"Du territoire au peuple."
Par Louis Dalmas.
Une étrange perversion dénature la pensée politique de notre Occident, qu'on
pourrait définir d'un mot barbare, à défaut d'autre chose : son
"ethnification" ou son "ethnisation". Toutes les catégories
de la géostratégie sont vues aujourd'hui à travers le filtre de l'ethnicité.
On ne parle plus, dans la conception de notre monde américano-européen et de
ses franges proche-orientales ou africaines, que de peuples, de leur histoire,
de leurs droits, de leur statut, de leurs revendications.
A l'origine, le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" était un
mot d'ordre anti-colonialiste, destiné à briser les grands empires anglais,
français, allemand ou autres qui exploitaient à leur profit de vastes surfaces
du globe. Ses partisans ne combattaient pas pour l'affranchissement particulier
de peuples spécifiquement désignés dans un sens ethnique, mais contre le joug
général qui pesait sur les populations indifférenciées vivant sur les
territoires occupés par l'étranger.
La distinction est importante. Elle repose sur la différence entre population
et peuple, deux termes que l'on confond trop souvent. La population est
l'ensemble des habitants d'un territoire, considérée indépendamment de leurs
origines et de leurs appartenances. Le référant principal est le sol sur
lequel vivent ces habitants. Le peuple, lui, est une ethnie, avec son passé, sa
culture, sa langue, sa singularité. On dit alors que le référant principal
est le sang, un mauvais raccourci qui introduit à de dangereux jugements de
valeur sur la pureté ou l'impureté, mais qui a l'avantage de se distinguer
clairement du sol.
Pendant longtemps, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a été un
droit des populations d'un territoire à la liberté et à l'indépendance, non
pas un droit de peuples particuliers à la reconnaissance de leur spécificité.
Ce n'est que récemment, à la sortie des guerres mondiales et après la
dissolution des empires coloniaux, que ce droit s'est fortement "ethnicisé",
devenant non plus un droit de populations opprimées, ni même de peuples dont
on cernait mal les limites, mais un droit étroitement lié à des communautés
bien définies. Le droit des peuples est devenu le culte des minorités.
Les raisons d'un nouveau culte.
Les guerres, avec leur cortège de stimulations patriotiques, ont porté des
coups terribles aux idéaux humanistes de la citoyenneté du monde. L'écroulement
du communisme a affaibli l'universalisme de la solidarité internationale des
travailleurs. L'internationalisme, jadis considéré comme une généreuse
fraternité devant harmoniser la planète, a pris la forme d'un néo-colonialisme
financier de la superpuissance américaine qui génère des résistances locales
à son hégémonie.
Les progrès technologiques, la monopolisation des moyens de communication, le
pouvoir des instances de domination économique, en accroissant les inégalités
sociales, ont renforcé le sentiment d'isolement et d'impuissance de l'individu
moyen. La conséquence en est un besoin accru de se rattacher à des racines,
d'appartenir à un groupe, de s'identifier au sein de la masse anonyme.
La diversité des langues, dont les défenseurs des multinationales ou les
adeptes de l'unification européenne sous-estiment toujours l'importance,
consolide la fragmentation. La tentative de l'espéranto a échoué, l'anglais
n'a pas encore conquis la totalité de notre univers. Ce ferment sémantique de
séparatismes est d'autant plus actif que des imbéciles bien intentionnés
multiplient les réanimations d'idiomes, de dialectes et de patois folkloriques,
créant ainsi de nouveaux processus d'atomisation.
Les grandes religions ont aussi joué leur rôle. Celles qui sont les plus
offensives recherchent toujours, de par leur nature prosélytique, à déborder
leur espace spirituel pour exercer un pouvoir temporel. La façon la plus simple
d'y arriver est de devenir la religion d'une collectivité. En s'appropriant le
capital culturel d'une communauté, elles figent celle-ci dans la dogmatique des
fidèles, en la protégeant jalousement de l'influence des incroyants.
Tout cela a valorisé le groupe ethnique au détriment de l'ensemble humain. S'y
est ajoutée une évolution conceptuelle : le culte des minorités. Ce dernier;
inspiré et justifié par le respect nécessaire de l'autre, a été habillé en
droit à la différence, en communautarisme, c'est-à-dire en obligation morale
de souscrire à la parcellisation ethnique de la société. On en est venu à
considérer comme juste de préférer ce qui divise à ce qui rassemble, sans
voir qu'on morcelle ainsi l'humanité en îlots séparés, homogènes et étanches,
et qu'on ferme de plus en plus sur elles-mêmes ces entités "ethniquement
pures" à force de trop les révérer.
Les dangers du culte des minorités.
Le versant noir du culte des minorités est le terrorisme. Lui aussi s'est
"ethnicisé". A l'origine, les actes terroristes avaient un contenu
social. Ceux qui les perpétraient se recommandaient d'un combat contre
l'injustice, ils invoquaient la nécessité d'une anarchie violente et
ponctuelle pour transformer la société. Peu à peu, cette exigence sociale
s'est muée en revendication politique, c'est-à-dire en bataille continue pour
la reconnaissance d'une collectivité. Les terroristes sont devenus des
combattants, criminels pour les uns, héros pour d'autres, mais soldats d'une
armée. Après les Israéliens sous l'occupation anglaise, les Kurdes, les
Basques, les Irlandais, les Tchétchènes, les Palestiniens, les Albanais ont
donné au terrorisme un visage nouveau, celui de représentants auto-proclamés
d'un peuple se disant brimé, ayant recours aux bombes pour se faire entendre.
Vaillant et la bande à Bonnot, les marginaux isolés travestis en justiciers,
ont fait place aux extrémistes militarisés, menant une guerre clandestine
organisée au nom d'objectifs patriotiques.
Les risques de cette "ethnisation" de la géostratégie moderne sont
évidents. Le premier est l'introduction de jugements de valeur. Dans un monde
fragmenté en ethnies, surtout si elles se confondent avec des religions, la
tentation est forte d'en préférer certaines, d'en déprécier d'autres. Selon
les politiques, les circonstances ou les opinions, le comportement (ou même
l'existence) de tel ensemble est contesté, celui de tel autre est favorisé.
Nous sommes aux portes du racisme, qui prend racine dans l'ethnicité. A partir
du moment où la référence est un peuple, c'est-à-dire une variété
particulière d'individus issus d'une "souche" répertoriée, il est
trop facile de le qualifier, de lui attribuer des vices et des vertus au gré
des intérêts ou des prises de position. On en arrive à la race, élue ou persécutée,
et aux inacceptables excès qu'entraîne ce genre de conception. L'un de ces excès
a été la culpabilisation collective des Serbes, claironnée par la communauté
internationale dès le début de la crise balkanique, qui a été le premier
exemple de racisme à grande échelle depuis l'Holocauste des juifs.
Un autre danger est le fanatisme religieux. L'isolement des communautés homogènes
accroît chez leurs membres le besoin de partager une spiritualité qui les
soude. Une foi commune est un ciment protecteur du groupe dans un milieu étranger,
parfois hostile. C'est l'appel à la religion. Celle-ci, en la personne de son
clergé ou de ses porte-parole, est trop heureuse d'y répondre, étant donné
son penchant naturel à la conquête du pouvoir. Il en résulte l'identification
de la religion au peuple, le contrôle spirituel et temporel de la communauté,
qui double les revendications politiques du combat pour un Dieu, et en fait
souvent la force délirante de l'intégrisme.
Une dernière conséquence néfaste est l'inversion des valeurs, la confusion
dans les idées et l'imprécision des mots. Les événements de la dernière décennie
dans les Balkans, et surtout en Yougoslavie, en ont été des révélateurs.
L'approche "ethnique" a brouillé les analyses. On y a même eu
recours au début des années 90 de façon incohérente. Les premières sécessions
de la fédération yougoslave ont été vues comme des mouvements de peuples
(sous-entendu d'ethnies). Constatation fausse, les Slovènes, les Croates, les
Bosniaques (tous croates ou serbes d'origine, musulmans seulement par religion)
et les Serbes étant slaves, distincts seulement par leur appartenance au
catholicisme, à l'orthodoxie ou à l'islam. Cela n'a pas empêché la communauté
internationale, en vertu du dogme du droit des minorités, de justifier la
reconnaissance des nouvelles nations comme une justice rendue à des peuples
"s'affranchissant de la domination serbe". Par la suite, le conflit du
Kosovo et le déchirement récent de la Macédoine ont renforcé ce point de
vue, étant constamment présentés comme des affrontements entre Serbes et
Albanais, deux peuples "ennemis depuis toujours".
Les commentateurs de l'actualité ne s'aperçoivent même pas de l'inversion de
leurs valeurs. Ils parlent toujours de pluralisme, de multi-ethnisme, comme de
buts déclarés, sans se rendre compte d'une réalité qui en est l'exact
contraire. Grâce à la politique occidentale, chaque "peuple" a désormais
son pays : avec la Slovénie, la Croatie, la Bosnie fractionnée en Republika
Srpska et une Fédération croato-musulmane bientôt partitionnée à son tour,
le Kosovo, la Serbie peut-être prochainement amputée de la Voïvodine et du
Sandzac, demain la Grande Albanie et la Macédoine coupée en deux - sans parler
de la République tchèque et de la Slovaquie ou du démantèlement de l'Union
soviétique - l'Europe a vu naître la poussière de nations les plus
"ethniquement pures" du continent.
Définitions : nationalité, citoyenneté, Etat, nation.
La confusion des termes nécessite encore quelques précisions. Nous avons
distingué les populations des peuples, il nous faut aussi examiner de plus près
ce que sont la nation, la nationalité, la citoyenneté et l'Etat.
Commençons par la nationalité. Son ambiguïté vient du fait que, dans l'usage
courant, il désigne l'appartenance à une nation constituée. On dit "il
est de nationalité française, allemande ou italienne" pour préciser
qu'untel est citoyen de France, d'Allemagne ou d'Italie. Mais c'est une facilité
de langage qui ne tient pas compte des statuts particuliers des nations ou des
Etats, et qui assimile à tort nationalité et citoyenneté. Alors que la
citoyenneté désigne l'appartenance à l'Etat, la nationalité a une
connotation plus floue, allant même jusqu'à désigner l'appartenance à une
religion, en ex-Yougoslavie où existait un Etat des musulmans qui avait ses
nationaux. Dans ce pays fédéral, d'ailleurs, les hostilités entre les
nationalités des républiques ayant été exacerbées par les grandes
puissances et ayant abouti aux sécessions que l'on sait, on en est arrivé, par
souci de se démarquer, à ces grotesques tentatives de différencier la langue
croate ou macédonienne du serbe, comme si l'on voulait rendre étranger au français
le québécois, le bruxellois ou le valaisan.
Avec l'évolution "ethniciste", la nationalité a donc prévalu sur la
citoyenneté, évoquant l'idée de peuple plutôt que d'Etat. On parle
maintenant de nationalité écossaise, basque, corse, catalane, palestinienne,
tchétchène ou kurde. En France, on ne parle pas encore (tout au moins à un
niveau crédible) de nationalité provençale, bretonne ou savoyarde, mais c'est
en bonne voie. La raison de cette "ethnisation" du terme est simple :
les leaders des minorités aspirant à la promotion nationale et ceux qui
prennent leur parti savent que le mot évoque l'idée de nation, et qu'en la
baptisant "nationalité", ils anticipent le devenir de leur communauté,
c'est-à-dire leur objectif de la transformer en nation. En s'attribuant l'étiquette
de "nationalistes", ils acquièrent un brevet de respectabilité.
Quant aux nationalismes, c'est-à-dire les idéologies de ces nouveaux croisés,
ils sont diversement appréciés. Les intellectuels, selon leur habitude, en
subliment les plus lointains ; les politiques saluent ceux qui leur amènent des
électeurs ; les gouvernants encouragent ceux qui gênent les autres pays en réprimant
ceux qui sèment le trouble chez eux. On peut souligner en passant - à propos
de l'ex-Yougoslavie - la mauvaise foi avec laquelle la communauté
internationale a soutenu tous les nationalismes locaux, des séparatistes slovènes
aux terroristes albanais, à l'exception de celui de Belgrade, qualifié mensongèrement
de "grand serbe" et voué à la malédiction.
L'Etat, lui, est une entité administrative et politique dont les membres sont
les citoyens. Dans sa définition de principe, nulle trace d'ethnicité : les
citoyens peuvent être de nationalités différentes, donc appartenir à
plusieurs peuples. Ou inversement, la nation fédératrice peut englober les
citoyens de différents Etats fédérés, indépendamment de leurs origines. Peu
importe l'agencement ; le point essentiel est que Etat et citoyens forment (ou
devraient former) un ensemble indifférencié purement juridique de gestion de
la société, où la même loi est applicable à tous. C'est du moins la théorie.
Dans la pratique, la solidification des minorités (leur prise de conscience
pour les uns, leur subversion pour les autres) a introduit dans le
fonctionnement de certains Etats des discriminations entre les citoyens, qui
faussent par des inégalités de traitement la neutralité du système. Comme
disait Coluche : "on est tous égaux, mais il y en a qui sont plus égaux
que d'autres." L'Etat se confond alors avec une nationalité, ou un peuple,
au détriment d'une partie de ses composants, et il est malheureux de constater
que c'est l'évolution ethniciste actuelle qui l'encourage ainsi à trahir sa
mission.
La nation, enfin, est un ensemble façonné par l'histoire, la géographie et la
culture, qui sont sa chair alors que l'Etat n'en est que l'ossature. Plus son
passé a été riche, moins elle s'est vue réduite à la représentation d'un
seul peuple. C'est le cas des grandes nations européennes - dont la Yougoslavie
faisait partie - qui ont su rassembler leurs diversités dans une population
faite d'ethnies variées, vivant sur un seul territoire. Le sol est ici l'élément
majeur, primant sur le sang. Les structures d'Etat peuvent être différentes -
confédération, fédération, régime centralisé, autonomies régionales ;
elles sont réunies dans un cadre unique qui agglomère, intègre et assimile au
moyen d'une langue commune et de valeurs partagées. Les différences sont
fondues dans un creuset au lieu d'être juxtaposées sur une étagère. La véritable
nation est un "melting pot" et non un assemblage de grumeaux.
Ce concept de nation polymorphe est à l'opposé de la tendance
"ethniciste" actuelle. Il est le seul barrage aux ferments de racisme
que génère le culte abusif des peuples ou des minorités. A la condition
expresse d'être fidèle à son essence, c'est-à-dire à l'indifférence totale
aux origines. Le moindre manquement à cette absence de discrimination justifie
toutes les revendications ethniques et trahit la vocation nationale, qui est de
les rendre inutiles par le respect rigoureux de l'égalité. Si la nation, et en
l'occurrence l'Etat qui en est le mandataire légal, savent traiter de la même
façon toutes les ethnies sans exception qui se trouvent sur le territoire et
qui acceptent d'être intégrées à la collectivité, ils ont le droit
incontestable de réprimer ce qui menace la vie en société, c'est-à-dire de
faire régner l'ordre nécessaire à l'existence de la nation.
Ces définitions et ces principes paraissent clairs sur le papier. Ils sont plus
difficiles à cerner dans la réalité, et ceci pour deux raisons : les
manipulations de la propagande, les contradictions dans les témoignages.
L'entreprise de désinformation dans les Balkans.
La désinformation du public, qui est devenue un véritable conditionnement de
l'opinion, a pris, avec les progrès des technologies de communication, les
proportions d'une emprise totalitaire sur les consciences. Avec l'emmaillotage
de la "pensée unique", il est devenu presque impossible de repérer
le fragment de vérité dans la bouillie du mensonge. Nous en savons quelque
chose, à "Balkans-Infos", le journal que j'anime depuis plus de cinq
ans, et qui s'est consacré au combat contre le bourrage de crâne dans le drame
des Balkans. De ma vie de journaliste, je n'ai jamais vu autant de mises en scène,
de torsions de faits, d'intoxications visuelles ou écrites, de dissimulations
et de contre-vérités. Pendant des années, les Serbes ont été diabolisés au
mépris de tout bon sens et leurs adversaires ont été béatifiés. Des prétextes
ont été inventés pour démembrer la Yougoslavie, pour installer des colonies
militaires en Bosnie et au Kosovo, pour bombarder la Serbie. Au tournant d'un
changement de régime à Belgrade, copieusement financé par l'argent américain,
les maudits d'hier sont devenus des saints, et les ex-alliés albanais d'inquiétants
perturbateurs, dans un récital d'informations aussi fortement truquées sans le
nouveau sens qu'elles l'avaient été dans l'ancien.
Comment s'y retrouver ? Les Albanais du Kosovo étaient-ils, comme ils le prétendent,
marginalisés par des Serbes monopolisateurs ? Ont-ils eu raison de boycotter,
pour affirmer leur présence, les perches officiellement tendues par Belgrade ?
Avaient-ils besoin de déclencher une guerre civile pour conquérir leur liberté
? Ou au contraire, comme l'affirment les Serbes, jouissaient-ils des mêmes
droits, avaient-ils accès aux mêmes postes, aux mêmes avantages, à la même
éducation, aux mêmes soins ? Etaient-ils une minorité brimée, ou une bande
de rebelles toujours plus avides, ne se satisfaisant de rien moins que d'une indépendance
entraînant l'expulsion de tout ce qui leur était étranger ?
Si leur autonomie était réelle, si leur citoyenneté était l'égale de celle
des Serbes, ces derniers étaient parfaitement en droit de se défendre contre
les attentats, et de réprimer un terrorisme injustifiable. La communauté
internationale n'avait pas à intervenir sous les prétextes humanitaires
qu'elle a inventés pour justifier son action. Et même si les Serbes n'étaient
pas totalement innocents de la partialité anti-albanaise qu'on leur reproche,
rien n'autorisait de leur faire une guerre illégale pour soi-disant rétablir
la paix.
On peut observer d'ailleurs que la réalité que nous avons décrite pendant des
années à "Balkans-Infos" - dégagée du flot d'informations manipulées
et de témoignages contradictoires - et qui démentait la diabolisation unilatérale
des Serbes, se vérifie a posteriori : la Macédoine se défend aujourd'hui
contre le même UCK qui attaquait hier les Serbes, avec cette seule différence
que la communauté internationale permet actuellement à Skopje ce qu'elle
refusait jadis à Belgrade. Les héros de la libération nationale du Kosovo ne
se sont pas transformés du jour au lendemain en assassins dangereux ; ils l'ont
toujours été. Ce qui tendrait à démontrer que les Serbes avaient raison de
tenter d'en venir à bout.
Le malheur est que, là encore, l'approche ethnique a produit ses effets
pervers. Après avoir pris fait et cause pour les Slovènes, les Croates et les
musulmans de Bosnie, et avoir détruit l'Etat multiethnique yougoslave, les mêmes
apprentis sorciers occidentaux ont enfourché le chreview albanais. Sans se
rendre compte que l'ex-Yougoslavie était un modèle de pluralisme, que - même
au plus fort de la répression anti-terroriste au Kosovo - les Serbes n'ont
jamais dénoncé l'"albanité" en tant que telle en pourchassant les
meurtriers, alors que ces derniers affichaient leur haine de la "serbité",
et que la Serbie actuelle reste un refuge pour des dizaines de nationalités
différentes.
La tragédie balkanique de la dernière décennie aurait pu être évitée, et
des centaines de milliers de morts, de réfugiés, de victimes de pillages et
d'expulsions, auraient pu être épargnés, si la communauté internationale, au
lieu de soutenir les prétentions de soi-disant peuples en mal d'indépendance,
avaient fermement déclaré au tout début des dissensions intra-yougoslaves
qu'elle ne reconnaîtrait aucun Etat sécessionniste de l'ex-Yougoslavie. Elle
ne l'a pas fait, parce qu'elle a été aveuglée par son adulation des minorités.
Qui sont les auteurs de la désinformation ?
Cela dit, il nous faut creuser encore. Si beaucoup de chefs politiques sont
d'une incompétence notoire, particulièrement en matière d'affaires étrangères,
il ne faut pas croire que les dégâts qu'ils causent sont tous involontaires.
Sans verser dans la fiction de cellules de comploteurs tout-puissants qui
dirigeraient le monde, il faut savoir distinguer l'existence réelle de plans
occultes et de buts inavoués. Parmi ceux-ci, l'"ethnisation" n'est
pas seulement le fruit de la sottise de nos leaders ; elle correspond à une
volonté de régionalisation, de tribalisation, destinée à affaiblir certaines
centralisations nationales, c'est-à-dire la structure même de la nation.
Dans ce jeu secret, et redoutable, l'Allemagne d'abord, les Etats-Unis ensuite,
tiennent la première place. Dans un numéro de "Balkans-Infos" paru
en avril 1997, le général Pierre-Marie Gallois, un des meilleurs spécialistes
de la géostratégie, a dévoilé l'existence du Centre européen pour l'étude
du sort des minorités, financé par le gouvernement de l'époque à Bonn. Un
organisme parmi d'autres, entretenant des missions dans de nombreux pays du
continent, et traduisant en actes la volonté allemande de régner sur l'Europe
en soutenant les forces centrifuges chez ses rivaux. L'Allemagne nazie avait déjà
appuyé les séparatistes bretons ou flamands au cours de son occupation de la
France. L'Allemagne nouvelle a été la première à saluer les sécessionnistes
yougoslaves, entraînant avec elle la reconnaissance internationale des
nouvelles nations qui désarticulaient la fédération. Elle a équipé et armé
les adversaires des Serbes pendant la guerre en Bosnie, elle a fait de même
avec l'UCK. La continuité de son ambition est évidente : c'est en aidant les
peuples à sortir des nations qu'elle peut affaiblir ses concurrents. Cette
stratégie est magistralement décrite en détail dans le remarquable livre de
Pierre Hillard, tout récemment paru chez François-Xavier de Guibert, dont le
contenu, comme l'écrit Paul-Marie Couteaux dans sa préface, traite de "ce
qui pourrait bien être l'un des thèmes majeurs des prochaines années, le réveil
des irrédentismes ethniques partout en Europe et, point plus précis mais d'une
immense portée, le patient travail que réalise l'Allemagne pour tout à la
fois les réveiller, les fortifier et les utiliser aux fins de sa
politique."
Les Etats-Unis, eux, ne cachent pas leur intention de dominer le monde. Leur
politique hégémonique d'impérialisme économique et financier, émanation de
leur statut actuel de seule superpuissance, s'appuie sur les instances
internationales qu'ils contrôlent : la Banque mondiale, le Fonds monétaire
international, l'OSCE, l'OTAN et le Tribunal pénal de La Haye. Et il faut
avouer que la stratégie mortelle de l'Amérique, bénéficiant de la bêtise ou
de la lâcheté de ses complices européens, a remporté un plein succès dans
les Balkans. Le seul Etat qui pouvait la gêner, la Yougoslavie, a été dépecé,
et son moignon serbe a été ramené dans le rang par le changement abondamment
subventionné de son gouvernement. Les autres ont été réduits à l'état de
protectorats colonisés ou de satellites chancelants dépendant de son aide
financière. Les candidats à l'OTAN, c'est-à-dire à la docilité surveillée,
doivent enrichir son industrie de l'armement en dépensant des fortunes pour
s'adapter aux normes. Les ravages des économies et des environnements ouvrent
de colossaux marchés à une reconstruction payée en dollars. Les voies de
transport du pétrole ont été ouvertes, de nouvelles bases militaires (comme
l'énorme camp Bondsteel au Kosovo) ont été implantées, l'encerclement de la
Russie se complète. Washington règne sur un champ de ruines que l'Allemagne,
et accessoirement l'Angleterre, l'aideront (provisoirement peut-être, si la
rivalité germano-américaine se développe) à faire végéter.
Le point culminant de cette optique ethniciste vient d'être atteint à propos
du conflit qui a éclaté en Macédoine, et qui oblige nos oracles à quelques
divertissantes acrobaties. Lord David Owen, un des notables qui a joué un grand
rôle dans les divers plans destinés à résoudre les problèmes yougoslaves, a
accroché le grelot dans un article du Monde du 21 mars 2001, sous le titre
"Redessiner la carte des Balkans", où il préconise de réajuster les
frontières de la péninsule pour les faire coïncider avec les revendications
irrédentistes. Il a été suivi de près par Fareed Zakaria, dans le Newsweek
du 2 avril 2001, qui écrit froidement : "L'OTAN devrait commencer à
penser sérieusement à donner le pouvoir à toute communauté qui le revendique
- en Bosnie, au Kosovo - et peut-être à persuader, en privé, le gouvernement
macédonien de faire de même. L'enclave albanienne en Macédoine pourrait
facilement être détachée et former sa propre entité. Si les Albanais du
Kosovo et de la Macédoine veulent alors rester séparés ou se réunir, c'est
leur choix. Si les Serbes de Bosnie veulent se rattacher à Belgrade, bonne
chance. Si les Croates veulent rejoindre la nouvelle Croatie, mazel tov. Du
moment que cela se produit à travers des négociations et de façon pacifique,
quelle importance peut avoir la quantité de nouveaux petits Etats qui émergeront
? Tout ce dont nous aurons besoin est un peu plus de sièges aux Nations
Unies."
Le Nouvel ordre mondial contre le concept ouvert de la Nation.
On saisit à quoi aboutit le soutien inconsidéré des peuples. A la
multiplication des Etats-croupions, des "nationettes" ethniques, à la
dégénérescence des grandes nations. C'était le but poursuivi, c'est en
partie le résultat atteint. Est-il possible de résister à cet effritement qui
nous promet d'inquiétants lendemains ?
Le rêve d'universalité est aujourd'hui incarné dans l'internationalisme du
Nouvel ordre mondial, c'est-à-dire l'empire des banques, des multinationales et
de l'argent américain. L'Europe industrielle et monétaire, négligeant
l'aspect social nécessaire de la continentalisation, en est le fidèle reflet.
Une façon de s'opposer à cet internationalisme des sommets est née avec les
mouvements anti-globalistes de base qui prennent de l'ampleur. Ils sont
jusqu'ici corporatifs, mal organisés, politiquement confus. Ils ne comprennent
pas encore que l'ennemi de Bové était aussi celui de Milosevic, que ce sont
les mêmes qui décident des embargos, qui décorent de poésie humanitaire
leurs interventions et leurs diktats, et qui ont bombardé Belgrade. Mais le
potentiel de ces mouvements est réel, et ils ont surtout l'immense avantage de
trancher horizontalement dans l'entité verticale qu'est le peuple, de retrouver
la séparation entre le travail et le capital, en un mot de remplacer l'ethnique
par le social. C'est en montrant que toute communauté a ses strates de privilégiés
et de laissés pour compte, ses exploiteurs et ses exploités, et que la
similarité des couches sociales déborde les frontières, qu'ils dégonfleront
la baudruche du communautarisme et de la fausse connivence du sang. S'ils
modernisent la tradition d'une solidarité internationale vivante, s'ils font
passer le combat pour la justice économique avant la défense des minorités et
s'ils orientent clairement ce combat sur la cible impérialiste, ils peuvent
représenter un sérieux espoir.
Mais en attendant que cette réplique au Nouvel ordre mondial se solidifie, le
plus sûr pilier de résistance reste ce qu'on pourrait appeler le concept
ouvert de la nation. Un concept qui a été enrichi en France au cours des siècles
par les apports respectifs de la monarchie et de la Révolution. Un concept qui
était celui de l'ex-Yougoslavie (et qui le demeure), ce qui, incidemment, rend
d'autant plus méprisable la trahison de l'amitié entre nos deux pays. Si j'évoque
la France, il ne faut y voir nulle vanité patriotique : la France des Lumières,
de l'égalité des citoyens, de l'ouverture aux étrangers, du droit d'asile, de
la laïcité, de la république homogène et de l'indépendance garantie par des
frontières naturelles, a été pendant longtemps un exemple pour de nombreux
pays. C'est un concept moderne de la vie en commun, qu'il ne faut laisser dénaturer
ni par la phobie chauvine de l'immigration, ni par le protectionnisme frileux
d'un autre âge, ni par l'acceptation aveugle de la mondialisation, ni par
l'abandon de la souveraineté nécessaire à l'indépendance. La voie est étroite
entre la fermeture sur soi-même et l'ouverture trop complaisante. Mais il faut
la trouver, car cette forme de nation - un patrimoine de tous sans
discrimination quelle qu'elle soit - est l'antidote idéal de
l'"ethnisation" et du racisme. L'entreprise sera difficile, il faudra
résister à la fois aux sirènes de l'internationalisme financier et à
l'insistance des revendications communautaires, veiller plus aux conditions de
vie de la population qu'aux intérêts des peuples, en un mot préférer le
social à l'ethnique.
C'est le prix à payer pour éviter le déclin. Si d'autres pays suivent cet
exemple renouvelé, l'Europe aura un tout autre visage. Celui d'un assemblage de
nations civilisées, d'ensembles unifiés par une tradition d'osmose culturelle
et d'égalité citoyenne, pas d'une collection de tribus obsédées par leurs
singularités, aux chefs dévorés de petites ambitions. Le visage d'un
continent humain.