Les Etats-Unis: de la défense du liberalisme
au nécéssaire liberalisme
de la défense
Par Steven EKOVICH
Le philosophe anglais John Locke disait que l'Amérique est née libérale.
Sans aller jusque là, on peut affirmer que le libéralisme est très profondément
ancré dans l'histoire américaine, et l'a toujours emporté sur toute autre
forme d'idéologie. La spécificité des relations entre civils et militaires,
entre la façon de gouverner et la défense renvoie à la force avec laquelle
elles ont été encadrées par le libéralisme américain. On pourrait dire, en
exagérant à peine, que l'américain ne connait que le libéralisme. C'est là
l'essence de ce que l'on appelle l' " exceptionalisme américain ": la
quasi-absence de tradition féodale, des institutions politiques et des
structurations sociales qui allaient de pair avec cette tradition, y compris
l'existence d'une caste (d'un ordre) militaire. L' " âme " de la
culture politique américaine est celle de la classe moyenne. On pourrait aussi
dire en exagérant à peine que même la classe ouvrière est porteuse des
valeurs de la classe moyenne. La compétition politique aux Etats-Unis s'est
presque toujours déroulée sur le terrain libéral, avec des valeurs et à
travers des institutions libérales. Il est étrange pour un américain
d'entendre un président français prononcer rituellement à la fin d'un
discours solennel à la nation: " vive la république, vive la France !
" La république libérale est si profondément inscrite dans la
civilisation américaine qu'un président américain qui déclarerait "
vive la république " surprendrait tant il énoncerait une évidence.
LA GUERRE OU LA COMMERCE ?
Une caractéristique forte dans l'histoire du libéralisme, et en
particulier dans sa version américaine, est la suspicion profonde, voire
l'hostilité envers la profession militaire. La plupart des Pères Fondateurs américains
pensaient que les armées de métier étaient incompatibles avec les principes
du gouvernement républicain, dangereuses pour les libertés d'un peuple libre
et pour la prospérité économique, susceptibles d'être transformées en
outils du despotisme, et donc menaçantes pour la paix. A leurs yeux, les armées
de métier ne servaient que le bon plaisir des rois, pas les intérêts des
citoyens. Ils consideraient que la guerre était une survivance monarchique et
aristocratique. Les Pères Fondateurs, dans la tradition d'Adam Smith et de la
Philosophie des Lumières développée en Ecosse, croyaient que les "
nations civilisées " étaient celles qui se tournaient vers les commerce,
non vers la guerre.
Bien entendu, le commerce et la guerre n'ont pas toujours été perçus
comme antinomiques. Le grand stratège militaire américain Alfred Thayer Mahan
remarquait à la fin du siècle dernier que les intérêts politiques,
commerciaux et militaires " sont tellement entremêlés que leur
interaction mutuelle constitue un même ensemble ". Ayant conquis le contrôle
des mers, une flotte peut favoriser la puissance économique de son pays en
maintenant son accès aux ressources mondiales, tout en étranglant l'économie
ennemie. Mahan cherchait à exprimer la synthèse entre les deux traditions
commerciale et militaro-territoriale en disant que, en dernière analyse, la
guerre n'est pas un combat armé, mais un " business ". Cela ne
veut pourtant pas dire que la tentative de synthèse de Mahan est dominante chez
les dirigeants économiques américains, surtout de nos jours. Bien au
contraire, un certain pacifisme au sein du monde des affaires a eu de longue
date une influence aux Etats-Unis. Cela est partiellement dû au moralisme de l'éthique
protestante qui tend à sacraliser le travail et la productivité économique,
et considère que les destructions de la guerre ne sont que gâchis et
manifestation du Mal. Pour les dirigeants économiques américains, le commerce
ne s'aligne pas toujours sur le drapeau américain, mais s'aligne plutôt sur
les plus bas prix et la plus haute productivité. Dans les affaires, le
patriotisme est susceptible de peser sur le bilan de l'entreprise. Dès lors, la
logique de l'Etat commercial se heurte à celle de l'Etat militaro-territorial.
DEUX TRADITIONS MILITAIRES NON-LIBERALES
La tradition commerciale américaine et son rejet d'une armée de métier
n'a pas toujours été incontestée. Celle-ci s'est heurtée à deux autres
traditions favorables à l'armée de métier. La première est issue d'un
conservatisme non libéral des élites de Nouvelle Angleterre du XVIIIe siècle,
organisées au sein du Parti Fédéraliste. La seconde provient des états
esclavagistes du sud qui ont fait sécession et provoqué une terrible guerre
civile.
Les valeurs des Fédéralistes rejoignaient largement celles de l'éthique
militaire aristocratique. Ils ont même joué le jeu de la raison d'Etat et de
l'exercice cynique du pouvoir avec enthousiasme, voire une finesse considérable.
Mais bien qu'ils aient insisté sur la nécéssité d'une force militaire
professionnelle, ils n'avaient pas d'idée très claire quant à la forme
qu'elle devrait revêtir et la manière de la construire. Mais l'éthique
militaire des Fédéralistes a rapidement disparu, et n'a réapparu sous une
autre forme que lorsque l'idée d'une armée de métier, hautement
professionnalisée, s'est imposée comme une nécessité pendant la Guerre
Froide et est devenue culturellement acceptable.
La tradition militaire du Sud a puisé sa principale source dans la
fascination exercée par les valeurs des " gentlemen " anglais et les
coutumes et arts martiaux de la chevalerie médiévale. Le sud esclavagiste était
quelque peu " féodal " dans la mesure où il était politiquement
dominé par de grands propriétaires terriens qui étaient peu orientés vers le
commerce et l'industrie. C'était une sorte d'enclave non-libérale dans une
société libérale. Avant la Guerre Civile, durant toute la première moitié
du XIXe siècle, les hommes du sud ont occupé les principales positions de
pouvoir dans l'armée, et ils y sont restés influents jusqu'à nos jours.
L'IDEAL DU SOLDAT CITOYEN
La crainte d'une armée professionnelle a conduit à la création
d'institutions qui influencent toujours les relations entre civils et
militaires. Tout d'abord, la défense devait être assurée en priorité par des
milices locales de chaque état, composées de soldats citoyens. L'idéal
militaire dans la pensée américaine est celui de Cincinnatus (la réplique américaine
en étant le " Minute Man "), qui laissa sa charrue, prit son
épée pour défendre la république et, une fois la mission accomplie, déposa
son épée et retourna à son champ. La défense, comme le suffrage, devait être
la responsabilité de chaque citoyen. L'éthique du citoyen-soldat aide à
expliquer pourquoi, en dépit de la traditionnelle antipathie américaine pour
le soldat professionnel, plusieurs héros militaires sont devenus présidents.
Soit ces héros n'étaient pas des militaires de carrière, soit, s'ils
l'avaient été, ils ont mis de côté cet aspect de leur carrière. Les présidents
qui ont été des officiers de haut rang n'arborent pas la panoplie de leurs
grades et décorations militaires. Lorsqu'ils visitent les troupes et revêtent
une tenue militaire, celle-ci est dépourvue de toute indication de rang, ce qui
ramène symboliquement le président des Etats-Unis au rang du simple soldat.
La tradition des milices locales s'est perpétuée à travers
l'institution actuelle de la Garde Nationale - une armée de citoyens à temps
partiel qui relève de la double autorité des Etats fédérés et de l'Etat fédéral
en temps de paix, et peut être intégrée à l'armée nationale en temps de
guerre. De même que le fédéralisme américain permet au gouvernement de
rester près du peuple, la Garde Nationale maintient la défense et "
l'establishment " militaire près du peuple. Contrairement à d'autres pays
où le but serait de militariser la population, il s'agit aux Etats-Unis de
chercher à démocratiser l'armée.
Une autre conséquence durable de la peur de l'armée de métier (et de l'éventuelle
constitution d'une caste militaire) est le strict contrôle du pouvoir civil sur
le pouvoir militaire et le partage constitutionnel des pouvoirs de guerre entre
le Président le le Congrès. Le Congrès établit l'institution militaire et déclare
la guerre, le Président fait la guerre. Il ne faut pas oublier que la plus
haute distinction militaire aux Etats-Unis est le " Congressional Medal
of Honor ". Mais l'évolution des relations internationales a modifié
les relations des américains à leur armée: la dernière guerre
constitutionnellement déclarée par le Congrès a été la Deuxième Guerre
mondiale.
PARTAGE DES POUVOIRS ET GUERRE
Les pouvoirs de guerre sont davantage partagés au sein du pouvoir exécutif
entre le Président, ses secrétaires d'Etat civils, et la haute hiérarchie
militaire. Mais le partage des pouvoirs est encore plus complexe. Tous les
groupes d'intérêt - en l'occurrence le complexe militaro-industriel - doivent,
s'ils veulent faire aboutir leurs projets, entretenir de bonnes relations avec
les commissions du Congrès et leur staff professionnels. Il faut rappeler ici
que le Congrès se trouve au centre du gouvernement américain et que les les
commissions des deux chambres ont de réels pouvoirs et sont les lieux où se déroule
le vrai travail législatif. L'essentiel des contacts entre les militaires et
les deux chambres du Congrès se noue à travers les commissions spécialement
chargées de la défense, des affaires étrangères, des renseignements et des
finances (le budget militaire est l'occasion du contact annuel le plus important
entre les militaires et le Congrès). Cependant, en raison de la complexité des
questions militaires contemporaines et de leur imbrication avec d'autres activités
économiques et sociales, les militaires doivent faire valoir leurs intérêts
auprès de nombreuses autres commissions dont le travail n'a qu'un lien indirect
avec les questions militaires. De ce fait, les militaires sont amenés, dans
leurs négociations avec le Congrès, à prendre en compte un large éventail de
préoccupations économiques et sociales et de bien connaître les rouages du
jeu démocratique, quoique d'un point de vue largement non partisan. Le secteur
militaire est un puissant groupe d'intérêts non seulement parce qu'il contrôle
un très gros budget, mais aussi parce qu'il a un très vaste électorat, pas
seulement des soldats en uniforme, mais aussi un grand nombre d'employés civils
avec leur famille. Dans certaines circonscriptions du congrès, les dépenses et
les emplois militaires sont vitaux pour l'économie locale.
Il faut ajouter à ce kaléidoscope de la fragmentation du pouvoir la
relative indépendance de chaque branche au sein de l'institution militaire, qui
conduit à une compétition et une rivalité entre l'armée de terre, la marine
et l'armée de l'air.
POUR LA GUERRE, CONTRE LE MILITARISME
Mais bien que les relations entre civils et militaires aux Etats-Unis
se soient construites à partir d'une crainte du militaire professionnel et une
idéalisation des objectifs commerciaux plutôt que militaires, l'esprit américain
n'est pas complètement opposé à la guerre. Plus précisément, comme le
politologue américain Samuel Huntington l'a expliqué: " L'Américain tend
à être extrémiste en ce qui concerne la guerre: ou bien il épouse sa cause
de tout coeur, ou bien il la rejette complètement ". Le courant pacifiste
est demeuré puissant au cours de l'histoire américaine. Le rejet total de la
guerre s'accorde avec la vision libérale selon laquelle les hommes sont des êtres
rationnels qui, par conséquent, devraient être en mesure de parvenir à des résolutions
pacifiques des conflits. Il suffirait pour cela des institutions et de l'éducation
adéquate. Par exemple, après la défaite de l'Allemagne nazie, la stratégie
américaine d'après-guerre était de rééduquer le peuple allemand. Le plan américain
de démocratisation de l'Allemagne ne s'est pas limité à la
construction-reconstruction d'institutions démocratiques. Il avait l'ambition
de créer de nouveaux citoyens en remodelant les vecteurs de socialisation
politique comme les medias, le système scolaire et les organes de la société
civile. Il s'agissait d'implanter solidement un système de valeurs démocratiques
à partir duquel un régime politique libéral stable pourrait être construit.
Par ailleurs, pour que les américains acceptent la guerre, il faut que
celle-ci leur apparaisse comme une croisade pour des idéaux et des principes
universels tels que la démocratie, l'auto-détermination, l'Etat de droit, la
liberté des mers, etc... La contrepartie de la suspicion envers le militaire
professionnel est le rejet de la guerre dans des buts de pure raison d'Etat. Même
si les américains admettent le principe de Clausewitz selon lequel la guerre
est un instrument rationnel de l'Etat , et la continuation de la politique par
d'autres moyens, ils ne veulent pas voir leurs guerres réduites à ce seul
principe. Ce rejet est tout à fait logique dans la perspective de l'idéologie
libérale, qui protège l'individu contre l'Etat. Par conséquent, dans la
perspective libérale, il est difficile de justifier un conflit entre deux états
par la stricte raison d'Etat et leur volonté de puissance. Alexis de
Tocqueville pensait que des pays démocratiques comme les Etats-Unis ne seraient
pas très habiles dans le jeu de la diplomatie classique, qui exigeait l'appui
de la force militaire. Cette diplomatie de la raison d'Etat, son caractère
secret et élitiste lui apparaissait comme contraire aux principes de la démocratie.
LOIN DES MENACES EXTERIEURES
Dans la tradition libérale américaine, il semblait aussi difficile
d'accorder une fonction purement sécuritaire à l'Etat, car dans la plus grande
partie de leur histoire, les Etats-Unis n'avaient tout simplement pas été
confrontés à une sérieuse menace étrangère. Jules Jusserand, ambassadeur de
France à Washington de 1902 à 1925, racontait avec beaucoup de malice que les
Etats-Unis étaient bénis parmi les nations car " au nord, ils avaient un
voisin faible, au sud, un autre voisin faible, à l'est, du poisson, et à
l'ouest aussi ". A l'exception de la guerre de 1812 contre les anglais, les
Etats-Unis n'ont jamais eu à combattre une puissance étrangère sur leur
propre territoire pour leur propre défense. Le fait que les Etats-Unis aient été
longtemps préservés d'un danger extérieur a renforcé un puissant courant
isolationniste. C'est seulement au XXe siècle que les Etats-Unis ont compris
que leur défense, et la défense de leurs valeurs commençaient en Europe.
C'est seulement après que les Etats-Unis ont achevé deux guerres européennes
en défendant la cause de la démocratie qu'ils ont accepté de jouer en
permanence un rôle international.
L'idéologie libérale américaine et l'isolement géostratégique du pays
ont conduit les Etats-unis à souvent tenter d'assimiler la politique étrangère
à la politique intérieure, c'est-à-dire à traiter les problèmes
internationaux dans les mêmes termes que les questions domestiques, à
projeter, à internationaliser les valeurs et les institutions américaines.
L'objectif de Woodrow Wilson après la Première Guerre mondiale était de
construire un ordre mondial stable fondé sur un internationalisme libéral-capitaliste
qui se situerait au centre de l 'éventail idéologique global, à l'abri de la
double menace de la droite réactionnaire et de la gauche révolutionnaire. En
bref, Wilson voulait un monde à l'image de l'Amérique, qui embrasserait les
valeurs et les institutions américaines. Ce monde wilsonien serait libre, prospère
et en paix. Mais être qualifié de wilsonien aujourd'hui, c'est être considéré
comme un idéaliste naif. Cette accusation provient en général de " réalistes
" qui croient en la légitimité de la pure raison d'Etat et à la lutte du
pouvoir pour le pouvoir. Cette position réaliste a été renforcée par les
progrès de la technologie militaire qui a détruit la protection géographique
dont les Etats-Unis avaient bénéficié jusqu'alors. Mais le réalisme et la réalpolitique
sont néanmoins considérés comme des importations européennes et
fondamentalement étrangères à la tradition américaine. Les américains ne
veulent pas que leurs guerres se limitent à l'agrandissement du territoire et
du pouvoir, mais qu'elles soient menées au nom d'idéaux plus élevés. Les américains
veulent que leurs militaires combattent les puissances militaristes. Cette idéologie
est si fortement dominante que l'expansion américaine vers l'ouest,
l'acquisition de vastes territoires et l'extermination des populations indigènes,
qui allaient de pair avec une vision raciste de ces peuples, n'ont jamais été
présentées, jusqu'à une période récente, comme une guerre qui allait à
l'encontre de ces idéaux.
GOUVERNEMENT DU PEUPLE, PAR LE PEUPLE, POUR LE PEUPLE
Aujourd'hui les militaires américains savent qu'une guerre ne peut
pas être gagnée s'ils perdent l'appui du peuple et de ses représentants. Cela
a été la leçon essentielle de l'échec américain au Vietnam. Comme le dit récemment
dans ses mémoires l'ancien secrétaire à la Défense Robert McNamara, l'armée
et les responsables du pouvoir exécutif n'ont pas suffisamment expliqué (ils
ont même caché) au public et au Congrès les raisons et les modalités de la
poursuite de la guerre. Cette expérience a miné la confiance du peuple américain
dans l'intégrité des dirigeants et du gouvernement, militaires et civils
confondus. Plus tard, un autre secrétaire à la défense, Caspar Weinberger, a
tiré les leçons de la débâcle du Vietnam et a défini, dans ce qu'on a
ensuite appelé la " Doctrine Weinberger ", les critères qui
devraient être remplis avant d'engager les troupes américaines au combat.
Parmi ces critères (je cite Weinberger):
- " Le gouvernement américain devrait être raisonnablement assuré du
soutien du peuple américain et de ses représentants élus au Congrès ".
- " Le soutien populaire ne peut se maintenir que si le gouvernement
explique clairement la nature des menaces qui pèsent sur nos intérêts et est
en mesure de justifier le recours ultime à la force pour atteindre des
objectifs qui en valent la peine. Le peuple américain n'accepterait pas
d'assister à l'utilisation de ses troupes comme de simples pions sur un grand
échiquier diplomatique ".
- " L'engagement des troupes américaines au combat devrait être un ultime
ressort après que tous les autres efforts diplomatiques, économiques et
politiques aient été déployés pour protéger nos intérêts vitaux ".
La rupture entre les militaires et le peuple américain à cause de la
guerre du Vietnam a obligé les officiers de la génération suivante à
reconstruire une morale militaire et à réconcilier les américains avec leur
institution militaire. Avant de devenir l'actuel chef de la diplomatie américaine,
le Général Colin Powell a étendu la doctrine Weinberger en y ajoutant les
conditions que dans tout conflit futur, l'armée américaine doit se donner une
force écrasante pour parvenir à une victoire décisive et rapide avec un
minimum de pertes en vies humaines. Après le Vietnam, l'armée américaine
n'est plus la seul, dans une démocratie, à reconnaître qu'un nombre élevé
de pertes humaines au combat mine le soutien de son opinion publique. Tous les
éléments de la doctrine Weinberger ainsi que ce qu'on appelle désormais la
" doctrine Powel ", ont été respectés lors de la Guerre du Golfe et
la Guerre du Kosovo. Il n'est d'ailleurs pas innocent de remarquer que le général
Colin Powell est depuis un certain temps le personnage politique le plus
populaire aux Etats-Unis.
LA PAIX LIBERALE
La primauté de la logique commerciale sur la logique de guerre s'est
accrue depuis la fin de la Guerre Froide. La stratégie géo-économique a pris
le pas sur la stratégie géo-politique. Les Etats-unis n'ont plus besoin de
mener une politique d'endiguement d'une menace idéologique, politique et
militaire. La stratégie " d' élargissement démocratique " du Président
Clinton a pour but d'accroître le nombre des démocraties libérales, pas
seulement parce que cela permettrait l'extension et la défense des valeurs américaines,
et pas seulement parce que les démocraties libérales font de bons partenaires
commerciaux, mais parce que les démocraties libérales ne se sont jamais fait
la guerre. L'extension de la démocratie libérale a par conséquent une
dimension vitale de sécurité. Et on retrouve là encore le désir des américains
de faire fusionner politique intérieure et politique étrangère. Comme Bill
Clinton l'a dit, parfois trop souvent si l'on en croit ses détracteurs, il n'y
a pas de différence entre politique étrangère et politique intérieure. Dans
un monde interdépendant d'économies fondées sur les technologies de
l'information, tous les secteurs de la politique tendent à se rejoindre, qu'il
s'agisse de la politique étrangère, commerciale, fiscale, éducative, de défense,
etc..
Dans tous les cas de figure, quelle que soit l'étendue de la démocratisation
du monde et du renforcement de la sécurité américaine qui en découlerait,
tant que l'Amérique libérale et démocratique maintiendra une armée libérale
démocratique, tant que les forces américaines seront utilisées en dernier
ressort, seulement après que les efforts diplomatiques, politiques, économiques
et autres aient été épuisés, et tant que le peuple américain et ses représentants
comprendront et apporteront leur soutien à une intervention militaire perçue
comme conforme aux intérêts et aux idéaux de leur pays, la première clef de
la défense, l'influence morale, se trouvera du côté des Etats-Unis, malgré
l'éventualité d'importantes pertes humaines sur le champ de bataille.