SYRIE. UN PÔLE DE STABILITE?
" Au Proche Orient il ne saurait y avoir de guerre sans
l'Egypte et de paix sans la Syrie "
-Henri Kissinger-
Par :
J.M.Vernochet
Il existe une architectonie géopolitique dessinée par des constantes qui
traversent l'histoire, du moins au cours de périodes limitées dans le temps,
ou encore des données géographiques surdéterminantes du destin des peuples et
des états. Il ne saurait donc y avoir de juste compréhension des événement
sans une connaissance précise des fondements structurels de la politique des
nations et des états.
Parmi ces " constantes " la création de l'Etat israélien voici
cinquante trois ans est un fait capital constitutif de la politique étrangère
syrienne. Au Nord le Sanjak d'Alexandrette et les sources de l'Euphrate au coeur
de l'Anatolie inscrivent dans la géographie un autre chapitre du devenir
syrien...
Aujourd'hui Hafez El Assad n'est plus. Son fils cadet Bachar lui a succédé à
la tête d'une direction collégiale d'un Etat toujours dominé par la minorité
alaouite. Après quelques velléités de changement dans la gestion des affaires
intérieures il fait maintenant machine arrière et à l'extérieur sa politique
lui est plus que jamais imposée par l'Etat israélien. Avant même son arrivée
au pouvoir Ariel Sharon n'avait pas caché son intention de " faire la paix
avec la Syrie et le Liban " reprenant à son compte l'axe politique dessiné
par son prédécesseur Ehoud Barak qui lui-même avait suivi le chemin ouvert
par Ytzak Rabin.
Mais dans cette lente marche vers la paix la Syrie doit faire face à des
obstacles rédhibitoires: la restitution des hauteurs du Golan perdues en 1967
à l'issue de la Guerre dite des Six Jours et sur la restitution delaquelle
Damas pose une question de principe. La question du Golan ne relève plus depuis
longtemps du domaine strict de la sécurité du territoire israélien. La valeur
" stratégique " du Golan s'est en effet amenuisé au fil du temps à
mesure que s'accroissait la portée tactique des armes de théâtre et autres
Scuds. La valeur réelle d'un Golan occupé par les kiboutzim israéliens n'a
plus grand chose de militaire mais il recèle une richesse qui demain sera
l'enjeu de conflits inexpiables: l'eau. La restitution du Golan se heurte par
conséquent à un forte hostilité dans l'opinion israélienne sans que l'on
entr'aperçoive, surtout dans la conjoncture actuelle, la possibilité d'une
inversion de cette tendance.
Paradoxalement, au-delà des restitutions des territoires spoliés la
coexistence des deux Etats n'est pas véritablement problématique.
L'observateur attentif ne manquera pas de relever que la Syrie face à Israël
se trouve dans une position assez comparable à celle de l'Egypte vis-à-vis de
l'Etat hébreu. Depuis le retour du Sinaï le contentieux égypto-israélien
s'est très largement vidé de tout contenu. Les bouffées de rhétorique
anti-israélienne sont comme chacun sait en majeure partie à usage domestique.
Il faut donner des gages susceptibles de couper l'herbe sous les pieds d'une
opposition islamiste dont l'influence est très forte dans l'opinion. Mais
l'arbre des discours ne devant pas cacher la forêt des intérêts en jeu, à
commencer le souci prioritaire pour les dirigeants égyptiens d'assurer la pérennité
du régime et in fine l'organisation d'une succession à la tête du pouvoir sur
le modèle syrien.
A y regarder d'un peu près la situation en Syrie n'est guère différente si ce
n'est l'épineuse question du Golan que l'on peut comparer à celle du Sinaï
avant Camp David. Aussi curieux que cela puisse paraître, Damas dans sa longue
marche vers une paix encore introuvable cherche avec constance un appui du côté
de Washington. En premier lieu parce que la politique proche-orientale des Etats
Unis offre une plus grande fiabilité en raison d'une certaine continuité alors
que la politique israélienne déconcerte par non-lisibilité et ses apparents
changements de cap. Depuis le démarrage des négociations, Damas n'a-t-il pas
eu quelque six interlocuteurs différents en la personne des différents Premier
Ministres qui se sont succédés à un rythme soutenu? Certains furent
d'ailleurs intraitables comme Netanyahou, les autres soumis à des pressions
contradictoires de forte amplitude voire purement et simplement éliminé comme
Rabin.
Rien d'étonnant à ce que la Syrie se soit détournée des négociations bilatérales
et soit allée rechercher l'arbitrage du " supergrand ". Son objectif
premier étant avant même une improbable normalisation avec Israël d'obtenir
des Etats Unis la levée des sanctions attachées aux pays figurant sur la liste
noire des Etats terroristes. Des avantages, notamment économiques et
commerciaux, très comparables à ceux obtenus par l'Egypte après Camp David
devraient en découler et contribuer à renforcer la position de la Syrie qui
est loin d'avoir renoncé à toute ambition régionale. Fait généralement peu
divulgué le Prince héritier d'Arabie Saoudite, Abdallah, a épousé la fille
d'un haut dignitaire alaouite. Sans donner à ce fait une portée ou une
signification exagérée, les liens ainsi créés semblent aller dans le sens
d'un dessein " panarabe " chez les dirigeants de Damas dont l'ambition
régionale semble intacte. D'ailleurs par-delà les questions religieuses la
rivalité syro-israélienne doit véritablement s'appréhender en terme de
leadership.
Reste que le pouvoir alaouite par essence minoritaire ne se maintient qu'au prix
d'un contrôle social rigoureux qui le contraint à " jouer serré "
en maintenant une pression extérieure comme c'était jusqu'à présent le cas
au Liban ou en lâchant la bride au Hezbollah pour étoffer selon les besoins du
moment sa capacité de négociation avec Israël - avec lequel l'état de guerre
perdure depuis 53 ans - Damas trouvant dans cet état de tension permanent la
justification au maintien d'un sévère régime intérieur.
Récemment certains analystes notaient l'amorce d'un allégement du dispositif
militaire syrien au Liban à l'initiative de la nouvelle garde constituant le
proche entourage de Bachar el-Assad au grand dam de l'Etat Major mais avec
l'assentiment du vice-président Abdel Halim Khaddam et de Farouk el-Charah
Ministre des Affaires Etrangères. Cette relative ouverture n'est pourtant pas
appelée à durer suivant en cela l'évolution politique intérieure syrienne
qui après une timide ouverture est rapidement revenue aux recettes éprouvées
en usage sous Hafez el-Assad. Seuls des observateurs ayant négligé les données
structurelles déterminantes du " bloc " politique syrien peuvent
avoir cru à la durée de l'éphémère " printemps de Damas "!
La Syrie doit en effet conserver par le truchement du Hezbollah et à un moindre
degré par celui des palestiniens en raison de leur moindre " contrôlabilité
", un moyen de pression sur les israéliens et un atout non négligeable
dans la négociation. Pression d'autant plus nécessaire que le nouvel allié
turc de l'Etat hébreu maintient au Nord une pression jamais démentie depuis
les erreurs de la mandature française qui ont fait du Sandjak d'Alexandret - l'équivalent
syrien de l'Alsace-Lorraine pour la France de 1870- un sujet de perpétuelle
dispute qui a encore failli dégénérer en conflit ouvert en 1998. Auquel
viennent désormais s'ajouter les barrages édifié par la Turquie sur le cours
supérieur de l'Euphrate et de ses affluents qui menacent aujourd'hui
l'approvisionnement hydraulique de la Syrie mais aussi de l'Irak.
Peut-on parler d'" isolement " de la Syrie sur la scène de
proche-orientale? Depuis Hafez el-Assad la Syrie maintient indéniablement un équilibre
dans la tension et constitue curieusement un facteur de stabilité au milieu
d'un environnement régional qui pourrait s'avérer relativement plus fragile
dans un contexte de crise aiguë. En effet la crise israélo-palestinienne échappait
aux contrôle des états majors politiques, la stabilité politique en Jordanie
ou en Egypte pourrait s'en trouver gravement compromise. Sous la pression de la
rue le pouvoir au Caire comme à Amman serait contraint, sous peine de tomber,
de fermer les yeux sur la perméabilité de leurs frontières aux hommes et aux
matériels. Il est à peu près assuré que le Baas syrien n'a pas à craindre
qu'en de telles circonstances la situation n'échappe à son contrôle. Les israéliens
ne l'ignorent pas même s'ils mobilisent leur propre opinion de façon récurrente
sur le thème de la menace syrienne et de ses armes de guerre chimique. La Syrie
est une gêne, un souci mais la vraie menace se trouve ailleurs.
Se dessine en effet la perspective pour la Syrie d'occuper un siège au Conseil
de Sécurité des Nations Unies voire d'en assumer la Présidence tournante. Ce
qui ne peut évidemment s'envisager sans le feu vert des Etats Unis et un vote
positif de leur part. Ceci se négociera et dans la balance l'Administration américaine
ne manquera pas d'exiger que soient dénoncés les accords commerciaux
syro-irakiens qui contribuent à élargie les brêches ouvertes aujourd'hui dans
le dispositif d'embargo. Damas sera-t-il disposé à renoncer au marché
irakien? Rien n'est moins sûr, il sera difficile de faire machine arrière. Les
contrats sont signés et ne peuvent être remis en cause d'un simple trait de
plume. Quant à la fermeture de l'oléoduc Bagdad-Banyas, le pétrole coule. Un
accord serait intervenu avec Washington au terme duquel Damas se serait engagée
à collaborer au maintien de l'étanchéité du dispositif américain. Or Damas
a peut-être déjà opté pour une solution originale consistant à consommer le
pétrole irakien importé et à exporter les 150 000 barils jours qui quittent
le terminal de l'IPC de Banyas en les prélevant sur sa propre production intérieure.
Ainsi les apparences seront sauves et l'embargo ne serait plus " violé
".
Bachar sous la houlette des " anciens du régime " après avoir expérimenté
les limites de sa nouvelle équipe cherchera sans doute un appui décisif du côté
de l'Europe par le biais de l'Elysées. La dernière sortie officielle d'Hafez
el-Assad avait été Paris en 1998, premier voyage officiel dans un état
occidental depuis vingt ans, depuis sa visite en France en 1976. Il s'agissait
non seulement de répondre à la visite de M. Jacques Chirac à Damas en 1996.
Hafez el-Assad comme le précisait à l'époque Farouk el-Charah au Figaro plaçait
cette visite " dans un contexte exceptionnel en raison de l'impasse où se
trouve engagé le processus de paix et de la situation critique
que cet état de fait induit. Enfin il s'agit de renforcer les liens déjà
existants avec la France et la Communauté européenne ". L'Europe étant
plus proche géographiquement et politiquement de la rive Orientale de la Méditerranée,
tout indique que la Syrie continuera à travailler pour s'arrimer à l'Europe
via la France partie prenante dans les négociations quadripartites sur le Liban
c'est-à-dire avec la Communauté essentiellement préoccupé de stabilité et
de développement dans l'espace méditerranéen.
Mais la marge de manoeuvre du pouvoir alaouite reste finalement passablement étroite.
La réelle stabilité du régime tient à la cohésion d'une direction collégiale
à la tête de l'Etat syrien la figure de proue de Bachar el-Assad ne devant pas
masquer qu'il est sans doute moins l'héritier de son père que le fruit d'un
compromis réussie entre différentes composantes qui pourraient se révéler
antagonistes à l'occasion. Or par définition et par essence toute coalition
d'intérêts ne se maintient jamais indéfiniment. La Syrie d'Hafez el-Assad
nous a donné l'exemple d'une exceptionnelle durée et une certaine continuité
semble pour l'heure assurée après le cap toujours périlleux de la transition.
Alors jusqu'à preuve du contraire la Syrie peut constituer un môle de stabilité
dans une région où la " normalisation " n'est pas encore à l'ordre
du jour.
J.M.Vernochet 22/03/01