Evolution géopolitique et stratégique du Pacifique insulaire et de l'Australasie à l'orée du XXIe siècle
Pra le Recteur J.P Doumenge
A l'échelle du Pacifique, il est fréquent de traiter de l'identité
culturelle, de l'organisation sociale et de l'art de vivre des populations
d'ancrage multiséculaire indépendamment des stratégies politiques des Etats
contemporains, des activités économiques et des aménagements de leurs
ressortissants. Pourtant, un traitement synchronique et une mise en perspective
historique des réalités culturelles, économiques, politiques et sociales qui
trouvent place en Océanie s'impose au moment où s'expriment des choix
apparemment divergents. Les relations des pays de la "zone" avec ceux
de "l'extérieur" tendent naturellement à se diversifier, mais l'idéologie
longtemps fédératrice du Pacific way (à la fois allégeance aux
coutumes multiséculaires océaniennes et fidélité à l'héritage chrétien
importé dans le courant du XIXe siècle) ne semble plus être réellement opératoire,
alors même que son contenu, exprimé en termes de spiritualité, de qualité de
vie et de protection des ressources et de l'environnement, semble de plus en
plus être une aspiration d'actualité, à l'échelle du monde.
Une aire en prise sur la modernité, dont la population compense son extrême
dispersion par une grande mobilité et une forte urbanisation
La ville, vecteur irrésistible de la modernité, facteur
majeur de hiérarchisation socio-spatiale
Par suite de l'accélération et de la massification des moyens de
transport et de communication, le handicap de la distance s'est considérablement
réduit au cours des trente dernières années: l'Océanie n'est plus perçue
"au bout du monde". Des sites de services informatiques et bancaires
transcontinentaux sont apparus au cours des trente dernières années dans le
paysage économique du Pacifique insulaire, sans toutefois avoir une influence
comparable à celle relevant des bases militaires (îles d'Oahu et de Guam), du
conditionnement des thonidés (Pago Pago), de l'extraction et de la
transformation du nickel (Nouvelle-Calédonie), du cuivre, de l'or et du pétrole
(Papouasie-Nouvelle Guinée) ou encore de l'industrie du tourisme et des loisirs
(îles Hawaii, Tahiti-Mooréa, Guam, Saïpan, Viti Levu).
A l'échelle de cette immense région, n'existe qu'une seule agglomération
d'envergure métropolitaine, Honolulu (800.000 hab.) qui a bâti sa puissance,
depuis les années 1960, sur le tourisme de masse grâce à l'implantation en
bordure de la plge de Waikiki de plus de la moitié du parc hôtelier hawaïen
(78.000 chambres). A l'échelle de l'archipel, dont le produit intérieur brut
s'élève à 33 milliards de dollars (US$), le tourisme procure annuellement une
valeur ajoutée (V.A) de $ 12 milliards, le secteur industriel y contribuant
pour $ 6Md, l'agriculture de plantation pour $ 1Md et l'activité de la base
navale (de première importance pour la puissance américaine) pour $ 3Md. Grâce
à un port et à un aéroport de gabarit international, Honolulu entretient des
relations commerciales importantes avec la Californie, le Japon, la Corée, la
Chine et Hong Kong, Taïwan, Singapour, les Philippines, l'Australie et la
Nouvelle Zélande, ce qui en fait un centre économique performant à l'échelle
internationale (V.A de $11Md pour le commerce, les transports et les services
autres que touristiques). L'ensemble de la Micronésie et l'essentiel de la
Polynésie lui sont directement liés, situés pratiquement dans sa "grande
banlieue" (en comptant évidemment en heures de jet et non de train).
En marge d'Honolulu, cinq agglomérations de taille moyenne se sont développées
dans l'espace insulaire océanien. Elles font toutes figure de pôles
"sous-régionaux": Suva (210.000 hab.) rayonne sur les archipels du
Pacifique central; Port Moresby (270.000 hab.) sur la vaste
Papouasie-Nouvelle-Guinée et sa dizaine de centres urbanisés (dont Lae qui
compte tout de même à présent 120.000 hab.), très accessoirement sur les îles
Salomon; Nouméa (125.000 hab.) sur l'archipel néo-calédonien, le Vanuatu et
les îles Wallis et Futuna; Papeete (120.000 hab.) sur les archipels formant la
Polynésie française et les Iles Cook; quant à l'agglomération d'environ
120.000 hab. regoupant les districts d'Agaña, Tamuning, Barrigada, Mangilao et
Dededo, dans l'île de Guam (tiers central), elle rayonne uniquement sur la
Micronésie. L'île-ville de Guam n'est en fait qu'un simple relais d'Honolulu
en matière de ravitaillement des îles (au Nord de l'Equateur), d'urbanisation
des insulaires, de base militaire américaine et d'équipements touristiques
pour Japonais.
Les quatre autres agglomérations, situées dans le Pacifique Sud, ne sont
pas sous le commandement de cette métropole: Papeete est en contact régulier
avec Paris, Tokyo, Los Angeles et Auckland, autant qu'avec Honolulu; Suva
travaille principalement avec Sydney, Melbourne et Auckland; Nouméa est en
prise directe sur Paris, Tokyo, Sydney et Brisbane; Port Moresby, malgré les
multiples difficultés que connait la Papouasie-Nouvelle Guinée, a des
relations d'affaires avec Séoul, Tokyo, Singapour, Brisbane et Sydney, sans
toutefois avoir le rayonnement des centres précédents. Quoiqu'il en soit, à
l'instar d'Honolulu, ces cinq villes font affaire avec des métropoles situées
sur les bordures continentales du bassin du Pacifique et parfois même bien au
delà; elles servent de relais aux grands réseaux qui structurent le commerce
international, leurs ports et aéroports étant obligatoirement utilisés comme
lieux de transbordement des hommes et des marchandises venant des îles ou y
allant.
Du fait de l'important exode rural induit par la crise de l'agriculture de
plantation intervenue après la Seconde Guerre mondiale, chaque entité
politique a vu se développer, depuis trente à quarante ans, à son chef-lieu,
un centre urbain compris entre 5.000 hab. (Fongafale, sur l'atoll de Funafuti,
dans l'archipel de Tuvalu) et 35.000 hab. (Honiara, aux îles Salomon, avant
l'expulsion des Malaïtans). Comportant services publics et privés, équipements
de sports et de loisirs, commerces en tous genres, ateliers artisanaux voire
industriels, port et aéroport, ces petites villes-capitales ont une importance
directement liée au volume démographique de l'ensemble insulaire placé sous
leur commandement. On perçoit ainsi, à travers le Pacifique insulaire, une hiérarchie
urbaine comportant une métropole, cinq agglomérations d'importance intermédiaire,
et une vingtaine de villes mineures. Tous ces centres urbains constituent des
foyers d'animation et surtout des sources de richesses matérielles et
intellectuelles pour les insulaires: par les emplois qu'ils proposent dans les
activités industrielles et de services, par les produits de grande diffusion
qu'ils mettent à disposition dans les grandes surfaces de vente, ils font
figure de cadre privilégié d'insertion des Océaniens dans la modernité, même
si, ici plus ailleurs, la culture mondiale (dite "occidentale",
puisque largement élaborée et localement importée par les Européens et les
Américains) est critiquée, car jugée trop matérialiste ou pas assez
spiritualiste.
Dans les petits pays de Micronésie et de Polynésie, ainsi qu'en
Nouvelle-Calédonie, il n'est pas rare que l'essentiel de la population vive
maintenant dans un cadre urbanisé, hors des terroirs agricoles traditionnels.
Une bonne partie de cette population reste malheureusement sous-employée et
donc bénéficiaire de très faibles ressources financières. Ayant tendance à
se généraliser, le sous-emploi devient vecteur de contestation et de violence:
le fait est particulièrement préoccupant à Port Moresby, Lae, Honiara et Port
Vila, dans une moindre mesure à Papeete, à Suva et dans les agglomérations s'étirant
sur les atolls de Majuro (Darrit-Uliga-Delap) et de Tarawa
(Betio-Bairiki-Bonriki). Dès lors la frange de population qui se sent "piégée"
dans les capitales des petits pays insulaires se veut critique, voire agressive,
à l'égard de la modernité et de son cadre d'statement privilégié, la ville
(inconnue en Océanie, avant la période coloniale). Il y a donc situation de
porte-à-faux entre une partie importante de la population vivant convenablement
dans le "socio-système" urbain et une autre le rejetant, car n'en
profitant pas ou mal. L'effort des pouvoirs publics est donc partout d'essayer
de canalyser les mécontentements par des politiques d'aide sociale et d'amélioration
de l'habitat. Il n'est d'ailleurs que de constater la progression générale des
zones d'habitat spontané ( les squatts) pour comprendre la fascination
que la ville continue à exercer sur les populations insulaires, malgré la
marginalité dans laquelle certains individus se trouvent confinés.
La quête des insulaires océaniens pour un mieux être matériel en
Australie orientale, en Nouvelle Zélande, à Oahu, voire en Californie
L'attrait sans cesse plus fort des attributs matériels et médiatiques
de la modernité joint à l'insuffisance des emplois d'ouvriers ou d'employés
disponibles dans les villes petites ou moyennes du Pacifique incitent de
nombreux Océaniens, postulant à un travail non-agricole, à se projeter hors
de leur univers insulaire, vers la côte orientale de l'Australie, la Nouvelle Zélande
ou la côte occidentale des Etats-Unis. Malheureusement, par manque de
qualification, ils risquent de ne pas y être recrutés ou seulement d'y
accomplir des tâches mal payées. Seuls les migrants dotés d'une solide
formation peuvent penser réussir dans les métropoles anglophones du pourtour
du Pacifique, lorsqu'ils ne trouvent pas à s'employer dans la capitale de leur
pays.
En fonction d'anciennes affiliations coloniales et d'affinités
ethno-linguistiques, des réseaux migratoires se sont peu à peu organisés à
travers le Pacifique, pour converger, en milieu anglophone, soit vers Sydney et
Auckland, au Sud-Ouest du Grand Océan, soit vers Honolulu et Los Angeles, au
Nord-Est. Depuis les années 1960, on peut juger de l'impact des migrations des Pacific
Islanders en se reportant tout à la fois aux recensements de population des
pays de départ et à ceux des pays d'arrivée. De la sorte, on constate, en
2000, que certains petits pays insulaires océaniens ont plus de ressortissants
hors de leur territoire qu'en dedans: Nauru dont la mine de phosphate est en
voie d'épuisement; Wallis et Futuna, Niue et Tokelau, sans ressources locales
significatives. D'autres voient leur diaspora grandir: Samoa, Tonga, Etats fédérés
de Micronésie, Iles Cook, car leurs productions agricoles, voire leurs activités
industrielles ou touristiques ne rémunèrent pas suffisamment leurs besoins en
équipement et en services. Enfin, la conjoncture politique a fait fuir de Fiji
50.000 ressortissants d'origine indienne, vers Vancouver, sur la côte ouest du
Canada (13.000), mais aussi vers les grands centres urbains de la Californie
(10.000), de la Nouvelle Zélande (11.000) et de l'Australie (16.000), après
les deux coups d'Etat de 1987 et celui de 2000: 2.735 sont des cadres supérieurs
(747 architectes et ingénieurs, 540 juristes, 988 enseignants, 462 méecins et
vétérinaires); on compte aussi, de plus en plus, de modestes agriculteurs,
producteurs de canne à sucre, dont les baux fonciers n'ont pas été renouvelé
par les propriétaires mélanésiens.
A l'orée du XXIe siècle, les ressortissants de Nauru ont investi dans
l'immobilier leurs royalties minières et se sont installés en nombre à
Honolulu, Sydney et Melbourne. Sydney accueille aussi des ressortissants de
Salomon, du Vanuatu et des îles dépendant de la Papouasie-Nouvelle Guinée;
depuis peu, on y rencontre des Indo-fidjiens et des Tongiens. Honolulu, qui est
la porte obligatoire pour entrer aux Etats-Unis (et obtenir la très recherchée
green card permettant d'y séjourner en toute légalité), accueille pour
sa part des contingents importants de Micronésiens (14.000) et de Samoans
(13.000). Certains poursuivent ensuite vers Los Angeles (au moins 6.000 dans le
premier cas, près de 15.000 dans le second).
Par son industrie touristique utilisatrice de main d'oeuvre peu qualifiée,
Guam sert de relais aux Micronésiens dans leur progression vers Honolulu, puis
le continent américain (10.000 s'y relaient depuis trente ans); Pago Pago,
chef-lieu du Samoa oriental américain, grâce à ses énormes conserveries de
thon, joue le même rôle pour les Polynésiens, "aspirant" en
particulier les ressortissants du Samoa occidental indépendant qui ont souvent
une partie de leur famille étendue dans la partie américaine de l'archipel,
pour ensuite les "refouler" sur l'île d'Oahu et la région de Los
Angeles. Ainsi, compte-t'on 12.000 Samoans provenant du Samoa américain et
16.000 du Samoa anciennement néo-zélandais entre les Hawaii et la Californie.
Au total, les territoires de souveraineté américaine accueillent, dans leur
diversité statutaire, 150.000 personnes qui se reconnaissent d'ascendance océanienne
(polynésienne ou micronésienne).
Auckland, qui constitue une alternative à Honolulu, pour les Polynésiens
du Samoa occidental, candidats à l'expatriation, reste la destination majeure
des originaires de Tonga, voire le lieu exclusif d'expatriation des
ressortissants de Niue et de Tokelau et des Iles Cook, anciennes possessions néo-zélandaises.
L'agglomération d'Auckland est de plus en plus utilisée par des Polynésiens
(y compris par des Tahitiens francophones) comme lieu de transit vers Sydney.
Globalement, on évalue à 70.000 le nombre des Pacific Islanders établis
en Nouvelle Zélande: 18.000 viennent des Iles Cook, 35.000 de Samoa, 7.000 de
Tonga (6.000 Tongiens vivent concurremment aux Etats-Unis et 3.000 enfin en
Australie). Ces migrants insulaires qui ont une personnalité socio-culturelle
proche de celle des 200.000 autochtones maori sont en compétition avec ces
derniers sur le marché du travail. Mais, l'apport migratoire le plus récent et
le plus significatif qu'enregistre la Nouvelle Zélande consiste en l'arrivée
de contingents d'Asiatiques qui, de par leurs activités professionnelles
(avocats et comptables indiens, médecins pakistanais, commerçants et
restaurateurs sino-vietnamiens), renforcent le caractère caractère cosmopolite
de la société urbaine sécrétée par le peuplement d'origine européenne et
ce au détriment de l'influence numériquement modeste de la communauté maori.
Dans les territoires de souveraineté française, le phénomène
migratoire tend, depuis le début des années 1990, à se limiter à la venue
des Wallisiens et des Futuniens à Nouméa et de Tahitiens en France métropolitaine.
La Nouvelle-Calédonie ne joue plus le rôle d'exutoire du trop plein démographique
enregistré en Polynésie française. L'agglomération de Nouméa comporte tout
de même un contingent tahitien de près de 6.000 personnes et une communauté
wallisienne et futunienne de près de 20.000 membres; un effectif de 3.000
Ni-Vanuatu vient compléter ce panarama de la mobilité océanienne en faveur de
la Nouvelle-Calédonie. En fait, l'élément migratoire le plus original qui se
développe depuis quelques années est la venue, à temps partiel (correspondant
à l'hiver boréal), à Nouméa comme à Papeete, de Français de métropole désirant
profiter au mieux de leur retraite (et des exonérations fiscales, lorsque leur
séjour y est dominant). A l'image de ce qui se développe sur la côte du
Queensland australien, en Floride ou sur la Côte d'Azur, la presqu'île de Nouméa,
le sud et la côte sous-le-vent de Tahiti amorcent un développement en riviera.
Si dans les deux villes francophones de moyenne importance, la
pression de l'immigration semble baisser de manière significative par rapport
à ce qu'elle a été durant les quatre décennies précédentes, dans les métropoles
anglophones de la bordure du Pacifique, au contraire l'immigration s'amplifie et
se diversifie. Ainsi un fort courant migratoire en provenance de l'Asie du
Sud-Est, tout particulièrement du Vietnam et des Philippines, est en place. Les
nouveaux migrants s'installent en priorité à Sydney, à Melbourne, à Auckland
(Vietnamiens), à Honolulu et à Los Angeles (Philippins et Vietnamiens).
L'espace océanien en ce qu'il a de plus dynamique voit donc se renforcer son
caractère multiculturel, mais cela ne signifie pas pour autant remise en cause
de la position dominante de la culture élaborée par le peuplement d'origine
européenne.
Au même titre que ce que l'on constate dans les grandes villes des
anciennes puissances coloniales, il peut se faire jour, dans certains secteurs
de ces villes-métropoles, des réactions d'hostilité à l'encontre des
migrants récents. Mais, les sociétés urbaines du Pacifique présentent
suffisamment de plasticité pour qu'à terme l'insertion des nouveaux venus se réalise
dans de bonnes conditions. Quoiqu'il en soit, pour limiter les risques d'échec
et avoir en ce cas une alternative, les familles de migrants océaniens ou
asiatiques les mieux organisées ont tendance à s'installer concurremment en
Australie et en Californie, à Honolulu et à Auckland, aux deux "extrémités"
du Pacifique.
En Australie, la modernité "post-industrielle" qui fascine tant
les insulaires océaniens a favorisé le renforcement de la préeminence des
trois grands pôles en prise de longue date sur le Pacifique, à savoir les
trois agglomérations multimillionnaires de Melbourne (3,2 M hab.), Sydney (3,8
M hab.) et Brisbane. Avec l'apport des rivieras de la Gold Coast et de la
Sunshine Coast, Brisbane (2,5 M hab.) présente sur le littoral oriental de
l'Australie une extension et un dynamisme exceptionnels, confirmant l'impulsion
que la tenue de l'exposition universelle a mis en évidence en 1988. En 2000, la
tenue des Jeux olympiques a conforté Sydney comme pôle majeur de l'espace océanien.
Par son rayonnement particulier, cette manifestation a placé l'Australie et,
accessoirement, ses voisins du Pacifique, pour un temps, au "centre du
monde" et de la vie médiatique, alors que, traditionnellement, on les
confine en "périphérie", ce que confirme la plupart des projections
cartographiques de la Terre.
Ce constat est significatif de l'intérêt somme toute limité que nos
contemporains portent à l'Océanie. De fait, peu de routes maritimes ou aériennes
traversent la partie habitée du Grand Océan (principalement située au sud de
l'équateur), surtout depuis la généralisation des porte-conteneurs et des
jumbo jets. La façade occidentale du continent américain ne regarde réellement
sur le Pacifique que depuis Vancouver, San Francisco et Los Angeles et surtout
en direction des Hawaii, de l'Asie Orientale, de l'Australie ou de la Nouvelle-Zélande.
Panama est avant tout un relais entre les deux façades maritimes des
Etats-Unis. A l'autre extrémité du Pacifique, Singapour s'affaire
essentiellement avec les pays asiatiques inscrits dans sa proximité. La
"route" USA-Asie du Nord-Est (Japon, Corée, Chine) n'influence en
rien le développement des pays océaniens: le Pacifique "peuplé" est
loin, pour l'essentiel cantonné dans l'hémisphère sud.
Pourtant, l'agitation présente de façon récurrente en Indonésie ou aux
Philippines, les difficultés de Taïwan vis à vis de la République Populaire
de Chine (RPC) ne laissent jamais insensible lorsqu'on vit à Honolulu, Guam,
Auckland ou Sydney, voire à Port Moresby, Suva, Papeete ou Nouméa et qu'on y
fait de la politique ou des affaires. Avec l'APEC, pays de l'ASEAN
et du Forum du Pacifique font cause commune. Le qualificatif
d'"australasienne" accolé à la partie "continentale" de
l'Océanie (Australie et Nouvelle-Guinée, auxquelles on adjoint souvent, par
commodité, la Nouvelle-Zélande) prend ainsi tout son sens. En France, par
contre, seules les personnes ayant de la famille ou des intérêts moraux et matériels
à Nouméa ou Papeete suivent les affaires du Pacifique. Pour le plus grand
nombre, cette aire reste trop perçue comme un "lac austrolo-américain"
pour qu'une motivation particulière se fasse jour. Le faible taux de
participation au referendum sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie l'a fort bien
démontré en son temps (1988).
Un conservatoire de traditions millénaires, sujet d'orgueil pour les Océaniens
Unité et diversité de la tradition immémoriale, toujours opératoire
La perception du Pacifique réalisée à partir de l'observation des
sociétés traditionnelles est évidemment différente de celle produite par le
référentiel cosmopolite de la modernité (migration, urbanisation, activités
industrielles et services marchands, usage intensif de la télématique, référence
à l'Etat démocratique et à des principes égalitaristes, laïques et
scientifiques). Selon le niveau d'observation qu'on a des réalités culturelles
océaniennes, on peut tout à la fois conclure à une profonde unité ou à une
diversité extrême de l'ensemble, à des engagements irréductibles dans le
traditionnalisme ou à la propention au métissage des valeurs sociétales.
Les éléments d'unité sont à rechercher dans la relation intime et sacrée
que tout homme et, par extension, tout groupe humain basé sur la parenté
entretient avec sa "terre d'élection" qui, par ses qualités agro-pédologiques,
lui a longtemps procuré les éléments indispensables à son alimentation et
qui confère une identité à sa descendance. Si la notion de
"garde-manger" rattachée à tout terroir a perdu beaucoup de son
efficience en 2000, du moins dans les îles à haut niveau de vie, la notion de
"carte d'identité" reste par contre effective pour tout Océanien,
qu'il soit ou non métissé d'Européen ou d'Asiatique.
Les éléments de diversité sont certainement les plus visibles, car
contingents de la grande variété des environnements naturels (grandes terres,
îles hautes, îles basses, atolls), cadres écologiques qui sont souvent
fragilisés par le passage de cyclones, la venue de grandes sécheresses ou
l'activité volcanique. Or jusqu'à la réalisation de sites industriels et d'aménagements
urbains, intervenue durant la période coloniale et fortifiée depuis, toute
société océanienne devait consacrer toute son énergie à la fructification
et à la protection des terroirs agricoles et piscicoles (rivières, lagons et récifs
faisaient l'objet d'une appropriation au même titre que les terres émergées).
La production de vivres constituait l'activité essentielle des groupes humains,
les chefs et les prêtres devant eux-mêmes participer, au plan symbolique, à
l'effort de mise en valeur considéré indispensable à la pérennité de toute
collectivité.
Dans les sociétés traditionnelles de Polynésie et de Micronésie et
dans celles de Mélanésie orientale, les populations se stratifiaient en un
ordre aristocratique et religieux devant protéger les terroirs, par les armes
et la magie, et un ordre des tenanciers devant les faire fructifier. A l'échelle
de toute communauté locale ou régionale, existait un savant équilibre entre
représentants des "vieux occupants", possesseurs inaliénables des
terroirs agricoles (propriétaires fonciers), et représentants des
"nouveaux venus" (au regard de l'histoire migratoire) à qui étaient
conférées des fonctions prééminentes en matière de contrôle et d'animation
des populations (chefs politiques et religieux).
Cette dualité structurelle est toujours opératoire dans un grand nombre
d'îles. En marge de la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie, où l'impact des aménagements
coloniaux a été particulièrement important, elle peut toujours être observée
dans les îles Loyauté. Par contre, sur les atolls de Micronésie où les
disponibilités en terre arable ont toujours été extrêmement limitées, les même
titulaires ont fini par cumuler l'ascendant sur les hommes et la possession des
terroirs, entrainant de fait la production d'un système quasi-féodal.
Actuellement la position des féodaux est évidemment remise en cause: parce que
la terre et le lagon ne nourrissent plus que marginalement les populations, les
membres du peuple préconisent de plus en plus un égalitarisme de droit.
L'exutoire de la migration vers Guam, Oahu, puis la Californie évite pour
l'instant des manifestations explosives, liées à des insatisfactions
statutaires. Par suite d'une forte pression démographique, de nombreuses îles
de Micronésie, de Polynésie, voire les îles les plus petites de Mélanésie
voient partir régulièrement l'essentiel de leurs jeunes adultes vers les
grands centres urbains de la région Pacifique. L'accès inégalitaire à la
terre tout autant que la dépréciation des activités agricoles expliquent
cette "fuite" qui permet en retour, par les revenus tirés du travail
en ville, d'améliorer les conditions matérielles de la vie quotidienne de ceux
qui sont restés dans leurs villages d'origine, évitant une remise en cause des
règles foncières immémoriales. Mais, revers de la médaille, lorsqu'un
insulaire ayant fait fortune "chez les Blancs" revient chez lui avec
l'idée d'y construire une structure industrielle et commerciale, il doit
immanquablement tenir compte des règles coutumières, faute de quoi il se
trouvera un jour exclu de la communauté. Dès lors, certains jeunes critiques
les législations traditionnelles, les jugeant impropres au développement de la
"modernité", en particulier en matière de statut des individus, de développement
d'activités marchandes et de fonctionnement d'institutions démocratiques. Les
turbulences institutionnelles que connaissent depuis quelques années les Etats
mélanésiens, ceux pour qui la kastum a valeur de règle majeure,
peuvent s'expliquer par les contradictions inhérentes au discours
traditionnaliste en matière de gestion des faits de modernité.
Coutume et modernité, une dialectique complexe
Dans tous les cas, la règle de vie des Océaniens tire son originalité
de valeurs d'usage immémoriales: perdre "la coutume" serait perdre
son âme et tout ce qui donne sens à la vie en groupe. Hors des quartiers qui
abritent les expatriés et les descendants de colons, dans les villes
insulaires, la vie collective océanienne (urbaine ou rurale) s'organise donc
toujours autours de groupes politiques élémentaires ou "clans". Dans
les sociétés à pouvoir hérité, une interprétation généalogique permet de
hiérarchiser leur "lignages" en "aînés" et
"cadets", les uns produisant les "chefs", symboles du
commandement, les autres les "serviteurs", sans lesquels des ordres
n'ont aucune efficience. Cette relation binaire "aîné-cadet" est
profondément ancrée dans les mentalités, expliquant que certains
porte-paroles sur la scène de la politique moderne restent soumis dans leurs
avis à la volonté exprimée discrètement par les chefs coutumiers. De même,
la solidarité entre "gens de la même pirogue", de la même vallée
de grande terre ou de la même petite île, reste forte, y compris dans la
migration vers un centre urbain d'importance. Que ce soit in situ ou en
diaspora, les solidarités ancestrales sont relayées par les églises chrétiennes,
en particulier celles de confession protestante. L'armature administrative
post-coloniale elle-même tient souvent compte de l'organisation de l'espace
pre-européen. Ainsi, à Tahiti, les actuelles communes se coulent-elles dans
les anciens territoires de chefferies locales, les maires reprenant pour une
part les tâches de médiation inscrites dans la tradition, à l'égard de ses
administrés, lorsqu'ils sont Maohi ou Afa-maohi.
La volonté d'enracinement de toute action dans un corps de coutumes immémoriales
a fortement influencé les constitutions des pays océaniens dotés des
attributs de la souveraineté. A Fiji, par exemple, le Parlement comporte une
"chambre haute" réservée aux plus prestigieux des chefs coutumiers mélanésiens
(dont le président actuel n'est autre que Rabuka, l'initiateurs des coups
d'Etat de 1987), alors que la "chambre basse", élue au suffrage
universel, selon un mode complexe de pondération entre communautés
ethnoculturelles, accueille conjointement des Mélanésiens, des Indo-fijiens,
un Polynésien représentant l'île de Rotuma et des descendants d'Européens ou
d'Asiatiques plus ou moins métissés. L'adhésion idéologique aux coutumes
ancestrales explique aussi la revendication du peuple kanak, en Nouvelle-Calédonie,
pour que les citoyens français d'origine mélanésienne puissent continuer à bénéficier
d'un droit particulier, voire le retrouver si, d'aventure, un de leurs
ascendants l'avait abandonné; elle est aussi à l'origine de la mise en place
d'un "sénat coutumier", obligatoirement consulté par l'assemblée
territoriale, à présent dénommée Congrès, pour toute matière impliquant le
substrat terrestre de l'archipel néo-calédonien et son peuplement autochtone,
en particulier dans le cadre de l'élaboration de "lois de pays".
D'une façon générale, les sociétés océaniennes comme leurs
homologues d'Asie orientale puisent leur légitimité contemporaine dans une
tradition millénaire, tout particulièrement en matière de contrôle et d'aménagement
de l'espace géographique. Et si, d'aventure, leurs membres n'ont pas une grande
maitrise des technologies modernes, ces collectivités n'en sont absolument pas
complexées. Malgré les déboires rapportés ces dernières années par la
presse internationale, le prestige culturel de la Chine et la réussite économique
du Japon et des "Dragons" d'Asie orientale confortent le sentiment de
méfiance exprimé de longue date envers les représentants du monde occidental,
leurs techniques et leurs valeurs. Il faut, sur ce point, reconnaitre que les
intervenants locaux représentant l'Europe ou l'Amérique du Nord n'ont que très
rarement montrés, par leur comportement, que les "Occidentaux" possédaient
des règles de vie respectueuses des gens, de leurs coutumes et de leur
environnement. La concurrence exacerbée voulue par les Américains à l'échelle
du monde, pour mieux asseoir leur propension à l'hégémonisme, est
parfaitement décodée et stigmatisée.
Au regard de l'importance des ensembles horticoles fonctionnant durant les
siècles qui précédèrent l'implantation des Européens, il est indubitable
qu'existait en Océanie insulaire une organisation socio-spatiale parfaitement
construite, incluant des procédures de régulation simples mais strictes. A
l'heure actuelle, même si bon nombre de ces procédures sont baffouées,
subsistent une multitude d'organisations sociales traditionnelles efficientes,
parfois même des "chefferies" fortes de plusieurs milliers de
personnes, même si l'activité horticole n'a plus partout l'importance économique
et rituelle du "temps des vieux". De même, la dichotomie perçue sur
les grandes terres, par les premiers Européens, entre "gens de mer",
vivant sur les plaines littorales, et "gens de terre", habitant les
montagnes et les vallées intérieures, persiste toujours localement, lorsque
l'impact colonial a été limité; des échanges conventionnés entre gens du
bord de mer et de l'intérieur des terres peuvent même perdurer. La pratique de
tels échanges, de dons et contre-dons, est une constante des sociétés océaniennes,
engageant les générations des siècles durant.
Aussi a-t-on souvent (et rétrospectivement) I'impression d'un monde
immobile. En fait, la mythification, donc la manipulation subtile, de l'histoire
ne permet pas, de prime abord, de prendre conscience des mouvements de
population (par suite de guerres ou de calamités naturelles) et de la remise en
question périodique des idées et, ce faisant, des changements dans la répartition
des pouvoirs entre groupes se reconnaissant de la même culture. L'oubli de
mention des changements d'alliance gouvernementale et parfois des coups d'Etats,
par la presse internationale, ne permet pas de sentir les foyers de crise et
d'en analyser la genèse et la porté. On en reste donc à des considérations
souvent en grand décalage par rapport aux réalités.
Ainsi, est-il infiniment plus facile de rappeler que, pour se prémunir
contre le pouvoir dévastateur des hommes ou de la nature, se sont élaborés,
au fil du temps, de vastes réseaux d'alliance inter-insulaires dont
l'effectivité se matérialisait par l'identité de toponymes dans des archipels
éloignés les uns des autres de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers
de kilomètres. Ces réseaux qui n'ont maintenant plus d'utilité en matière de
ravitaillement en denrées agricoles ou de participation à une expédition
guerrière, gardent néanmoins une pertinence dans les jeux d'influence
politiques ou religieux. Les églises chrétiennes profitèrent tout particulièrement
de l'existence de ces réseaux pour propager, d'île en île, durant deux siècles,"la
parole du Christ", l'adhésion aux églises apparaissant alors aux
mandataires des chefferies traditionnelles comme un excellent moyen de se
fortifier en élargissant leur "rayon d'action". Précédemment, cette
stratégie s'était matérialisée avec succès dans la propagation de la
consommation ritualisée d'une décoction de Piper methysticum, dénommé
kava en langue polynésienne. Ce breuvage local reste un signe capital de
sociabilité et de civilité; son partage scelle traditionnellement tout acte
d'importance, donc toute alliance politique, y compris dans le champ de la
modernité.
Dans les îles mélanésiennes où le pouvoir politique n'était pas hiérarchisé
selon le principe généalogique, mais sur la base d'une compétition de
"grands hommes" (big men) pour l'obtention de titres
honorifiques prisés, la légitimité était fonction de la possibilité de
capitaliser, puis de redistribuer de manière festive de grandes quantités de
vivres (tubercules, rhizomes et cochons) et des parures symboliques (coquillages
marins et dents de cochons). Chaque fois, la réalisation de l'épreuve donnant
lieu à l'obtention du grade souhaité impliquait la participation de vastes réseaux
de parents et de leurs d'alliés matrimoniaux.
L'utilisation des termes de parenté pour formaliser les différents
statuts sociaux (aînés - cadets; oncle - neveu; fils - père - grand père) et
pour nommer les personnages politiques qui y sont attachés dans les sociétés
à forte structure hiérarchique, et qui constituent les "balises"
fixes des collectivités traditionnelles, explique le formalisme précautionneux
prévalant depuis des siècles entre individus ayant un rôle important à
assumer dans la vie publique: on est toujours à infléchir son comportement
personnel dans le sens de la réciprocité "héritée de ses pères".
Aussi, dans le cas de la Nouvelle Calédonie qui connait la juxtaposition
d'une société agraire traditionnelle et d'une société urbaine mise en place
par la colonisation, les autochtones (tout particulièrement ceux vivant dans un
cadre rural) ne peuvent-ils avoir qu'une perception "décalée" des
acteurs issus du peuplement colonial. Le comportement de ces derniers, souvent
personnaliste, est à la fois envié, car une grande marge de liberté leur est
laissée, et dénigré, car jugé contraire au principe de solidarité qui
impose aux individus de se fondre dans leur groupe de référence: la
"personne" est traditionnellement le groupe familial dont chacun
constituant physique ne se conçoit que comme un simple "membre"; dès
lors la personnalité ne peut être individuelle au sens où les ressortissants
de la culture euro-américaine l'emploient.
Cette tradition est ressentie comme "l'assurance sociale" que
tout individu s'est vue conférer à sa naissance par sa famille. Chacun sait
que s'il la perd, c'est le cadre d'statement de sa personnalité qui disparaît.
Donc, même si l'exercice de la tradition au quotidien apparaît contraignant,
chaque individu veille à ne pas casser les éléments de solidarité qui
fondent son identité. A vrai dire, toutes les civilisations mettent en avant la
valeur structurante de la solidarité familiale, mais en Océanie celle-ci est
magnifiée à un tel point que l'idéologie des collectivités d'enracinement
multiséculaire en est toujours fortement imprégnée.
Le Pacifique, un concept moderne dont le contenu reste à préciser
Attendus et sous-entendus d'une terminologie
L'émergence du terme Asie-Pacifique au cours des années 1990
donne le sentiment que le Grand Océan et ses îles ne forment plus un
"tout" comme le prétendent les Océaniens. L'autonomie de la "région"
Pacifique n'apparaît plus évidente. Pourtant, à la différence des siècles
précédents, où par faits de défrichement agricole, d'exploitation minière
ou de conquête guerrière, les grandes régions du monde étaient périodiquement
remodelées, à l'orée du XXIe siècle le monde semble enfin accompli (même
s'il connait une multitude de conflits), inventorié et largement équipé
(certes, avec des inégalités parfois criantes). La dialectique de la conservation
se substitue peu à peu à celle de la conquête (pionnière ou
coloniale). La médiation des tensions ne se fait plus par déplacement géographique
des antagonismes, mais par résorption in situ des sources de contrainte
ou de conflit. Dès lors, le discours du consensus produit par les
insulaires océaniens prend toute sa valeur dans une modernité qui tient
de moins en moins compte des idéologies mondialistes évoquant un progrès indéfini
(libéralisme et socialisme), s'attachant beaucoup plus aux
principes de protection et de valorisation des patrimoines des différentes sociétés
humaines.
A travers l'évocation de traits significatifs de modernité et de
tradition, des relations centre-périphérie à diverses échelles, l'aire du
Pacifique apparait en fait comme un espace complexe à structure
"gigogne", comme l'ont fort bien exprimé B.Anthaume et J.
Bonnemaison, en 1988, dans leur Atlas du Pacifique: au plus large, le Bassin
du Pacifique qui couvre 25 millions de km2; puis L'Asie-Pacifique
incluant l'Océanie; enfin au coeur du dispositif lesîles du
Pacifique. Evidemment, cette nomenclature demande parfois à être précisée.
Ainsi, la Nouvelle Zélande est-elle la somme de deux grandes îles, mais reste
"extérieure" au Pacifique insulaire, tout en accueillant une
communauté polynésienne importante; La Papouasie-Nouvelle Guinée émarge,
comme l'Australie, à la partie continentale de l'Océanie, mais peut-être
incluse dans le Pacifique insulaire puisqu'elle participe, malgré sa masse, à
la problématique des îles, au delà par le fait que ses ressortissants émargent
aux traditions mélanésiennes.
La perception du Pacifique est donc extrêment fluide, mais jamais imprécise,
fonction tout compte fait du thème en débat et des acteurs qui y participent.
L'Australie et la Nouvelle Zélande peuvent être membres du Forum des Iles
du Pacifique, initialement Forum du Pacifique Sud, aux cotés de la
Papouasie-Nouvelle Guinée, des Etats Fédérés de Micronesie, des îles
Marshall, Kiribati, Tuvalu, Nauru, Salomon, Vanuatu, Fiji, Samoa, Tokelau, Niue
et Cook, sans pour autant représenter "le Pacifique". Ce sont les
petits Etats souverains qui le font, parfois en association avec les territoires
autonomes ou dépendants, comme au sein de la Communauté du Pacifique
(initialement Commission du Pacifique Sud) et de l'Organisation des Jeux
du Pacifique. La France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, tout autant que
l'Australie et la Nouvelle Zélande sont membres de la Communauté du
Pacifique, au titre du maintien de leur souverainété sur certaines îles
océaniennes, mais restent évidement perçues comme "puissances extérieures".
Quant à la Nouvelle Zélande, elle ne peut toujours pas être identifiée par
les insulaires océaniens au Pacifique insulaire, par suite de la place
dominante de son peuplement d'origine européenne. Comme, par ailleurs, Tokelau
lui reste affilié, Niue et les Iles Cook associées, elle apparaît toujours,
à tord ou à raison, comme une "puissance coloniale". A coup sur,
elle est "une métropole" dont on recherche l'attrait, mais qui ne
constitue pas un "chez soi" pour un insulaire du Pacifique.
Quoiqu'il en soit, dans le présent comme dans le proche avenir, les
discours identitaires ne doivent pas nous faire perdre de vue la structure
ternaire du vaste ensemble dénommé Pacifique et sa diversité d'intérêt:
- un axe structurant Los Angeles (Californie) - Honolulu (Hawaii) - Sydney
(Australie) - Auckland (Nouvelle Zélande), participant activement à la
modernité cosmopolite qui s'est développée à l'échelle du monde (Global
modernity), qui structure et ravitaille le monde insulaire tout en observant
attentivement l'évolution de l'Asie orientale, perçue à la fois comme un
partenaire économique privilégié et une aire politico-culturelle
potentialement dangeureuse, en cas d'affirmation de la puissance chinoise ou en
cas de formalisation d'une communauté inter-étatique cohérente; sur la base
du regroupement des pays de l'Association of South-East Asia Nations (ASEAN),
une zone de libre échange est déjà en place;
- autour de l'axe australo-américain, de petits pays insulaires au
potentiel naturel faible (Micronésie, Polynésie hors Hawaii, îles petites et
moyennes de Mélanésie), incomplètement valorisé ou soumis aux fluctuations
des marchés internationaux (Fiji, Nouvelle Calédonie, Papouasie-Nouvelle Guinée),
qui ont toujours une balance commerciale déficitaire; lorsque leur territoire
est trop exigu, ils ont une propension à voir s'expatrier leurs hommes arrivés
dans la force de l'âge, la dépression démographique qui en résulte
provoquant alors un sentiment profond de marginalité; lorsqu'ils ne perdent pas
leurs hommes, ces petits pays présentent une fâcheuse tendance à voir le
pouvoir gouvernemental se dissoudre, les localismes culturels s'exacerber et par
voie de conséquence les efforts de promotion économique et sociale se dégrader;
- une bordure continentale (de Singapour au Kamtchatka), intégrant trois
pays archipelagiques situés en mitoyenneté (Japon, Indonésie et Philippines),
observant de près la Chine et l'Amérique, commerçant intensément avec le
monde entier, mais ne regardant vraiment en direction de l'Océanie que depuis
la crise économique de 1997. Seul le Japon, déjà partenaire commercial privilégié
de l'Australie, tente véritablement une opération de séduction à travers
l'action du Centre des Iles du Pacifique, inauguré à Tokyo en 1996. L'intérêt
des milieux d'affaires japonais se cantonne toujours, pour l'essentiel, aux îles
de Guam, de Saïpan et des Hawaii, toutes situées dans la sphère américaine,
où ils ont acquis des parts prépondérantes dans le domaine du tourisme, de
l'hôtellerie et des loisirs: il faut compter au total, pour les trois
destinations, 10 millions de touristes en moyenne par an, dont 7 millions de
Japonais, depuis la fin des années 1990. Quant aux "communautés chinoises
d'outre-mer", elles se tournent vers la façade maritime de la Chine et ses
mégalopoles et vers Taïwan, gardienne de la tradition millénaire et surtout pôle
économique particulièrement dynamique au regard de la modestie de sa
superficie, de l'effectif de sa population et de ses ressources naturelles.
La position particulière de l'Australie et de la Nouvelle Zélande
"Géant" à l'échelle océanienne, puissance tout juste
"moyenne" à l'échelle asiatique, l'Australie, peuplée de 20
millions d'habitants, en grande majorité de migrants venus d'Europe et de leur
descendance, reste toujours perçue comme "pointe extrême de
l'Occident". Or, dans les contextes de l'Océanie et de l'Asie-Pacifique,
on magnifie "l'autochtonie": passer pour "allochtone" donc
"d'origine étrangère", constitue un handicap, d'autant plus
difficile à se résorber que l'Australie de 2000 n'a toujours pas sorti son
peuplement aborigène de la marginalité où les colons-éleveurs l'ont confiné
depuis plus de deux siècles.
Pour éviter la réprobation internationale et l'isolement politique
concomitant, les milieux intellectuels et à leur suite les milieux politiques
d'obédience travailliste ont tenté, au début des années 1980, de promouvoir
l'idée d'une continuité entre l'Asie et l'Australie: le concept
d'"Australasie", étymologiquement "du Sud de l'Asie", est
ainsi né pour qualifier l'ensemble Australie - Nouvelle Zélande auquel
s'ajoute la Papouasie-Nouvelle Guinée lorsqu'on ne l'intègre pas au Pacifique
insulaire. Les Australiens étaient alors obnubilés par le dynamisme démographique
et la rapidité du développement des pays d'économie libérale du Sud-Est
asiatique. Ils voulaient se prémunir contre toute "invasion".
Aujourd'hui, au vu de l'importance croissante des Asiatiques dans ce pays, la
connotation "sud-asiatique" affichée par certains milieux australiens
présente plus de pertinence que lorsqu'elle fut énoncée, mais l'image d'une
Australie "terre de Blancs" reste effective et la crainte de
"l'invasion des Jaunes" moins présente.
D'ailleurs, le revirement de l'Australie intervenu en 1999, à propos de
l'Indonésie, à la suite de la décision des Nations Unies d'intervenir au
Timor oriental, a démasqué l'axe stratégique de l'Etat-continent de l'émisphère
austral: être le partenaire privilégié des Etats-Unis pays chez qui les
Australiens "blancs" retrouvent les éléments constitutifs de leur
identité collective, y compris depuis peu une "compassion" pour le
"peuple autochtone" aborigène, l'équivalent des Indian Nations d'Amérique
du Nord. Les Australiens d'un âge avancé n'oublient pas non plus qu'ils durent
à l'entrée en guerre des Etats-Unis de ne pas avoir vu leur pays envahi par
les Japonais en 1941. En retour, les Australiens ont participé à la reconquête
du Pacifique entre 1942 et 1945, puis ont soutenu les actions militaires menées
par les troupes américaines en Asie continentale (Corée et Vietnam).
En marge de cette relation privilégiée, la Nouvelle Zélande tient à l'égard
de l'Australie le rôle dévolu au Canada par les Etats-Unis: celui d'être un
partenaire de proximité, solidaire en terme de choix fondamentaux puisqu'ayant
en commun une culture anglophone dominante. Mais, comme la communauté
francophone du Québec procure au Canada une personnalité "récessive"
stimulante, la communauté maori procure à la Nouvelle Zélande une
"valeur ajoutée" originale: par sa participation à la civilisation
polynésienne, elle crée une "ouverture" en direction du Pacifique.
Sa personnalité s'est avérée suffisamment forte pour mettre en échec la
politique d'assimilation initialement menée par les autorités néo-zélandaises.
Elle les a même amenées à réviser leur vision du monde, fortement indexée
sur la Grande Bretagne. En 2000, le pilier culturel polynésien équilibre donc
en principe le pilier britannique: l'initiation à la langue maori est
obligatoire pour tout jeune scolarisé dans l'enseignement primaire; les marae,
les maisons de réunion traditionnelles font partie du paysage urbain; les
terres coutumières sont reconnues sacrées. Et même si une compétition existe
entre Polynésiens de "l'intérieur" (les Maori) et de "l'extérieur"
(les Pacific Islanders), les insulaires océaniens se sentent en général
plus à l'aise en Nouvelle Zélande qu'en Australie. Pourtant, le caractère
cosmopolite et pluriethnique marqué des agglomérations millionnaires aussies
plait aux expatriés. Car, si l'autochtonie est vécue comme la valeur cardinale
dans les contextes de l'Océanie insulaire et de l'Asie, en Australie et en
Nouvelle Zélande, le multiculturalisme y est perçu comme "le"
facteur d'équité par les minorités ethnoculturelles d'origine océanienne ou
asiatique: l'adhésion au pluralisme semble en l'occurence liée au fait qu'on
vit "hors de son espace de référence naturel".
On constate en parallèle, qu'un début de reconnaissance du fait aborigène
a été réalisé par la société australienne dérivant du peuplement européen,
dans la foulée des Jeux olympiques et de la victoire de la jeune athlète Cathy
Freeman. Comme souvent dans les pays "jeunes", le développement du
sport est en Australie et en Nouvelle Zélande un phénomène majeur de société
et de culture, dont la résonnance politique peut, de l'extérieur, sembler
disproportionnée. En fait, c'est le ciment qui unit les Australiens et les Néo-Zélandais,
au delà de leur diversité d'origines et de moeurs. La valeur reconnue des
Australiens et/ou des Néo-Zélandais en rugby, tennis, natation, voile ou athlétisme
conforte par ailleurs leur rayonnement aux échelles océanienne et mondiale.
Fait symptomatique, les meilleurs rugbymen samoans ou tongiens jouent à présent
dans les sélections provinciales d'Australie et de Nouvelle Zélande, engagées
dans le tournoi international annuel dénommé Super Twelve .
Le décalage de ces deux pays par rapport aux nations asiatiques semble
aussi se gommer puisque plusieurs d'entre elles se sont ralliées au choix de
Sydney, au détriment de Pékin, lors du vote d'attribution des Jeux Olympiques
de 2000, intervenu à Monaco en septembre 1993 (ce que ne mentionne aucune
source écrite parue depuis sur ce sujet). A cette occasion, précédant de
quelques années la "rétrocession" de Hong Kong, le comportement des
officiels chinois participant au comité de candidature de Pekin, déjà
stigmatisés pour leur responsabilité dans les évènements dramatiques de 1989
survenus sur la place Tian An-men, avait été jugé trop arrogant. Il n'est pas
dit aussi que les Chinois d'outre-mer n'aient pas voulus, en sous main, donner
une leçon de "savoir-vivre" aux Chinois du continent et à se "dédouaner"
vis à vis des ressortissants autochtones de leurs pays d'accueil. En cela, peut
être, et de façon conjoncturelle, l'Australie a pu constituer un enjeu pour
les Asiatiques.
D'apparence plus significative est l'invitation permanente dont bénéficie
la Papouasie-Nouvelle Guinée aux réunions de l'ASEAN, organisation
intergouvernementale qui regroupe l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la
Thaïlande, Singapour, Bruneï, le Myanmar (ou Birmanie), le Vietnam, Le
Cambodge et le Laos. Quant à l'Association économique des pays du Pacifique (APEC),
elle pourrait avoir dans l'avenir une importance mobilisatrice, dans la mesure où
les pays asiatiques qui ont connu un grave coup d'arrêt dans leur croissance économique
(en 1997), ont pour idée de bâtir un front commun avec les petits Etats
insulaires, afin de contre-carrer durablement les directives du FMI et, par delà,
le leadership des Etat-Unis dans la région, même si leurs diplomates affirment
voir dans la présence américaine un "facteur d'équilibre et de prospérité";
ils sous-entendent pour l'occasion vouloir éviter à tout pris un face à face
hasardeux avec la République Populaire de Chine qui a été, des siècles
durant, "la" puissance à qui on devait payer tribu.
Avec la mise en place, en 1999, de l'East Asia Free Trade Area
commence à se mettre en place un "marché commun" d'une Asie à
dominante libérale qui, si elle réussit, attirera inévitablement à elle les
pays de l'Océanie. Les dix années à venir vont être sur ce point décisives.
Mais, d'ici là, les pays du Pacifique auront à préciser le contenu de leur
personnalité et le rôle qu'ils veulent collectivement assumer sur la scène
internationale.
Quelle problématique probable pour les pays du Pacifique au XXIe siècle
?
Les limites de la rente "géostratégique" et des
effets de la MIRAB Economy vulgarisée dans les petits pays insulaires au cours
des trente dernières années
Au moment de changer de siècle, le Pacifique insulaire fait figure
encore trop souvent de "parent pauvre" de la modernité. Parce que démographiquement
déprimé, la politique de coopération qui peut y être menée a une porté
limitée. Pourtant, dans un passé récent, les Etats et territoires de cette région
du monde ont été courtisés par les grandes puissances. En effet, à la suite
de la définition, par les Nations Unies, de "zones économiques
exclusives" (ZEE) de 200 milles marins (convention de Montego Bay, 1982),
ces pays insulaires ont vu leur intérêt géopolitique revalorisé, en
particulier en matière de développement de la grande pêche océanique.
Certains pays comportent par ailleurs des potentialités intéressantes dans les
domaines de l'aquaculture et de la perliculture lagonaires, du moins pour des
productions en faible quantité, mais de grande qualité.
Mais, avec l'effondrement de la puissance soviétique et le replis stratégique
des Etats-Unis de l'Asie du Sud-Est (fin des années 1980 - début des années
1990), le financement des Etats micronésiens ou polynésiens, par le biais de
conventions de pêche, n'apparait plus aussi profitable, d'autant plus qu'en
2000 on a constaté la saturation complète du marché mondial du thon. Un
rapport émanant de la Chambre des Représentants du Congrès des Etats-Unis a
pour l'occasion vivement critiqué l'usage fait de l'aide américaine investie
dans cette filière et les industries connexes ($1,6 milliard): "usines et
entrepôts désaffectés, tombant en ruine".
Par ailleurs, les mines sont entre les mains de quelques consortiums
internationaux, sur lesquels les gouvernements locaux ont peu de prises, ce qui
les empêche de tirer le meilleur profit de la ressource extraite. Seules les
bases militaires, en particulier celle de Kwajalein (Marshall), spécialisée
dans la réception des missiles lancés par les Etats-Unis depuis la Californie,
restent rémunératrices. Les revenus compensatoires aux expérimentations nucléaires
américaines (de Bikini et Enewetok) et françaises (de Mururoa et Fangatofa)
apportent aussi, pour un temps, une stabilité budgétaire importante à l'Etat
"en libre association" des îles Marshall et au gouvernement autonome
de Polynésie française. Mais, rapidement, la rente stratégique des petits
pays insulaires risque de décliner: depuis la signature par la France et les
Etats-Unis du traité de dénucléarisation du Pacifique Sud, rédigé à
Rarotonga (Iles Cook) en 1985, la "sanctuarisation" du Pacifique
"peuplé", tant espérée des Océaniens, semble acquise. Les bombes
atomiques largées sur Hiroshima et Nagasaki, au Japon, en 1945, ont
terriblement impressionné les gens du Pacifique, d'où un "pacifisme"
rigoureux, érigé en doctrine politique dans l'ensemble de l'Océanie, en
particulier par les églises protestantes qui depuis deux siècles cherchent à
réaliser dans cette région du monde "le royaume de Dieu", où la
paix devient un principe absolu, hors de l'espace et du temps.
Si les Etat-Unis ou l'Australie ont à se protéger sur leurs marges et inévitablement
à asseoir leur sécurité sur une politique rémunératrice pour leurs voisins,
on ne voit pas tout de même qui pourrait remettre en cause leurs intérêts
vitaux, d'autant plus qu'un pacte USA - Australie - Nouvelle Zélande court
toujours (ANZUS). Dès lors, il ne faut pas s'attendre à ce que ces trois
puissances fassent beaucoup d'efforts en matière de "sponsoring" des
petits Etats océaniens. Ceux-ci s'en plaignent déjà.
Quant à la France, ses intérêts ne sont plus véritablement militaires
ou économiques (le rôle stratégique de l'industrie du nickel en Nouvelle-Calédonie
est à relativiser), mais plutôt culturels (liés en partie à la solidarité
francophone), donc relevant de ressources moins conséquentes que précédemment.
Ses territoires d'outre-mer ont à présent des infrastructures dignes de pays développés,
souvent surdimentionnées, tant les populations desservies sont faibles hors des
capitales. En conséquence et compte tenu des coûts élévés d'investissement,
la marge de progression des économies de ces territoires va certainement se
limiter à l'élargissement des rivieras qui se sont construites à
Tahiti et autour de Nouméa. Il peut y avoir aussi création d'une ou deux
nouvelles unités de traitement du nickel (par procédé pyrométallurgique à
Koné dans le Nord, par procédé chimique à Goro dans le Sud), de 50.000t de
capacité globale, soit l'équivalent de l'unité actuellement en production à
Doniambo, aux portes de Nouméa.
En doublant sa production de métal, la Nouvelle Calédonie aurait
indubitablement la possibilité de valoriser son capital minier à 100% , sur la
base de la meilleure production annuelle extraite; cela se ferait
essentiellement au détriment des fondeurs japonais, destinataires actuels de près
de la moitié du minerais et qui pourraient très bien se tourner vers la
Papouasie-Nouvelle Guinée qui va prochainement ouvrir une mine de nickel dans
la province de Madang. Encore faut-il que la conjoncture mondiale le permette.
Les opérations projetées en Nouvelle Calédonie ne seraient financièrement
rentables que dans une conjoncture de maintien sur une longue durée de hauts
cours sur le marché mondial (permettant localement de dégager de 1,5 à 2
milliards F. de valeur ajoutée) et encore si le grand projet industriel de
Voisy Bay, au Canada, ne voit pas le jour. Pour le nickel comme pour toute autre
matière première, le marché mondial n'est en effet pas extensible à
l'infini.
Les marges de manoeuvres économiques apparaissent toujours réduites dans
le Pacifique insulaire, ce qui fait que, par compensation, les Océaniens
cherchent légitimité et notoriété sur le terrain institutionnel. Dans la
mesure où toutes les sociétés insulaires ont maintenant obtenues de pouvoir
se gouverner par elles mêmes, les concepts de "pleine souverainété"
et, à défaut, de "lutte pour l'indépendance" ont perdu beaucoup de
leur pouvoir mobilisateur, même si cette partie du monde a vécu une décolonisation
tardive et, pour certains, inachevée.
Avec un recul trentenaire, on se rend compte aussi que la MIRAB economy
(MI pour "migrations", R pour "remittance
" c'est à dire "rapatriement des fonds amassés par les
migrants", A pour "aide" et B pour
"bureaucratie"), promue par les petits Etats, n'est pas la panacée en
matière de "développement durable". Sa mise en oeuvre fut réalisée
sous l'égide des institutions dépendant des Nations-Unies (CNUCED, ESCAP), de
la Communauté du Pacifique, du Forum et de son organe économique
le South Pacific Bureau for Economic Cooperation. Mais, chacun oublia que
la notion même de "développement durable" ne pouvait être
pertinente que si elle s'appuyait sur des ressources naturelles, humaines et
financières stables. Or, l'aide publique au développement (APD) prodiguée par
les Etats-Unis, l'Union européenne, le Japon, la France, l'Australie, la
Nouvelle Zélande, le Canada, le Royaume-Uni, la Corée, la RPC ou Taïwan reste
conjoncturelle. Elle est régulièrement négociée et "soumise à
conditions résolutoires", ce qui signifie implicitement qu'elle peut être
réduite. Elle peut aussi être bloquée, comme ce fut le cas pour Fiji, après
les coups d'Etats de 1987 et celui de 2000. Sans "tirage" fixe de
revenus extérieurs, la conjoncture insulaire reste donc aléatoire.
A l'aléas de la négociation fait pendent l'aléas des opinions
publiques: que la confiance flanche, qu'un conflit d'envergure, tel un coup
d'Etat ou une confrontation extérieure du type "guerre du Golfe", se
déclenche et une destination touristique peut être fortement minorée. En
1991, Hawaii a perdu 3 milliards de dollars de revenus et Guam plus d'un quart
de milliard. En 1987-89, puis en 2000, c'est au tour de Fiji de voir disparaître
une bonne partie de son revenu touristique. Les fluctuations du tourisme
international comme les cours des matières premières, ne permettent pas une
programmation rigoureuse du long terme.
Faute de marchés intérieurs suffisants, les petits pays insulaires sont
extrêmement vulnérables. C'est ce qui explique qu'en Nouvelle Calédonie, au
sein même du parti d'indépendance kanak, certains pensent au maintient d'une
"co-souverainété" avec l'Etat français telle qu'elle ressort de
l'application de la loi de large autonomie de mars 1999, plutôt que d'assumer
l'exercice de la pleine souveraineté qui constituerait une prise de risque
politique énorme, compte tenu du fractionnisme chronique du mouvement indépendantiste,
mais aussi de la perte automatique de 4 milliards F. sur les 5 Md F. provenant
actuellement des transferts de fonds publics métropolitains (voulus par
l'accord de Matignon en 1988, confirmé par l'accord de Nouméa en 1998). Un
accord de coopération peut éventuellement compenser la perte des frais de
souveraineté (1 Md F. en 2000), mais ils ne peuvent évidemment pas inclure les
coûts de protection sociale et ceux émanant de la rémunération des
fonctionnaires de l'Etat français qui travaillent en 2000 dans les
administrations décentralisées implantées à Nouméa, en "brousse"
et dans les îles (en particulier dans l'éducation nationale et la santé
publique) et qui disparaîtront au jour de l'indépendance, les services du
Ministère des Finances se chargeant évidemment de leur trouver une nouvelle
destination au sein de l'espace de souveraineté français.
La recherche de formes de soutien non aliénantes, compensatoires aux métropoles
"coloniales"
En 2000, les petits Etats insulaires du Pacifique trouvent la coopération
avec les "puissances extérieures" proches (Australie, Nouvelle Zélande)
moins gratifiantes que lorsqu'ils mirent sur pied, par une commune volonté,
leur Forum. Certes, il existe un accord entre les deux puissances "régionales"
et leurs voisins océaniens: le South Pacific Regional Trade and Economic
Cooperation Agreement (SPARTECA) permet par exemple d'harmoniser les marchés,
depuis 1981. Mais l'Australie et la Nouvelle Zélande n'ont pas besoin du
Pacifique insulaire pour assurer leur développement: 60% des productions
agropastorales et des matières premières minérales qu'elles fournissent vont
au Japon; le Pacifique insulaire ne les intéressent qu'à la marge, pour l'écoulement
de produits finis non absorbés par leur marché intérieur. Ces deux pays ont
d'ailleurs constitué de longue date un "marché commun" pour faire
masse par rapport aux grands acteurs de l'économie internationale que sont
l'ALENA, la CEE/UE, le Japon et, peut être demain, les pays de l'ASEAN, au
travers de l'EAFTA.
Premier partenaire de l'Australie, le Japon tente actuellement de
conforter son "marketing" vis à vis des pays insulaires océaniens
par une action culturelle habile. La fondation Sasakawa distribue ainsi
annuellement 80 millions de dollars aux petits Etats du Pacifique. Il est vrai
que des similitudes de comportements peuvent être notées chez les
ressortissants de l'espace insulaire et péninsulaire d'Asie orientale et chez
les Micronésiens et les Polynésiens. Après tout, les Micronésiens et les
Polynésiens ont le même fonds culturel que les Malais, les Indonésiens et les
Philippins, voire certaines caractéristiques notées chez les Japonais. Le développement
des connivences entre Asiatiques et Océaniens peut donc progresser vers une véritable
"solidarité de zone", si, d'aventure, les attitudes des Américains
et à leur suite des Australiens devenaient trop contraignantes, au delà du
fait qu'elles sont déjà trop condescendantes. Or, dans le Pacifique, comme en
Asie, on supporte difficilement de "perdre la face" ou d'être
"humiliés".
Pour les petits pays insulaires, deux axes de recherche de soutien non-aliénants
sont actuellement perceptibles, dans une conjoncture qui reste pleine d'aléas:
- Les organisations non-gouvernementales d'obédience internationale,
ayant une influence sur les Nations-Unies, en particulier dans les grands forums
où se débattent les grands problèmes du monde de demain, en particulier en
matière de protection des environnements fragiles, auxquels émargent les îles
basses et les atolls (la remontée du niveau moyen des mer dans l'hypothèse
d'un fort réchauffement de l'atmosphère pourait faire disparaitre l'essentiel
de la Micronésie et une grande partie de la Polynésie); l'Union internationale
de conservation de la nature (UICN), Green Peace, Amnesty International,
diverses fondations ancrées sur la côte Ouest des Etats-Unis et du Canada, en
Australie, en Nouvelle Zélande ou au Japon ont beaucoup investi en matière de
surveillance du climat mondial et du niveau de la mer, de protection des zones
comportant des sites d'extraction minière, de promotion de la condition féminine
et de respect des peuples autochtones; la participation des partis militant pour
l'écologie politique dans les pays insulaires du Pacifique au premier congrès
mondial des "Verts" prévu en Australie, en avril 2001, illustre bien
cet axe de coopération;
- Les regroupements régionaux d'Etats pouvant assurer des sponsorisations
dans le cadre d'actions multilatérales: l'Union européenne et l'ASEAN
constituent sur ce plan là des partenaires pour les insulaires du Pacifique;
pour l'ensemble Australie - Nouvelle Zélande, la perception du partenariat avec
l'Union européenne (UE) et l'ASEAN s'inscrit dans un contexte différent, d'écoulement
de produits nationaux (lait et produits dérivés, céréales, viandes...) et
d'orientations géostratégiques macro-régionales, c'est à dire à l'échelle
de ce qu'on appelle communément "l'Asie-Pacifique". Le fait que les
pays du Forum aient conclus avec l'Europe des accords de pêche en 1990
montre un début de réalisation sur ce deuxième axe de coopération. Il en va
de même de la participation de l'UE, à hauteur d'un million d'Euros, au
financement du Festival des arts du Pacifique, tenu fin 2000 à Nouméa. Au
demeurant, l'implantation du siège de la délégation de l'Union européenne
pour le Pacifique à Suva, à proximité du siège du Forum, souligne la
volonté affichée de coopération euro-océanienne qui, faut-il le rappeler,
s'inscrit de longue date dans le cadre conventionné UE-ACP (Accords de Lomé et
de Cotonou) et qui se traduit depuis quelques années par l'organisation chaque
année d'une réunion post-forum incluant, aux cotés des pays océaniens, les
"puissances extérieures" toujours impliquées dans la marche du
Pacifique.
Si, d'une façon générale, la voie du "multilatéralisme"
semble être la moins aliénante pour les petits pays, les Etats insulaires du
Pacifique mènent tout de même une coopération bilatérale active.
L'Australie, la Nouvelle Zélande et la France font preuve d'une disponibilité
fluctuante. Dans le cadre des institutions prévalant en Nouvelle-Calédonie
depuis 1999, un pouvoir de négociation et de coopération a été conféré par
l'Etat français au gouvernement du pays et aux exécutifs des trois provinces.
Des affinités naturelles entre Mélanésiens ont conduit les leaders kanak
ayant en charge le Nord de la Grande Terre et les Iles Loyauté à faire
profiter le Vanuatu ou les Salomon de leurs ressources financières, en matière
de développement social ou culturel. En août 2000, la Nouvelle Calédonie et
PNG viennent de signer un accord de pêche ouvrant aux navires calédoniens la
ZEE papoue. En parallèle, des intérêts financiers et technologiques
australiens viennent de permettre le démarrage de la production de perles
noires à Kiribati et aux Salomon.
Mais, c'est avec la RPC ou Taïwan que la coopération bilatérale semble
être la plus "mouvementée", puisqu'elle s'inscrit dans la rivalité
maintenant cinquantanaire opposant les représentants de la Chine nationaliste
et de la Chine comuniste. L'aide publique de Taïwan offerte à Nauru, à
Tuvalu, aux Marshall ou aux Salomon est à présent déterminante pour la vie de
ces petits Etats; récemment, le gouvernement d'Honiara a obtenu $ 2 millions de
subvention pour son fonctionnement en urgence, au lendemain de la crise opposant
ressortissants des îles de Guadalcanal et de Malaïta. En PNG, un récent
changement de gouvernement a infléchi les relations entre Papous et Chinois au
profit de la RPC. Au registre de l'action des pays de l'Asie du Sud-Est dans le
Pacifique, il est aussi à noter les importants investissements malais dans
l'exploitation forestière à Fiji, aux Salomon et en PNG.
En général, les pays insulaires océaniens font appel à des
multinationales domiciliées principalement dans les pays pourvoyeurs d'aide au
développement pour exploiter leurs ressources agricoles, minières ou forestières.
Les intérêts des Etats ne correspondent que très rarement à ceux des
populations, d'où d'incessantes contestations formulées par ces dernières en
matière de protection de l'environnement ou d'exercice de droits fonciers.
Quoiqu'il en soit, si les royalties dues par les grandes firmes exploitantes
peuvent être conséquentes (pour pouvoir exploiter la mine d'Ok Tedi dans le
centre de PNG, la firme BHP a du octroyer $357 millions à aux "propriétaires
fonciers"), en revanche le montant de l'APD par habitant reste très inférieur
à ce que confère une puissance souveraine à ses territoires, dans le cadre de
son action de décentralisation administrative: en 1994, les territoires dépendants
ont obtenu $ 1300 par habitant ( et même $ 3200/hab. pour les seuls TOM français),
contre $ 135/hab. pour les Etats insulaires indépendants. Restant subordonnée
à des transactions commerciales entre pays donnateurs et receveurs, l'APD
s'oriente rarement vers ceux qui en ont le plus besoin.
En divers domaines, l'APD est pourtant indispensable: pour l'éducation et
la santé, la protection des environnements terrestres et marins, la
valorisation d'énergies renouvelables (photo-voltaïque ou éolienne), la
production d'eau potable à partir d'une eau saumâtre ou de l'eau de mer, l'amélioration
génétique ou la lutte contre les parasites en agriculture, l'équipement des
ateliers d'artisanat, l'organisation des armements de pêche côtière ou
lagonaire. Mais plus que de faire l'objet de "transferts" de puissance
développée à petit pays en développement, ces domaines sont abordés de manière
privilégiée dans le cadre des programmes menés par la Communauté du
Pacifique, dont le très important South Pacific Regional Environment
Program réalisé avec la participation du PNUE/UNEP.
Au total, au cours de la période quinquennale 1990-1994, les ressources
financières allouées aux pays océaniens par les "puissances extérieures",
au titre de l'APD, se sont élevées à $ 4120 millions en provenance de la
France, à $ 2851 M de l'Australie, à $ 1040 M du Royaume-Uni, à $ 859 M du
Japon, à $ 664 M des Etats-Unis et à $ 254 M de la Nouvelle Zélande.
Entre assistance et turbulence, un monde en quête de stabilité
A l'orée du XXIe siècle, le Pacifique ne peut toujours pas être
considéré uniformement comme un havre de paix, malgré les efforts déployés
en ce sens par les membres du Forum.. On peut même dire que les troubles
ont tendance à s'intensifier dans sa partie occidentale, tant sur sa
"face" interne que sur son "versant" externe. Les pays de
l'aire mélanésienne et les archipels insulindiens connaissent des difficultés
de tous ordres, en particulier une grande instabilité institutionnelle. Les
puissances du pourtour du Bassin, au premier rang desquelles sont à placer les
Etats-Unis, le Japon et Australie, fort légitimement s'en inquiétent, comme
les petits Etats insulaires situés dans le Grand Océan. Or, rien dans le court
terme ne laisse à penser que les difficultés diagnostiquées vont pouvoir
disparaître.
Le développement de plus en plus marquée d'une ligne de fracture
intra-océanienne
Les accords de défense inhérents au pacte d'association des Etats Fédérés
de Micronésie (EFM), de Palau (ou Belau) et des Marshall aux Etats-Unis d'Amérique,
les statuts de Commonwealth des Mariannes du Nord et de Territoire de l'Union de
Guam ont permis aux îles du Pacifique situées au Nord de l'Equateur d'apparaître
comme une zone de stabilité qui n'a pas à craindre de remise en cause majeure:
le "prix à payer" par les acteurs privés ou publics américains a été
longuement négocié, puis réactualisé (de l'ordre de $ 4 milliards pour les
années 1990). Quant à la surcharge démographique enregistrée de façon
chronique dans ces milieux insulaires, elle se diffuse régulièrement dans
l'espace continental de la puissance contractante.
De même, les statuts de très large autonomie (en fait de
"co-souveraineté") négociées par la Polynésie française, puis la
Nouvelle-Calédonie, avec la France devraient produire une stabilité
institutionnelle d'ici à 2020. Cette stabilité politique se fonde sur l'octroi
par la France de ressources financières assurant un haut niveau de vie moyen
pour les Tahitiens ($14.900/hab.) et les Calédoniens ($15300/hab.), ce qui les
met dans un position comparable à celle des ressortissants de Guam
($20.300/hab.), voire d'Hawaii ($27.600/hab., ce qui représente selon l'année
une position comprise entre le 10e et le 15e rang sur les 50 Etats que compte
l'Union).
Certes des inégalités économico-culturelles existent, ce qui milite en
faveur d'une plus grande égalité sociale, tant dans l'espace américain que
dans l'espace français. Mais, en terme de pouvoir d'achat, le
"marginal" de ces systèmes peut faire figure de "privilégié"
lorsqu'on le compare à l'individu "standard" des petits Etats
insulaires. Si bien que les Pacific Islanders placés sous la tutelle néo-zélandaise
ont négocié, eux aussi, un pacte d'association avec les autorités de
Wellington; seuls les ressortissants du Samoa occidental font exception parce
que leur pays, qui fut une colonie allemande prospère entre 1879 et 1918, a été
poussé délibéremment vers l'indépendance, au début des années 1960, par
des milieux anglophones qui n'ont pas su ou voulu faire fructifier le capital économique
et culturel mis en place par les hommes d'affaire de Hambourg, sous l'impulsion
de Bismarck.
D'une façon générale, l'histoire post-coloniale des aires polynésiennes
et micronésiennes ne présente pas de tension majeure remettant en cause l'équilibre
des sociétés insulaires. A l'inverse, on peut s'inquiêter des tensions qui se
font jour périodiquement et de plus en plus souvent en Mélanésie. Si l'indépendance
de Vanuatu fut tumultueuse de par la compétition ancienne des milieux économiques
affiliés aux sphères d'influence australienne et française, on peut s'étonner
de la pratique de coups d'Etat à Fiji, pays océanien souvent cité en exemple,
dans les années 1970, pour une situation inter-ethnique jugée "équitable".
Or, en 1987 et très récemment en 2000, "la préeminence du peuple
autochtone dans la conduite de l'Etat" est affirmée avec vigueur, sous
entendant la légitimité des discriminations à l'encontre des descendants des
immigrants indiens, en particulier par le non-renouvelement depuis 1997 de plus
de 3000 baux agricoles (57500 ha de terroir cannier sont l'enjeu de ce débat
d'ici à 2024). La non-concrétisation d'une "nation" fidjienne
depuis l'obtention de l'indépendance en 1970, la crise du pouvoir traditionnel
océanien révèlent l'incapacité à penser les relations institutionnelles
dans un cadre de modernité compréhensible au plus grand nombre. Les vieilles
oppositions ethno-culturelles entre les deux grandes communautés mélanésienne
et indienne n'explique pas tout. La faillite de la petite communauté métisse
qui n'a pas pu ou su s'imposer comme élément de régulation de la vie locale,
l'absence de projet de développement de réelle envergure pour un pays qui
compte à présent 800.000 habitants, le manque de sens du "bien
public" chez beaucoup de responsables politiques concourent à cet échec.
Les Etats de Salomon, Papouasie-Nouvelle Guinée et Vanutu connaissent eux
aussi des crises internes graves, entrainant en général l'intervention de
troupes d'interposition étrangères (appartenant tantot aux pays mélanésiens
voisins, tantot aux forces australiennes ou néo-zélandaises). Pendant
longtemps, l'attention des observateurs a été focalisée sur le cas de
Bougainville, île relativement vaste, située au nord de l'arc salomonais,
affiliée de par les faits de conquête coloniale à l'Etat de PNG. Or, l'île
accueillait, au moment de l'indépendance (1975), la plus grande mine de cuivre
du monde (Panguna), alimentant grâce à de substentielles royalties les caisses
de l'Etat papou (jugé localement "étranger") et non celles des
"propriétaires fonciers" traditionnels. Ces derniers organisèrent
une rebellion violente qui dura deux décennies, proclamant dès 1976 une République
du Nord Salomon. Une Bougainville Revolutionary Army multiplia les
sabotages. Et même si l'île bénéficie à présent d'un gouvernement
relativement autonomie par rapport au pouvoir central, la mine fait toujours
l'objet de contestations et n'arrive pas à être remise en production; les
accords signés en 1994 à Honiara restent lettre morte. En fait, avec le temps,
la violence tribale s'est propagée dans tout le pays, y compris et surtout à
Port Moresby, la capitale. Et sans atteindre la violence de la révolte des
"propriétaires" coutumiers du périmètre minier de Bougainville, de
nouveaux conflits éclatent sur le "continent" néo-guinéen à propos
des dégats liés à l'activité des grandes mines (en particulier dans la Fly
River valley) ou par suite de "l'oubli" du versement de royalties aux
responsables fonciers des tribus locales.
Aux Iles Salomon, les autorités de chaque île tentent de s'affranchir du
pouvoir central et de capter pour leur seul bénéfice l'aide étrangère
lorsque celle-ci s'investit en un lieu précis (cas de l'expédition
scientifique de recherche des épaves des vaissaux de La Pérouse, à Vanikoro).
Les émeutes récentes qui ont éclaté à Honiara, la capitale, et l'insécurité
qui y règne depuis, malgré la présence d'observateurs militaires étrangers,
confirment le délabrement de l'Etat. C'est la décision, en 1999, de l'Isatabu
Freedom Movement, représentant les gens de Guadalcanal, d'expulser
d'Honiara et des plantations d'Unilever plus de 20.000 ressortissants de l'île
de Malaïta qui provoqua une série d'affrontements avec la Malaitan Eagle
Force, puis le renversement du gouvernement en 2000. Mais en fait, depuis la
déclaration d'indépendance intervenue en 1978, les différentes îles n'ont de
cesse de revendiquer la possibilité d'agir dans la plus totale indépendance,
pour réduire l'Etat à une simple enveloppe protectrice vis à vis de l'extérieur.
Dans le cas de Guadalcanal, il y a aussi exigence des autorités locales
d'obtenir du gouvernement une rente annuelle de 800.000 F pour le maintient des
services nationaux à Honiara, la capitale (crée de toute pièce, après la
Seconde Guerre mondiale, par récupération d'un vaste cantonnement mis en place
par les troupes américaines), puique la terre est considérée inaliénable. En
fait 60.000 ha sont aliénés et enregistrés aux Salomon depuis l'époque
coloniale (30.000 ha au profit d'Unilever).
Que ce soit en PNG, aux Salomon ou au Vanuatu, l'univers traditionnel est
tellement fragmenté qu'aucune conscience nationale n'a pu se diffuser au sein
des populations. La coutume est donc en permanence mise en avant pour en fait
couvrir des jeux d'intérêts privés ou de micro-communautés qui se comportent
comme des entités ne relevant pas de l'espace public national. La notion de
"collectivité territoriale" dépositaire par délégation d'une
parcelle de la souveraineté nationale n'existe pas; le principe de souveraineté
au sens moderne du terme est impensable hors de la buraucratie gouvernementale;
au contraire, l'Etat n'est conçu par le plus grand nombre que comme une
"chefferie" fédérative, une alliance extrême pour des groupes qui
fonctionnent essentiellement sur la base de solidarités locales; la
"patrie, c'est au plus une île de quelques centaines de km2, parfois un
territoire de moins de 10.000 ha.
De la sorte, apparait très nettement une ligne de clivage lourde de sens,
au sein du Pacifique insulaire:
- un espace de "souveraineté partagée", s'étendant
principalement sur la Micronésie et la Polynésie, où les sociétés
autochtones s'appuient sur une puissance extérieure (Etats-Unis, Nouvelle Zélande
ou France) pour mener une politique de compromis associant le développement des
cultures autochtones fondant les identités collectives (d'où l'importance de
la tenue périodique des festivals des arts du Pacifique) et une volonté délibérée
de participer à la modernité des sociétés post-industrielles par la
valorisation d'un tourisme de qualité et de quelques productions marines
pouvant bien s'écouler sur les marchés internationaux: perles, crevettes, thon
frais pour l'approvionnement par avion du marché japonais du sashimi .
Ainsi, la perle noire développée sur une grande échelle en Polynésie française
présente-t'elle un chiffre d'affaire d'environ 1,4 milliard F, à la fin des
années 1990; ce chiffre provient à la fois des ventes consenties aux brasseurs
d'affaires japonais, aux courtiers chinois d'outre-mer et aux joaillers européens
ou nord-américains, alimentant accessoirement à Tahiti même une activité
artisanale lucrative; le seul danger actuellement perceptible n'est pas tant le
phénomène de concurrence des Iles Cook, de Kiribati et des Iles Salomon que le
manque de rigueur professionnelle de certains acteurs tahitiens qui, par frénésie
spéculative, ont trop tendance à écouler des lots de qualité médiocre,
entrainant en 2000 une sanction immédiate des Japonais, des Européens et des
Américains, à savoir une mévente générale des lots mis aux enchères, en
octobre, sur la place de Papeete.
- un espace de "déconstruction" de l'Etat à l'échelle de la Mélanésie
"indépendante", où les affiliations partisanes locales prennent
toujours le pas sur les intérêts nationaux: aux Parlements de PNG, des Salomon
ou du Vanuatu, cela se traduit par des recompositions incessantes de coalitions
gouvernementales, incapables de définir une action de moyen-long terme en matières
politique, économique et sociale. Les représentants élus, il faut le
reconnaitre, sont en général indexés sur des communautés traditionnelles
acceptant les aventages, mais pas les obligations du fonctionnement étatique.
Pour cela, ils sont souvent de connivence avec des "compatriotes",
chefs de petites nomenclatures bureaucratiques qui ont pris l'habitude, depuis
une vingtaine d'années, de confisquer le "bien public" pour leur
profit personnel et à celui de leur communauté d'origine. Le compagnonnage s'établit
alors sur la base de l'appartenance à une même île ou à une même vallée de
grande terre.
Si la corruption est largement diffusée de par le monde, la prévarication
des responsables de petits pays mal développés a des conséquences dramatiques
pour les populations, car elles sont largement démunies et ont besoin plus que
toutes autres des revenus que leur Etat peut tirer de leurs exportations. Il
s'en suit, dans le meilleur des cas, un repli sur les villages traditionnels;
mais les terroirs supportent évidemment très mal la sur-exploitation qu'on
leur impose. Dans le pire des cas, c'est au développement de la guerrilla
urbaine qu'il faut s'attendre, simplement pour survivre, lorsqu'on ne sait plus
travailler la terre. Le processus de dépérissement qu'on a constaté en divers
secteurs de l'Afrique, depuis les années 1970, semble avoir atteint le
Pacifique occidental, en 2000.
A l'interface des deux espaces sous-régionaux décrits, la Nouvelle-Calédonie
propose un schéma qui, pour les deux décennies à venir, en fait un exemple du
régime de la "souveraineté partagée". Au bout de cette période, on
peut toutefois la voir basculer dans le "syndrome" qui caractérise
actuellement les quatre Etats de la Mélanésie. Le RPCR et le FLNKS,
signataires des accords de Nouméa, qui représentent des intérêts des
communautés culturelles dominantes (caldoche et kanak) et aux valeurs très typées,
en ont parfaitement conscience. Des efforts ont donc été entrepris, de part et
d'autre, pour stabiliser la vie politique dans la durée. Mais les objectifs de
la communauté autochtone, d'enracinement multiséculaire, et ceux de la
communauté d'origine européenne, mise en place durant la période coloniale,
peuvent difficilement se superposer. Entre elles se trouvent des minorités
d'origines polynésiennes (wallisienne, futunienne et tahitienne) ou asiatiques
(vietnamienne et indonésienne) qui, jusqu'à présent, adhèrent très
largement au projet "inter-ethnique" voulu par le RPCR et les
Caldoches d'ascendance européenne.
Comme les formes de métissage sont de plus en plus fréquentes et variées
à Nouméa, on peut penser qu'à terme on débouchera sur la constitution d'un
peuple métis, tirant de chaque communauté constitutive des valeurs de
sociabilité et d'éthique à valeur générale: l'unité du pays serait alors
trouvée. L'émergence d'un "peuple calédonien" reste plausible
puisque les métropolitains installés après 1988 ne peuvent plus alimenter la
société issue de la colonisation et émarger à la "citoyenneté"
locale. Mais, dans le même temps les citoyens calédoniens d'origines
allochtones variées ne peuvent intégrer la communauté autochtone mélanésienne.
En étant officiellement dénommée "peuple kanak", cette dernière se
voit reconnaître une préeminence culturelle dans le pays, compensée jusqu'à
présent, au plan politique, par la position majoritaire des groupes allochtones
fédérés par le RPCR. Plus du tiers des autochtones accorde d'ailleurs leur
confiance à cette majorité, soit par leur vote en faveur du RPCR, soit par
leur vote en faveur des "co-souverainetéistes" de la FCCI qui est
associé au RPCR pour le gouvernement du pays.
A la différence de ce qui se passe à Tahiti, où Maohi et métis
participent à l'autochtonie, en Nouvelle Calédonie la perspective de l'avènement
d'un peuple calédonien largement métissé reste suspendu à la mutation éventuelle
du monde des tribus kanak. Pour l'heure, en l'absence d'un peuple majoritaire,
cohabitent sur le "Caillou" deux sociétés (l'une rurale et
traditionnaliste, l'autre urbaine et moderniste) qui se supportent en faisant
semblant de s'ignorer et en se partageant les fonds publics venus de métropole.
La question pour l'instant ne peut pas trouver de réponse définitive, à
moins de pronostiquer que le dynamisme démographique actuel dont font preuve
les Mélanésiens va permettre, autour de 2020, de faire triompher "l'indépendance
kanak" par disposition mécanique d'une majorité de suffrages. En ce cas,
il est probable qu'un redéploiment ethnique d'envergure se produise: comme la
communauté caldoche a de grandes affinités avec la communauté blanche
d'Australie, elle risque d'y migrer massivement. La région de Brisbane qui
accueille déjà, "en résidence secondaire", 5.000 à 6.000
ressortissants de Nouvelle-Calédonie, peut facilement en accueillir définitivement
dix fois plus, d'autant que ces gens, souvent fortunés, participeraient aisément
au développement de la côte du Queensland.
A défaut d'indépendance kanak obtenue par referendum, la dichotomie
inscrite dans l'espace calédonien s'accenturera certainement: une zone de 5.000
km2, peuplée au moins de 200.000 hab., centrée sur Nouméa (Sud et
partiellement la côte Ouest), développée et urbanisée "à
l'australienne"; une zone de 14.000 km2, peuplée au plus de 30.000 hab.,
regoupant la partie septentrionale de la côte Ouest, la côte Est, la Chaîne
centrale et les îles périphériques, conservatoire de l'Océanité agreste,
largement sponsorisée par Nouméa pour assurer les loisirs et la détente de
ses résidents.
Si une usine métallurgique doit voir le jour dans la plaine de Koné (son
démarrage éventuel devait être annoncé au premier trimestre 2001), il est prévu
qu'elle fonctionne avec un encadrement basé à Brisbane. Très automatisée,
elle ne permettra pas localement la création de beaucoup d'emplois, d'autant
plus que l'objectif des jeunes calodoches ou kanak est plus de s'insérer dans
la fonction publique que de travailler à l'usine. Cette unité de production
est essentiellement voulue par le pouvoir représentant le monde kanak comme
source de revenus (sous forme de parts de bénéfice, de royalties et de taxes)
pour financer l'amélioration des conditions de vie des gens profitant mal de la
modernité, au sein des périmètres ayant statut de terres coutumières.
Les troubles inhérant à l'environnement insulindien
Si les Océaniens se préoccupent en priorité du devenir du Pacifique
insulaire dont ils sont natifs, ils ne peuvent pas indéfiniment ignorer les
problèmes de l'Asie orientale. Les tensions entre RPC et Taïwan, les
suspicions des deux Corées, la volonté du Japon de récupérer les îles
Kouriles et les prétentions de la Chine à contrôler la mer de Chine du Sud,
peuvent leur paraître des problèmes lointains. Par contre, ils ne peuvent plus
pratiquer la "politique de l'autruche" face aux tensions du monde
insulindien.
Diverses formes d'affrontement se font jour entre pouvoir central et
communautés locales, sur fond d'opposition entre chrétiens et musulmans.
Ainsi, aux Philippines, pays majoritairement chrétien, le gouvernement de
Manille est-il confronté de longue date à une rebellion musulmane trouvant
place dans l'île de Mindanao. Quant aux communanutés chrétiennes des Célèbes
(devenues Sulawesi) et des Moluques, vestiges des implantations portugaise puis
hollandaise des siècles passés (XVIe-XXe), elles subissent, depuis la déclaration
d'indépendance de l'Indonésie (1945), pressions politiques, voire sévices
physiques dont personne ne parle, car la souverainété indonésienne sur ces îles
ne peut pas être contestée; aussi dès le début des années 1950, plus de
20.000 Moluquois partirent-ils s'installer définitivement aux Pays-Bas.
La légitimité dont l'Etat indonésien pouvait se prévaloir à Sulawesi
et aux Moluques ne peut être avancée pour justifier l'invasion par l'armée
indonésienne des territoires coloniaux hollandais de Nouvelle Guinée
occidentale et portugais du Timor oriental. Après la reconnaissance par les
Pays-Bas de l'indépendance de l'Indonésie (1949), les populations papoues
vivant dans la partie occidentale de la Nouvelle Guinée devaient bénéficier
d'une préparation à l'administration de leurs propres affaires, avant d'avoir
à choisir leur statut définitif, y compris l'exercice de la pleine souverainété.
Mais en pleine Guerre froide, le gouvernement néerlandais, sous la double
pression des autorités américaines et indonésiennes, a accepté le principe
du transfert de souveraineté du territoire néo-guinéen à l'Etat indonésien,
au prétexte que ce territoire avait été un temps rattaché au district
colonial d'Amboine (ou Ambon). Depuis 1962, les Mélanésiens de Nouvelle Guinée
occidentale, dénommée Irian Jaya par les Indonésiens, ont ainsi à supporter
une nouvelle forme colonisation, conforme à ce qui se passe déjà à
Kalimantan, c'est à dire à la prise en mains du pays par les intérêts
javanais. En réaction, des maquis se développent à la frontière de PNG qui
sert évidemment de sanctuaire aux "troupes rebelles".
La plus médiatisée des actions initiées par le pouvoir indonésien, à
l'encontre de minorités chrétiennes, trouve place sur l'ancien territoire
portuguais du Timor oriental, envahi par l'armée javanaise en 1975, avec le
consentement du Portugal, des Etats-Unis, puis de l'Australie, ces deux derniers
étant très inquiets, à l'époque, de la forte poussée du communisme en Asie
du Sud-Est, alors que le premier cité mettait fin à son action coloniale.
Seulement, dans les 24 ans qui suivirent, environ 35% de la population locale
furent massacrés en toute impunité.
Pendant longtemps les Australiens n'y trouvèrent rien à redire, étant
associés aux Indonésiens pour l'exploitation de pétrole off shore au
large des côtes de Timor. Il fallut que l'Indonésie s'enfonce dans la crise en
1997, puis que le président Suharto démissionne (mai 1998), qu'un referendum
d'auto-détermination soit programmé par l'ONU en août 1999 et que l'assurance
soit alors donnée aux Australiens, par les indépendantistes de Timor, qu'en
cas d'arrivée au pouvoir ils ne modifieraient pas les contrats d'exploitation pétrolière,
pour convaincre le gouvernement de Canberra de changer radicalement de stratégie.
Une fois l'indépendance de Timor acquise (78% du corps électoral se prononça
en sa faveur), l'Australie obtint des Nations Unies un rôle de leader dans le
retour à la paix, le maintient de l'ordre et l'assistance humanitaire en faveur
des Timorais, assortis du versement annuel jusqu'en 2004 d'une aide à la
reconstruction de l'ordre de 2,7 milliards F par an.
La présence de longue date de missions militaires américaine et
australienne à Singapour doit nous rappeler que les puissances anglophones
ayant une façade sur l'Océan Pacifique ont la volonté d'être présentes en
Asie du Sud-Est, tant pour leur sécurité que pour le développement de leurs
affaires. Tandis que les Etats-Unis ont établi une stratégie globale vis à
vis de l'Asie, l'Australie concentre son intérêt sur la péninsule
indochinoise et les archipels insulindiens, c'est à dire sur sa "périphérie
proche", en continuité de l'aire de Mélanésie qui a toujours été dans
sa mouvance. Pour les USA, le centre d'intérêt majeur est le contrôle à
distance de la puissance militaire chinoise, puissance en croissance tout en étant
en crise, donc particulièrement imprévisible et dangereuse.
L'hostilité déclarée des autorités malaises à l'Australie, la rupture
intervenue entre responsables de Canbera et de Jakarta, l'instabilité politique
de l'Indonésie (forte poussée islamique) et des Philippines (forte corruption)
se conjuguent donc avec les difficultés enregistrées en Mélanésie pour
donner une image peu favorable à la partie occidentale du Bassin du Pacifique.
En contre partie la partie orientale peut se féliciter de la "proximité"
des Américains et chercher à faire des affaires lucratives avec les Japonais.
Cette dualité constatée en 2000 demandera à être affinée, mais il est peu
probable que pour les dix ans à venir elle se modifie radicalement.
Dans la mesure où les Etats-Unis ont à faire face à une série de
conflits endémiques sur la ligne de flexure eurasiatique (crises des Balkans,
du Caucase, du Moyen Orient, d'Asie centrale, du Cachemire) et dans le voisinage
de la Chine, ils vont avoir tendance à continuer à "sous-traiter"
auprès de l'Australie la gestion des crises mélanésiennes et à se coordonner
avec leurs alliés de l'OTASE pour venir en aide aux deux Etats-archipels
insulindiens dont le poids géopolitique est trop lourd pour une seule
puissance, fût-elle la première puissance du monde.
Le Pacifique participe maintenant largement aux bonnes et mauvaises
fortunes du monde contemporain. Son "pacifisme" affiché ne le met pas
à l'abri des turbulences. Ses dirigeants doivent s'en persuader. Peut-être même
devront-ils faire évoluer leur idéologie dans un avenir proche, car ils ne
pourront indéfiniment vouloir bénéficier du meilleur de la modernité et
stigmatiser celle-ci et "les gens de l'extérieur" qui la véhicule.
Ils participent à la modernité; ils doivent donc gérer ses contradictions.
Avoir obtenu que le Pcifique Sud soit "dénucléarisé" ne représente
en fait pas grand chose.
Le Pacifique a connu un bouleversement majeur au moment du déroulement de
la Seconde Guerre mondiale, puis une "révolution" profonde avec
l'urbanisation rapide de ses populations. Les mentalités insulaires n'ont pas
encore "digéré" les changements qui en ont résulté, mais la qualité
de vie qui s'y rattache garde un prix: l'adaptation rapide à des modes de vie
et de pensées intégrant mieux le savoir-faire et l'expérience des gens qui se
sont "frottés" au monde extérieur. Le Pacifique est un univers
particulièrement fragile; il doit donc plus rapidement que d'autre se
fortifier.
Au premier chef, cela signifie, aménager les conditions d'une grande
mobilité des populations, par une formation performante et par une urbanisation
mieux maitrisée, mais encore accrue. Cela signifie aussi intégration par la
population de la notion de "bien public", sans laquelle un régime qui
se veut démocratique ne peut pas bien fonctionner. Cela signifie enfin dépassement
du sentiment, au demeurant légitime, de la préeminence politique des
descendants des gens de vieil enracinement par rapport à ceux dérivant des
implantations coloniales.
Chaque fois qu'un pluralisme ethno-culturel est suffisamment manifeste, un
effort de mise en commun de valeurs de sociabilité doit être entrepris pour
que durablement un peuple s'élabore à l'échelle de chaque Etat ou territoire:
refouler aujourd'hui les communautés immigrées dans l'anonymat et un statut de
citoyen de seconde zone est aussi insuportable que la négation il y a encore
peu de la personnalité des peuples autochtones. Un effort de compréhension
inter-culturelle est à suggérer de manière à ce que le Pacifique du XXIe siècle,
si féru de qualité de vie, puisse être cité en exemple dans un monde qui a
besoin en permanence de dépasser ses contradictions localistes et de croire à
la pertinence de quelques valeurs à vocation universelle.
Concrêtement et symétriquement, il semble nécessaire que les
autochtones puissent reconnaitre les droit à vivre dans leur pays des gens
venus depuis deux siècles, mais aussi que les gens d'origine allochtone
respectent mieux les valeurs qui font la personnalité océanienne, nourrie
toute à la fois de mythes multiséculaires et d'une foi chrétienne dont les
promoteurs ne sont autres que des Européens. La facilité d'intégration du
christianisme en Océanie prouve l'ouverture naturelle des habitants de cette
partie du monde, même si souvent l'étroitesse de leurs îles font qu'ils sont
victime "d'insularisme", synonyme de fermeture. Au total, on voit bien
ce que peut être le "choc des civilisations", osmotique s'il est
maitrisé, pénalisant si on en reste à une instrumentation matérialiste du
manangement des sociétés modernes. Toute société a besoin d'un projet
mobilisateur, historiquement explicité, régulé grace à des normes compréhensibles,
ancré dans un espace précis et maitrisé. En cela, l'évolution culturelle et
politique du Pacifique doit être intégrée dans la stratégie des nations.