L'économie tunisienne : de bonnes performances mais le plus dur reste à
faire
Par : Thirry Coville
Economiste au Centre d'Observation économique de la Chambre de Commerce et
d'Indudtrie de Paris
L'économie tunisienne est caractérisée depuis quelques années par un
environnement macro-économique très favorable qui résulte d'une politique économique
prudente et d'une libéralisation graduelle de l'économie. La croissance est
restée forte en 2000 avec une hausse du PIB de 5 % contre 6.2 % en 1999. Cette
performance a été obtenue en dépit d'une pluviométrie insuffisante qui a
conduit à un recul de la production agricole l'année dernière
(- 1 % en volume). On peut remarquer que la Tunisie bénéficie depuis quelques
années d'une progression soutenue et régulière du PIB qui a enregistré une
hausse moyenne de 6,1 % durant la période 1995-2000.
L'activité a été soutenue l'année dernière par une demande dynamique en
provenance de la zone euro. Les exportations de produits manufacturés ont ainsi
enregistré une accélération en 2000 (+10,6 %) par rapport à 1999 (+4,3 %).
Les ventes à l'étranger des industries électriques se sont notamment révélées
particulièrement dynamiques. Les exportations tunisiennes ont été également
soutenues par la politique de change de la banque centrale. Face à
l'affaiblissement de l'euro sur les marchés de change, les autorités monétaires
ont pratiqué une politique de change visant à une légère dépréciation du
dinar par rapport à l'euro en 2000 (la monnaie tunisienne se dépréciant 1,6 %
par rapport à la monnaie unique en 2000), ce qui a conduit à une très nette dépréciation
du dinar par rapport au dollar durant la même période (-11,1 %). Au total, le
taux de change effectif du dinar en termes réels s'est déprécié de 1 % en
2000 par rapport à 1999. De plus, les recettes liées au tourisme ont continué
de progresser de manière soutenue en 2000 (+6,6 % sur 11 mois en glissement
annuel) quoique à un rythme très ralenti par rapport à 1999 (+14,4 %). Par
ailleurs, la consommation des ménages est restée dynamique avec une hausse en
volume de 5,4 % en 2000, soit un rythme proche de celui de 1999 (+5,9 %). La
consommation des ménages tunisiens est portée par de fortes créations
d'emplois (+2,6 % en moyenne annuelle durant la période 1996-2000).
Le dynamisme de l'économie s'accompagne d'une stabilité de l'environnement
macro-économique. L'inflation reste modérée avec une hausse de 3 % des prix
en 2000, soit un rythme proche de celui de 1999 (+2,7 %). Ces bons résultats en
termes d'inflation sont liés à une politique monétaire restrictive, la Banque
Centrale de Tunisie qui avait assoupli sa politique monétaire début 1999, a,
depuis, maintenu ses taux directeurs stables. La politique monétaire est donc
restée relativement restrictive avec un taux du marché monétaire proche de
2,9 % en termes réels en 2000. La Tunisie bénéficie du fait qu'elle n'a pas
libéralisé les mouvements de capitaux à court terme, ce qui lui permet
d'avoir une politique monétaire qui se concentre sur l'environnement économique
interne. De plus, du fait de rentrées fiscales supplémentaires liées à des
opérations de privatisation, le déficit public a été ramené de 2,3 % du PIB
en 1999 à 1,6 % du PIB en 2000. Le seul véritable point noir dans
l'environnement macro-économique tunisien est le déficit quasiment structurel
des échanges extérieurs. La situation dans ce domaine s'est même aggravée en
2000, le déficit de la balance courante passant de 2,5 % du PIB en 1999 à 3,2
% du PIB en 2000. Cette détérioration s'explique notamment par l'augmentation
des importations de produits agricoles (du fait de la sécheresse), la hausse du
prix de pétrole (la Tunisie étant importateur net d'hydrocarbures) et par la
moindre croissance des recettes touristiques.
Pour 2001, les performances d'ensemble de l'économie tunisienne devraient se
maintenir. L'activité devrait rester bien orientée. Cependant, il est probable
que la croissance sera affectée par la modération de la demande en provenance
d'Europe. Par ailleurs, la politique macro-économique devrait garder son caractère
prudent, ce qui devrait permettre à l'inflation de rester faible.
Toutefois, cette situation économique enviable ne doit pas faire oublier que
des incertitudes subsistent dans le domaine des réformes structurelles. Le
gouvernement tunisien s'est engagé depuis quelques années dans un processus de
libéralisation graduelle de son économie. Cette politique a en fait reposé
sur la mise en place progressive d'une situation de libre-échange avec la
signature d'un Accord d'Association avec l'Union européenne en 1995. Cet accord
prévoit une très forte libéralisation du commerce extérieur, une coopération
accrue dans les domaines financiers et techniques, et une collaboration étroite
dans de nombreux domaines culturels et politiques. Cet accord conduira à la
mise en place d'une zone de libre-échange dans douze ans. Ceci signifie
notamment que la Tunisie devra supprimer durant cette période toutes ses barrières
tarifaires et non tarifaires. D'ailleurs, un certain nombre de restrictions
quantitatives et de tarifs sur les importations ont été supprimés dès la
signature de l'accord. Cet accord de libre-échange implique aussi d'éliminer
les pratiques qui conduisent à des distorsions dans les échanges entre les
deux zones. Ceci signifie pour la Tunisie la fin des monopoles, des subventions
publiques ou de l'appui accordé aux entreprises publiques.
La Tunisie s'est clairement engagée dans la mise en place de cet accord en
commençant à démanteler son dispositif de protection tarifaire, en lançant
des privatisations, en ouvrant l'économie à l'investissement étranger, et en
lançant des grandes réformes structurelles : mise à niveau de l'industrie
pour améliorer sa compétitivité, restructuration du système bancaire, début
de refonte du système fiscal, etc. Pour l'instant, cette libéralisation
graduelle de l'économie s'est accompagnée d'une grande stabilité de
l'environnement macro-économique et d'une activité soutenue. Néanmoins, la
poursuite de la politique de libéralisation économique va exiger d'amples réformes
structurelles qui seront difficiles à mettre en place tout en portant en elles
les germes de possibles tensions sociales. On abordera dans cet article deux
grands chantiers qui sont la mise à niveau de l'industrie et les réformes
fiscales.
la mise à niveau de l'industrie.
Ayant été la première des pays du Maghreb à présenter sa candidature à être
admise, la Tunisie s'est lancée dans cette politique de mise à niveau de son
industrie. Huit cent entreprises se sont engagées dans ce programme et, à la
fin de 1999, près de trois cent cinquante l'avaient réalisée. Parallèlement,
un programme de privatisations a été lancé en 1999-2000 avec la privatisation
de trois grandes cimenteries. Par ailleurs, la Tunisie veut améliorer la compétitivité
de son économie en diminuant ses barrières à l'importation. On a déjà
mentionné l'accord de libre-échange signé avec l'UE mais il existe également
des accords similaires passés avec l'Algérie, le Maroc, l'Egypte et d'autres
pays arabes. Enfin, la Tunisie a légèrement baissé le niveau moyen de ses
droits de douane (qui demeurent toutefois très élevés ). Toutefois, ce
processus de mise à niveau est-il réaliste ? Que veut dire exactement mise à
niveau ? Cette statement renvoie-t-elle à des critères bien définis ou à un
système de conditionnalités inspiré par celles du FMI ? A ces interrogations
de fond, on répond par les méthodes habituelles : modernisation des outils de
production, réduction des masses salariales, informatisation de la gestion,
etc. Or, de telles mesures conduiraient dans un premier temps à des
licenciements. Or, la Tunisie a un taux de chômage déjà élevé situé à
15,5 % en 2000 qui frappe particulièrement les jeunes (le taux de chômage est
de 31 % pour les 20-24 ans). Une augmentation du chômage pourrait donc conduire
à de fortes tensions sociales. L'argument généralement employé face à ce
type de critique est d'avancer que ces réformes permettront justement le développement
d'un secteur privé compétitif propre à créer des emplois. Or, une telle évolution
n'est pas, dans le cas, certaine pour plusieurs raisons. L'objectif est en effet
de créer un secteur privé capable de supporter la concurrence des pays européens.
Or, cela est-il possible ? Supposons que l'objectif soit donc la mise au niveau
des entreprises européennes. Il en résulterait que la majorité des
entreprises tunisiennes seraient incapables d'y parvenir, même en opérant des
regroupements, même en dix ou quinze ans et qu'elles seraient "liquidées".
Cela se constate déjà. Et même si l'on fait l'hypothèse qu'au jour de leur
entrée dans la zone de libre-échange, les entreprises tunisiennes auront réalisé
le tour de force d'être au niveau des entreprises européennes de 1995 (date du
début de l'accord), ces dernières auront à ce moment là évolué vers la
post-industrialisation et vécu des dérégulations qui ont mis à mal certaines
activités (construction maritime, métallurgie lourde, BTP, etc.) mais qui ont
permis à d'autres (industries de pointe, services) de se développer. En outre,
les entreprise européennes, contrairement aux entreprises tunisiennes, bénéficient
d'un espace multinational européen (qui déborde les limites de l'UE) et non
européen. La mise à niveau risque donc de ressembler à une course où la
ligne d'arrivée est sans arrêt reculée, ce qui peut conduire à l'épuisement
progressif du coureur ...
la restructuration du système fiscal
Les droits de douane représentant un poste important des recettes budgétaires
de l'Etat (20 % environ à la signature de l'accord de libre-échange en 1995),
leur réduction progressive va poser la question de leur remplacement par
d'autres recettes. Ces recettes sont d'autant plus nécessaires que la libéralisation
du système économique va conduire à une hausse globale des dépenses budgétaires
: hausse des dépenses de transfert (allocation chômage, préretraites,
extension de la couverture médicale de base, etc.) et des dépenses
d'investissement (notamment pour moderniser l'appareil administratif). Il est
donc indispensable que le gouvernement tunisien engage une remise à plat du
système fiscal. Ces réformes ont déjà été engagées puisqu'un nouveau code
fiscal visant notamment à obtenir une plus grande transparence des transactions
fiscales sera mis en place dès 2002. Mais des réformes plus approfondies
seront nécessaires. Le Fonds Monétaire International a ainsi suggéré
plusieurs pistes : élargissement de la base imposable, suppression des
subventions sur les produits alimentaires (à destination principalement de la
classe moyenne), diminution de la masse salariale de la fonction publique, etc.
Or, il faut noter que si de telles mesures semblent aller dans le sens d'une
refonte et d'une modernisation du système fiscal, leur mise en oeuvre peut
aussi conduire à remettre en cause le consensus social et politique dans le
pays. En clair et en simplifiant à l'extrême, la population ou une partie
d'entre elle a pu accepter une certaine limitation de ses libertés politiques
en échange d'avantages fiscaux. Une mise à plat du système fiscal menacerait
donc éventuellement cet équilibre.
On voit bien que ce qui est maintenant en jeu est la capacité du système
politique et économique et social tunisien à supporter une poursuite de la libéralisation
économique. Dans tous les cas, une poursuite du processus actuel exigera sans
doute une définition peut-être plus précise des objectifs économiques que le
gouvernement entend atteindre.