Au début
de l'an 2000, on ne peut assurer que cette deuxième manche soit en cours d'être
gagnée. On oublie en effet trop souvent que, dans les conditions très précaires
qui suivent immédiatement un conflit, à un moment où les antagonismes sont
vivaces et les crimes présents dans toutes les mémoires, il est plus que
jamais indispensable que le droit puisse s'appuyer sur la force.
S'agissant des relations entre les Etats-Unis et l'Europe, le conflit yougoslave
- et plus particulièrement sa dernière phase au Kosovo - ont confirmé la sujétion
dans laquelle se trouve celle-ci à l'égard de son grand allié. Si les Américains
ont toujours paru favorables au projet d'Union européenne, c'est que celui-ci
paraissait devoir se limiter au domaine économique et que, dans ces conditions,
il ne pouvait que concourir à l'expansion du modèle libéral. Sur le plan
politique, ils n'entretenaient guère de craintes, connaissant parfaitement les
divergences de position à cet égard des principaux acteurs européens,
difficultés inter-européennes qu'ils ne se privaient pas par ailleurs de réveiller
ou de stimuler à l'occasion.
Le conflit yougoslave aura permis aux Etats-Unis, d'une part de laisser les
Européens s'embourber seuls dans les Balkans de 1991 à 1994, démontrant ainsi
leur incapacité d'élaborer une stratégie commune, préférant s'abriter derrière
l'impéritie congénitale des Nations Unies ; d'autre part d'arriver à point
nommé, lorsqu'ils en ont décidé et que les circonstances leur ont paru
propices pour imposer leur vision du problème et leur conception de sa
solution. Pour plus de prudence et pour ménager les susceptibilités, ils ont
utilisé le paravent de l'OTAN ; ce qui a permis aux dirigeants européens de
sauver la face en faisant croire qu'ils participaient sinon à la conception, du
moins à la conduite des opérations. En réalité, les forces européennes n'étaient
jamais qu'un adjuvant de la machine de guerre américaine.
Ce que les Américains ont démontré lors du conflit du Kosovo, c'est que ce
qu'on appelle "la défense européenne" était, est et restera une
utopie.
-Soit parce qu'elle existait déjà stricto sensu sous la
forme d'une OTAN relégitimée et "relookée" à diverses occasions,
à Rome dès 1991, puis à Berlin en juin 1996, considérée par la quasi
totalité des pays européens comme étant le seul système capable, parce que
sous autorité américaine, d'assurer la sécurité du continent.
-Soit parce que jamais les Européens ne parviendront à maîtriser
l'ensemble des ingrédients nécessaires à l'information war. Leurs réseaux
de renseignement inexistants, leurs systèmes logistiques déficients, leurs
budgets d'équipement anémiques, des appareils militaires parfois archaïques
ne leur permettront pas avant longtemps de "jouer dans la cour" des Américains.
Conscients de ce gap, les principaux pays européens ont apparemment
changé d'attitude (rapprochement franco-anglais de Saint-Malo, concept stratégique
commun franco-allemand de Nuremberg) et entrepris un effort manifeste pour réorganiser
leurs industries d'armement, regrouper leurs forces et coordonner leurs
appareils militaires. Mais le handicap est considérable, d'autant que cet
effort n'est éclairé par aucune "vision stratégique", en l'absence
de toute "politique de défense et de sécurité commune" autre
qu'intentionnelle. Enfin, on s'autorisera à quelque scepticisme devant ce
soudain retournement de position de la part de nos amis anglais et allemands
dont on sait l'attachement quasi institutionnel à l'Organisation atlantique. Le
seul Kosovo expliquerait-il cette volte-face, et que ce dont ils ne voulaient
entendre à aucun prix, devienne aujourd'hui une de leurs plus chères
aspirations ? J'y vois plutôt la conviction pour nos alliés, après les événements
de l'ex-Yougoslavie, que la sécurité de notre continent est une affaire trop sérieuse
pour être confiée aux seuls Européens et qu'elle dépend donc "plus que
jamais" de la puissance américaine ; j'y vois aussi la conclusion qu'ils
en tirent que notre devoir d'Occidentaux (ou de démocrates) consiste à
respecter et à servir la suprématie des Etats-Unis.
Le conflit du Kosovo aura ainsi non seulement servi de laboratoire pour la stratégie
américaine de l'après-guerre froide, mais il aura surtout contribué à
maintenir pour longtemps la "défense européenne" sous la haute
direction des Etats-Unis.