"De la stratégie à la géopolitique, quelques éléments d'une
approche pluridisciplinaire."
Par Alexandre Del Valle.*
Qu'est-ce que la stratégie ? D'après l'étymologie grecque, la stratégie
signifie " conduire l'armée ", Platon précisant d'emblée que la
guerre, donc la stratégie, doit être soumise à la politique, l'art militaire
à celui du gouvernement. Avant les Grecs, Sun Tzu (VIème siècle avant J.C.)
est le premier théoricien reconnu comme tel de la stratégie, son Art de la
guerre étant encore étudié par tous les stratégistes et stratèges, et
conservant une surprenante actualité, notamment en raison de l'importance
accordée par le penseur chinois aux moyens psychologiques et non militaires
dans la guerre, phénomène qui caractérise plus que tout autre l'ère stratégique
moderne du nucléaire. Il faudra toutefois attendre 1794 pour qu'apparaisse pour
la première fois dans notre langue le mot stratégie, sous la plume du général
prussien Friedrich Wilheim Bülow.
La stratégie est à fois une action déterminée par des
actions contingentes, militaires, économiques, culturelles, sociologiques, et un
discours, dimension considérablement renforcée avec l'avènement de la télématique
et de l'Infowar, la guerre de l'information. La stratégie
comporte des opérations intellectuelles et des opérations physiques,
" concrètes ", choisies parmi une palette d'actions réalisables
et acceptables. De ce point de vue, la stratégie est d'abord un choix,
une science de la décision.
D'après le Petit Larousse, la stratégie est l'" art de
coordonner l'action de forces militaires, politiques, économiques et morales
impliquées dans la conduite d'une guerre ou la préparation de la défense
d'une nation ou d'une coalition ", ou encore l'" art de
coordonner des actions, de manoeuvrer habilement pour atteindre un but
". Le Robert préfère la définition plus simple : " art de
gouverner les sociétés ".
Les définitions les plus courantes demeurent celles qui ont été élaborées
par les grands stratégistes classiques, de Karl von Clausewitz à Basil H.
Liddell Hart et à Raymond Aron : " L'art d'employer les forces
militaires pour atteindre les résultats fixés par la politique "
(André Beaufre : Introduction à la stratégie), l'auteur remarquant
lui-même que " cette définition est [...] étroite, puisqu'elle ne
concerne que les forces militaires". Aussi propose-t-il de lui
substituer deux autres définitions : " L'art de faire concourir la
force pour atteindre les buts de la politique " et, afin de souligner
le caractère spécifique de l'action stratégique, " l'art de la
dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit
". D'après Clausewitz, la stratégie est un " art de la guerre
" sachant que la guerre est la " continuation de la politique par
d'autres moyens ". La stratégie, comme " art de commander "
est donc " obligée de se soumettre et de souscrire aux objectifs
politiques, reliée aux forces tactiques dont elle coordonne et organise
l'action ", explique le général de la Maisonneuve . Cette relation hiérarchique
entre les deux concepts est d'ailleurs confirmée par l'un des grands stratégistes
classiques, Liddel Hart, qui définit la stratégie comme " l'art de
distribuer et de mettre en oeuvre les moyens militaires pour accomplir les fins
de la politique ".
Mais la conception de la stratégie de Liddel Hart ou Clausewitz demeure
encore exclusivement liée au domaine militaire. Or, nous verrons plus loin que,
depuis l'avènement du feu nucléaire, les progrès technologiques en matière
d'information et l'apparition de conflictualités non militaires (menaces
transnationales, mafias, terrorisme, guerres économiques, " nouvelles
menaces ", etc), la stratégie a tendance à s'affranchir de plus en plus
du domaine purement militaire. Toutefois, l'intérêt des définitions données
par Clausewitz, Liddel Hart ou les stratégistes classiques en général est de
mettre en évidence les liens qui unissent la stratégie à la politique
et à la tactique.
Pour définir la stratégie, on le voit, il est donc préalablement
nécessaire de la différencier d'une série de concepts et de disciplines qui
lui sont étroitement associés mais avec lesquels elle ne doit pas être
confondue, au risque de perdre de vue sa signification et son objet propres.
Aussi articulerons-nous la première partie de ce travail sur la différence et
les liens existant entre la stratégie, elle-même, la géopolitique,
discipline connexe mais distincte, qui lui sert d'outil analytique et d'élaboration
majeur mais non exclusif, la politique, qui la détermine, et la
tactique, qui a pour fonction de permettre d'atteindre les objectifs fixés
par elle. La géopolitique nécessitant une attention toute particulière en
tant que démarche scientifique indépendante des phénomènes politiques et de
la stratégie militaire, nous étudierons dans un premier temps les rapports
entre politique stratégie et tactique.
Politique, stratégie et tactique.
- La politique est une triade qui comporte, comme l'explique le général
Jean Salvan : le dessein que l'on veut réaliser (projet de société, idéologie),
la lutte pour parvenir au pouvoir (national, impérial ou mondial) et s'y
maintenir, c'est-à-dire " l'art de gouverner " et la projection de
la puissance, et, enfin, la désignation des " amis " et des
" ennemis " , les responsables politiques ayant en principe pour tâches
premières de veiller à la concorde intérieure de l'unité
politique, généralement la nation ou l'Etat - menacée de l'intérieur par
des phénomènes désagrégateurs ou subversifs (" ennemi internes ":
mouvances sécessionnistes, désagrégatrices) - et à la sécurité extérieure
de cette même unité, toujours potentiellement menacée de l'extérieur ("
envahisseurs ", hégémonies impérialistes, ennemis des valeurs
fondamentales ou adversaires géoéconomiques, etc).
Pour Raymond Aron, la Politique est " la recherche de l'intérêt
national ", définition qui a le mérite d'exprimer clairement la
relation entre la stratégie et la politique, puisque la stratégie, en tant qu'art
de commander les forces destinées à défendre la nation, est l'émanation
directe du pouvoir politique qui a pour mission première de préserver l'unité
et la pérennité de l'unité politique existante. Plus concrètement encore, en
cas de conflits, ce sont donc les responsables politiques qui définissent les
stratégies et les buts de guerre. Il n'est d'ailleurs pas inutile de
définir cette autre notion clé de la science géostratégique.
D'après nous - mais cette classification peut être contestée - les buts de
guerre sont : " le résultat précis, évaluable, permettant de
concrétiser le succès d'une stratégie générale (définie par les
Politiques) qui a justifié le déclenchement d'une guerre ". Les buts
de guerre ne sont autre que la stratégie globale - ou générale
- ramenée au théâtre de guerre et à l'aire géopolitique à laquelle ce théâtre
appartient. Il y a donc deux niveaux de buts de guerre : premièrement, les
" buts de guerre " ou " objectifs tactiques " des états-majors
; deuxièmement, les " objectifs stratégiques " à plus long terme ou
" buts de guerre stratégiques " définis par les politiques à
l'oeuvre dans le contexte régional et général auquel appartient un théâtre
donné. On retrouve la traditionnelle dichotomie entre le tactique et le
stratégique.
Ainsi, la politique fixe les buts et mobilise les moyens nécessaires
à la réalisation d'une stratégie. Les États sont la source de l'autorité
stratégique, qu'ils délèguent pour une mission déterminée. " Pour
atteindre les buts de leur concept, les chefs politiques ont besoin d'une méthode
et de moyens, c'est la stratégie " , résume le général Salvan.
- La stratégie ainsi comprise est par conséquent " l'ensemble
des méthodes et moyens permettant d'atteindre les fins exigées par le
politique " (Salvan) ou encore " l'art de faire concourir la
force à atteindre les buts de la politique " (Beaufre).
Dans cette acception " haute ", étroitement liée et subordonnée au
politique, on parle généralement de stratégie totale, terme sur lequel
nous reviendrons ultérieurement. La stratégie est la conduite militaire
d'une alliance politique en vue d'une action totale : ce n'est pas une
pensée ou une réflexion abstraite, mais une action que la pensée éclaire, à
partir d'objectifs politiques précis. Il faut toutefois bien préciser
qu'aujourd'hui, la stratégie comme la notion de forces ne doivent pas être
limitées à leurs acceptions militaire ou guerrière premières. Il existe également
des stratégies culturelles (en particulier aux Etats-Unis), économiques,
diplomatiques, voire même psychologiques et médiatiques.
C'est d'ailleurs cette mutation liée aux progrès techniques et au processus de
mondialisation qui conduit le stratégiste américain Edward N Luttwak à définir
la stratégie comme " toute action de force organisée ou menée face à
une hostilité consciente ".
- La tactique, quant à elle, est essentiellement " l'art du
combattant " ainsi que " l'emploi des moyens permettant de lutter
contre un ennemi ". D'un point de vue militaire classique, la tactique
opérationnelle vise les buts de la stratégie militaire, laquelle
concourt à atteindre les objectifs de la stratégie totale. Plusieurs définitions
peuvent également être données de la tactique. Pour Clausewitz, " la
tactique, c'est l'usage des forces armées dans le combat ". Pour
Luttwak, elle est " la combinaison des moyens techniques, des hommes sur
le terrain (ou dans le milieu) précis face à un ennemi "
. D'après Le Petit Larousse, la tactique est " l'ensemble
des moyens habiles employés pour obtenir un résultat voulu ou la manière de
combattre elle-même pendant la bataille ", ou encore "
l'art de diriger une bataille en combinant par la manoeuvre l'action des différents
moyens de combats et effets des armes ". Enfin, pour le général
Salvan, la stratégie est " l'art d'employer des moyens et des hommes
pour atteindre un objectif fixé par le stratège " : on est par conséquent
dans la tactique dès que des armes - classiques ou modernes - sont employées,
y compris, bien sûr, contre des objectifs civils .
Comme la stratégie dont elle dépend, la tactique est par conséquent fort
diversifiée. Elle peut être militaire, révolutionnaire, de guérilla,
classique, nucléaire, géoéconomique, etc.
Pour résumer la relation entre les trois notions, dont l'imbrication réciproque
fait penser à un enclenchement de poupées russes, ainsi que l'explique le général
Salvan, on peut dire que la stratégie vise à réaliser les buts
politiques, que les objectifs stratégiques conditionnent la
tactique, qui a quant à elle pour mission d'employer les armes pour les
atteindre le plus efficacement possible. La tactique est donc, par
essence, concrète. Elle vise des objectifs précis sur le
terrain, qu'il soit militaire, économique, diplomatique, psychologique, etc.
D'autres stratégistes modernes ont ajouté avec raison un autre élément
fondamental à cette triade : la technique, qui, avec l'avènement du
nucléaire, a véritablement révolutionné les données classiques de la stratégie
et de la tactique.
Ainsi, dans son ouvrage Le paradoxe de la stratégie, Edward Luttwak
explique qu'il existe une véritable architecture à cinq niveaux : au plus bas,
le technique, qui consiste en la conception, la réalisation et la mise en
oeuvre des moyens, de l'homme, de la quantité, et de l'emploi dans l'espace ;
ensuite, la tactique, qui combine les moyens techniques des hommes sur le
terrain précis face à un adversaire donné. Puis viennent deux niveaux intermédiaires,
non mentionnés précédemment : l'opérationnel (terme très usité dans
le langage militaire), qui fait intervenir le temps et la distance, et la
stratégie de théâtre, qui combine le niveau opérationnel avec les
constantes et variables géographiques et spatiales (d'où la pertinence du
terme géostratégique) ; enfin la grande stratégie, qui gouverne
et doit faire converger les efforts déployés aux quatre niveaux inférieurs
(militaires et/ou civils) en cohérence avec les décisions du pouvoir
politique. Enfin, dans une logique plus classique mais rendant également compte
de l'enchevêtrement des différents concepts, on peut également citer l'amiral
Castex qui, dans son Traité sur les théories stratégiques (1937),
explique que " la stratégie militaire est comme le spectre solaire.
Elle a un infrarouge qui touche le royaume de la stratégie générale par
lequel elle s'interpénètre avec la politique générale, et un ultraviolet qui
interfère avec le domaine de la tactique ".
Les différents niveaux de stratégie
D'après nous, mais ce choix est discutable et non exhaustif, on peut
distinguer trois grands niveaux de stratégie :
1/ la stratégie globale, terme utilisé par le général Lucien Poirier
pour définir le plus haut niveau de stratégie, défini par le pouvoir
politique. Dans la terminologie classique utilisée pour l'enseignement
militaire supérieur français, la stratégie globale est appelée intégrale.
Elle conçoit les desseins nationaux suprêmes et détermine la stratégie générale,
qui fixe les buts à atteindre dans les domaines diplomatique, économique,
culturel, psychologique, militaire, technologique, informationnel, etc. Elle est
indifféremment nommée grande stratégie (Luttwak), stratégie
nationale (Pentagone), ou encore stratégie totale (Beaufre,
Salvan), par allusion à l'engagement total, terme qui définit bien les
guerres modernes " totales " (voire totalitaires) et les processus d'hégémonie
globale dont le leadership américain est l'exemple contemporain majeur.
2/ la Stratégie des moyens, par laquelle un Etat ou un groupe d'Etats décide
de se doter de moyens : technologiques, militaires, industriels, etc, (ex : arme
nucléaire ; satellites, etc) lui permettant d'exercer sa puissance ;
3/ les stratégies régionales ou stratégies particulières
(Salvan), déclinaisons locales de la stratégie globale - suivant les
aires géoéconomiques et civilisationnelles - fixant les objectifs opérationnels
et les échéances.
Comme on le voit, la stratégie conduit inévitablement à la géopolitique, les
deux démarches étant extrêmement imbriquées - parfois même confondues - et
analysant les mêmes phénomènes : les guerres et les différentes formes de
conflictualités opposant entre elles les nations ou les entités géopolitiques.
Géostratégie : de la stratégie à la géopolitique.
Si la stratégie est au départ " l'art du combat ", la géopolitique,
quant à elle, comme la géographie dont elle découle, " sert d'abord
à faire la guerre ", ainsi que l'a expliqué le chef de file de la
pensée géopolitique française moderne, le géographe Yves Lacoste (1967).
C'est seulement ensuite, comme la stratégie, qu'elle s'est peu à peu émancipée
des cellules de prospectives militaires et des champs de bataille pour devenir
une discipline propre, issue de la science géographique mais également liée
aux autres disciplines des sciences sociales, notamment la science politique.
D'après Yves Lacoste, le terme géopolitique désigne une démarche
intellectuelle et scientifique plus qu'une science à proprement parler, une
façon de voir les choses qui privilégie les configurations spatiales et
géographiques (géopolitiques) des différents types de phénomènes qui relèvent
de la catégorie du politique. Ainsi définie, la géopolitique prend en compte
les rivalités de pouvoirs dans la mesure où celles-ci portent sur des
territoires, le contrôle (ou la possession) du territoire étant un moyen
d'exercer une autorité ou une influence sur les hommes et les ressources qui
s'y trouvent. Il s'agit par conséquent non seulement des rivalités entre
les États sur des espaces qui peuvent être de très grande envergure, mais
aussi des conflits ou de concurrence entre d'autres types de forces
politiques, et sur des territoires qui peuvent être de relativement petites
dimensions, y compris dans le cadre d'une ville. On le voit, le lien entre la
géopolitique, comme démarche scientifique, et la stratégie, en
tant qu'art de la guerre, est quasiment consubstantiel, puisque la géopolitique
est l'outil conceptuel et analytique fondamental du stratège comme du stratégiste.
L'statement géostratégique ne fait en fin de compte que retranscrire
cette réalité. Ce néologisme permet par ailleurs de souligner l'ouverture de
la stratégie moderne aux domaines non exclusivement militaires ainsi que la
possibilité de cet art de la guerre de servir également d'outil
d'observation, au service d'une démarche scientifique géopolitique analysant
les conflits et guerres et leurs motivations politiques.
Pour certains stratégistes " puristes ", l'statement géostratégie
serait une redondance dans la mesure où la stratégie utilise nécessairement
et par essence les catégories de la géographie et de la géopolitique. Mais
nous pensons quant à nous qu'elle est heureuse en ce sens qu'elle traduit l'évolution
sémantique et polémologique de la stratégie vers une discipline scientifique.
Quant à la géopolitique, elle est une approche pluridisciplinaire, à
chreview sur la stratégie, les constantes et variables géographiques, économiques
et climatiques, la science politique et l'étude des civilisations. Depuis
quelques années, l'importance de l'économie et des conflictualités économiques,
voire même la substitution de celles-ci aux guerres militaires classiques au
sein du monde occidental, a fondé l'apparition d'un autre néologisme également
étroitement lié à la stratégie et la géopolitique, la " géoéconomie
".
En France, deux grands géopolitologues ont contribué à réhabiliter cette
discipline, jadis surtout étudiée en Allemagne, en Russie et dans les pays
anglo-saxons : le premier est au départ un stratège, le Général Pierre Marie
Gallois, initiateur de la " force de frappe nucléaire française " et
de la théorie de la " dissuasion du faible au fort ", véritable révolution
dans la stratégie. Pour lui, la géopolitique étudie essentiellement " l'influence
du milieu sur l'homme ". Le second est le géographe Yves Lacoste, pour
qui la géopolitique a essentiellement pour objet " l'étude des
rivalités territoriales de pouvoirs et leurs répercussions dans l'opinion
" . Paradoxalement, le général Pierre Marie Gallois accorde une place
plus centrale à la géographie et au milieu qu'Yves Lacoste, lequel défend une
conception moins géographiquement déterministe et plus proche de la science
politique. Pour le célèbre géographe, en effet, il " ne s'agit pas
d'une science (...) mais d'un savoir-penser l'espace terrestre et les luttes qui
s'y déroulent, pour essayer de mieux percer les mystères de ce qui est en
train de se passer afin d'agir plus efficacement ". Toujours est-il que
la différence et la complémentarité entre les deux approches géopolitiques
telles que définies par Gallois ou Lacoste illustre bien la pertinence de la
notion de géostratégie.
Stratégie, géopolitique et " guerre des représentations. "
Dans un soucis de désoccultation, et en tant que démarche
scientifique analysant les raisons profondes des conflits, la géostratégie,
comme la géopolitique moderne, analyse tout particulièrement les " représentations
", qu'Yves Lacoste définit comme des " forces motrices de
l'histoire ". Celles-ci président à l'élaboration, par les
responsables politiques des différents camps belligérants, des processus de
mobilisation, dont la pierre d'achoppement est, la plupart du temps, une rivalité
de pouvoirs quant à des territoires, des ressources et des stratégies
d'influence, et parfois même des enjeux idéologiques, notamment lorsque,
fanatiques (exemple des islamistes talibans, du GIA, des réseaux Bin Laden, du
Gamaà islamiyya égyptien, etc), ceux-ci supplantent momentanément les impératifs
géo-économiques. Nous avons précisé momentanément, car non seulement
il est assez rare que les considérations purement idéologiques ou religieuses
pèsent plus lourd que les considérations économiques et géostratégiques
" concrètes ", mais on constate que l'idéologie et la religion sont
souvent instrumentalisées par les politiques à des fins de
mobilisation dans le cadre de stratégies de puissances et de rivalités
de pouvoirs. Mais cela ne veut aucunement dire, contrairement à ce que
pensent nombre de géopolitologues ou stratégistes hostiles au " paradigme
civilisationnel ", que les représentations religieuses et identitaires
soient négligeables ou superficielles, c'est-à-dire de simples prétextes.
Comme le rappelle Yves Lacoste, les représentations identitaires,
civilisationnelles et idéologiques sont bien réelles, quand bien même elles
sont instrumentalisées, car elles " font sens " pour des milliers d'être
humains qui vont mourir pour elles et parce qu'elles ont des conséquences géopolitiques
réelles. Loin d'être de simples leviers de mobilisations, les représentations
géopolitiques désignent " l'ensemble des idées et perceptions
collectives d'ordre politique, religieux ou autre qui anime les groupes sociaux
et qui structure leur vision du monde " .
Reconnaissant le rôle primordial des représentations, bien qu'étant hostile
au paradigme des civilisations développé par le professeur américain Samuel
Huntington (The Clash of civilisations), le géopoliticien français François
Thual, analyse quant à lui la nature de cette pierre d'achoppement à travers
le concept de " conflit identitaire ", au sein duquel les
" représentations " sont l'élément central puisqu'elles
construisent et légitiment les revendications d'un camp (supposé être
" antérieur " ou " pur ", donc " propriétaire légitime
"), face au camp adverse, " ultérieur ", " usurpateur
", " infidèle ", voire " envahisseur ", donc illégitime.
Aussi les " représentations " sont-elles destinées à légitimer
le " désir de territoire " , la " volonté de
puissance " du " camp Ami ", et donc à disqualifier
les motivations et revendications du " camp Ennemi ".
Considérant qu'avec l'avènement des moyens télématiques modernes et le
regain général des conflits identitaires, consécutif à la fin de la guerre
froide et au retour du refoulé identitaire, conséquence et réaction à
la mondialisation, les représentations font plus sens que jamais, nous pensons
quant à nous que l'statement guerre des représentations est plus
heureuse que jamais pour désigner ce type de phénomènes inséparables de la
guerre psychologique et médiatique.
Du point de l'analyse médiologique et psychologique, en effet, la guerre des
représentations revêt également une dimension psychologique et subversive.
Pour Laurent Murawiec, spécialiste des nouvelles formes de guerre, la guerre de
l'information (Information Warfare : InfoWar), la " cyberguerre
", la guerre psychologique et la guerre des représentations sont
autant de notions voisines et interdépendantes incluses dans ce qu'il nomme génériquement
la " guerre informationnelle ". Née d'une triple révolution
technologique : électronique, informatique et télécoms, l'InfoWar ne
fait que reprendre et rendre plus efficaces les vieilles recettes de propagande,
de stratégie subversive et de manipulation décrites depuis Sun Tzu.
Dans ce contexte, la guerre des représentations consiste prioritairement
à démoraliser l'ennemi , distordre son contact avec le réel en
implantant chez lui une pseudo réalité, une fausse représentation
des évènements d'autant plus apparemment " vraie " et incontestable,
qu'elle semble irréfutablement prouvée, voire même vécue en direct par le
spectateur médusé par la " réalité " des images. Les progrès
technologiques dans les domaines du " virtuel " ont donc
incontestablement contribué à briser la frontière entre le réel et
l'imaginaire, de sorte que les stratégies de manipulation collectives au
services du pouvoir et de la guerre n'ont jamais été aussi redoutables
qu'aujourd'hui, au sein même de sociétés dites démocratiques.
Mais parallèlement à l'avènement de la télématique, qui a permis une
utilisation moderne extrêmement efficace et inédite des stratégies
subversives et des phénomènes de guerre psychologique et informationnelle,
une attention toute particulière doit être accordée à l'avènement de l'arme
nucléaire, laquelle a non seulement engendré une véritable révolution géostratégique,
mais a considérablement renforcé la portée des formes de guerres représentatives
et psychologiques précédemment étudiées, la guerre classique devant
partiellement s'effacer devant d'autres formes de guerre du fait du caractère
dissuasif de la force de frappe nucléaire et de ses conséquences.
Géostratégie et ère nucléaire.
Avec le nucléaire, une nouvelle question stratégique et polémologique se
pose : comment désormais penser la géostratégie et la guerre sachant que
celle-ci est dorénavant potentiellement apocalyptique et définitive ?
Paradoxalement, cette possibilité latente de l'holocauste nucléaire final
comme conséquence probable de la guerre, cette potentialité destructrice extrême
de l'action guerrière, conduira les acteurs stratégiques détenteurs du feu
atomique à repenser de manière différente, moins exclusivement militaire, la
manière de résoudre leurs conflits, tout recours effectif à cette arme étant
à juste titre perçu comme collectivement suicidaire."
L'irruption de l'atome dans le domaine politico-stratégique entraîne une
rupture brutale entre la période de la guerre classique et le nouvel âge
balistico-nucléaire, écrit le général de la Maisonneuve. L'explosion
de la première bombe atomique à Hiroshima, le 16 août 1945, provoque la
coupure fondamentale. En stratégie, il y a un avant et un après Hiroshima
.
L'utilisation de l'atome à des fins militaires a en effet révolutionné la
stratégie, tant par la formidable puissance de feu instantanément disponible
que par la difficulté de s'en servir du fait de la démesure de ses effets. La
menace dispense de l'emploi. La finalité de la stratégie n'est alors plus
seulement d'engager habilement les moyens pour gagner la guerre, mais de dissuader
l'adversaire de l'entreprendre. Alors que les armes construites jusqu'alors
étaient fabriquées pour s'en servir, les armes nucléaires seront faites pour intimider,
phénomène propre à la guerre psychologique et subversive, et leur emploi
serait la marque de l'échec de leur finalité. Ceci n'empêche que
l'intimidation n'existe que si toutes les conditions de l'emploi sont
effectivement réunies.
La terreur peut-elle alors faire place à l'espoir, et le monde est-il enfin
devenu pacifique grâce à l'existence de ces armes si puissantes qu'elles
interdisent la guerre ? Il est loin, malheureusement, d'en être ainsi.
L'existence des arsenaux nucléaires a certes empêché un affrontement majeur
entre l'Est et l'Ouest durant la " guerre froide ". Mais les luttes
n'ont pas manqué entre nations non nucléaires, et le nombre des guerres ou
autres crises employant des armes dites conventionnelles a même eu
tendance à augmenter un peu partout dans le monde depuis la guerre froide, les
deux principaux détenteurs du feu nucléaire les alimentant, dans le cadre
d'une guerre par procuration qui n'impliqua jamais un affrontement direct
entre eux.
L'arme nucléaire n'est donc pas une arme comme les autres : elle constitue une
arme de dissuasion contre une agression majeure et non pas une arme dans un
conflit limité. Par ailleurs, l'armement nucléaire n'assure que partiellement
la sécurité. Il n'est viable et stratégiquement efficace que s'il est prolongé
par des forces conventionnelles crédibles. Une véritable défense efficace
repose donc sur la complémentarité de moyens et outils de nature différente,
à la fois conventionnels et atomiques, c'est-à-dire stratégique et tactique,
ainsi que la terminologie militaire désigne cette dichotomie.
La dissuasion nucléaire : une révolution géostratégique.
L'apparition de l'arme atomique inaugure une ère nouvelle de la polémologie.
Elle implique une neutralisation, voire même d'une évacuation partielle de la
guerre militaire classique du champ des conflictualités, la dissuasion nucléaire
et " l'équilibre de la terreur " conduisant les nations détentrices
du feu nucléaire à repenser complètement leur stratégie et privilégier des
systèmes d'affrontements différents ou plus biaisés.
C'est en vertu de ce constat que le principe de la dissuasion, conséquence
directe de la révolution militaro-stratégique atomique, deviendra l'un des éléments
clés de la pensée stratégique de l'ère atomique. " A partir de cette
situation inédite, et proprement révolutionnaire dans la polémologie, va s'élaborer
une théorie de la non-guerre - la stratégie nucléaire - fondée sur la seule
menace de l'emploi, en réalité sur la peur, c'est-à-dire sur une autre forme
de guerre : la guerre psychologique " . Nous reviendrons au cours des
lignes qui suivent sur le thème selon nous central, en matière de géostratégie,
de la guerre psychologique et de son complément, la guerre " informationnelle
".
Comme le remarque le général Jean Salvan, on pourrait objecter que la stratégie
classique de dissuasion remonte aux Romains, inventeurs du célèbre " si
vis pacem, para bellum ". Mais cette conception diffère nettement du
concept de dissuasion nucléaire dans la mesure où à l'époque des Romains
jusqu'à l'apparition de l'atome, la dissuasion ne reposait pas sur une stratégie
de l'imaginaire et de la virtualité de l'emploi des armes, les armes
nucléaires ayant pour fonction stratégique première de ne pas produire
d'effets physiques réels (sauf en cas d'échec de la stratégie dissuasive
qui la fonde) mais plutôt d'agir sur les esprits des décideurs adverses
en termes d'anticipation et de dissuasion. " De ce fait, explique
Salvan, les puissances nucléaires ne sont pas entièrement en positions
antagonistes, mais aussi des partenaires. Elles ont un intérêt commun : que
leurs politiques et stratégies ne contiennent pas en germe un risque d'escalade
nucléaire (voir R. Aron). C'est donc une stratégie de consensus en temps de
paix pour maintenir la paix, mais qui laisse subsister des possibilités de
conflits limités : guerres civiles, terrorisme, prises d'otages, ou de guerre
classique " .
La dissuasion nucléaire n'a donc pas pour finalité première de gagner une
guerre mais tout simplement de l'empêcher. Deux conditions majeures
doivent être réunies pour qu'il y ait réellement dissuasion : posséder un
outil d'une réelle qualité, c'est-à-dire ni contournable ni neutralisable ;
le responsable politique doit être réellement capable de prendre la décision
de déclencher le feu nucléaire.
Les généraux Poirier et Gallois et " la dissuasion du faible au fort
."
Pour le général Pierre Marie Gallois, auteur de nombreux essais relatifs
au nucléaire et d'un désormais classique : Géopolitique les voies de la
Puissance, comme pour le général Lucien Poirier, qui a exposé la plupart
de ses conceptions géostratégique dans son Essai de stratégie théorique
(1981) et dans son ouvrage Les grandes voix de la stratégie (1985), il y
a véritablement une coupure entre le passé et l'époque contemporaine du nucléaire
en matière de théorie stratégique. Aussi la France, nation désormais "
moyenne ", doit-elle pour ces deux concepteurs de la dissuasion française
savoir tirer parti de cette mutation stratégique qui relativise d'une certaine
manière les rapports de force et bouleverse les lois de la puissance militaire.
Dans un contexte de décolonisation et de baisse de la puissance stratégique de
la France, la stratégie de la dissuasion nucléaire sera l'occasion pour la
France de tenter de survivre parmi le club des " grands " et de préserver
son indépendance stratégique, objectif majeur de Charles De Gaulle et des généraux
Poirier et Gallois.
C'est ainsi que, désireuse de demeurer indépendante, notamment vis-à-vis des
Etats-Unis et de l'Otan - tout en demeurant parmi les Alliés - et de pouvoir
dissuader à elle seule l'Ennemi soviétique sans forcément avoir à recourir
à l'Alliance occidentale, la France de De Gaulle mettra en oeuvre un programme
nucléaire - inauguré, comme le rappelle à juste titre le général Gallois,
durant la IVème République - en vertu de ce que Poirier et Gallois ont appelé
la stratégie de dissuasion du faible au fort. Celle-ci repose sur l'idée
que le " faible " est capable de menacer un agresseur éventuel
"fort " d'une sanction exorbitante par rapport à l'enjeu,
c'est-à-dire risquant d'infliger à l'agresseur, bien plus fort, des pertes
non acceptables destinées à le dissuader ex ante de procéder à
une attaque. Désormais membre du club des puissances atomiques, la France
deviendra alors pour les Anglo-américains, dans le contexte de la guerre
froide, un perturbateur de premier ordre, coupable, du point de vue de l'Otan et
de Washington, d'ouvrir la boîte de Pandore de la prolifération nucléaire.
Ainsi, par extension, dans le contexte général de prolifération nucléaire
au profit "d'Etats parias " dont les nations occidentales craignent
l'armement atomique, la stratégie de " dissuasion du faible au fort "
connaîtra non seulement une postérité dans le monde non-occidental, mais également
une nouvelle variante, plus récente, celle que certains ont appelée " du
fou au fort ", statement désignant des Etats (non ou anti-occidentaux)
susceptibles, du point de vue de la prospective stratégique (" nouvelles
menaces "), d'exercer une sorte de chantage au terrorisme nucléaire
. Car la vulnérabilité des nations démocratiques réside à la fois dans le
fait que les vies humaines y revêtent une importance primordiale et dans le
fait que l'opinion publique peut facilement être utilisé par des acteurs
terroristes tentant de faire plier un Gouvernement via l'opinion publique
et les médias dont il doit tenir compte.
La prolifération nucléaire.
Indissociable du premier concept, celui de prolifération nucléaire désigne
tant l'accroissement du nombre d'États qui disposent d'un arsenal nucléaire
indépendant (prolifération horizontale) que l'accumulation excessive de stocks
d'armes atomiques par certaines puissances (prolifération verticale).
Jusqu'en 1955, les États-Unis et l'Union soviétique parvinrent à maintenir le
secret de la conception et de l'utilisation de l'arme nucléaire. Mais au cours
des vingt années suivantes, les connaissances furent progressivement dévoilées
et transmise (prolifération). Dans ce contexte, l'Organisation des Nations
unies créa, en 1957, l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) chargée
de promouvoir les utilisations pacifiques de cette nouvelle énergie et de
surveiller les risques de détournement de ces technologies à des fins
militaires.
Au cours de cette seconde période d'extension du savoir nucléaire militaire au
delà du cercle initial des deux grands, quatre nations procédèrent à des
essais nucléaires : Royaume-Uni en 1952, France dès 1960, Chine en 1964, et
Inde en 1974. Depuis lors, ces quatre nations se sont pourvues d'un armement
nucléaire. Durant la troisième phase, ce sera au tour du Pakistan et de la Corée
du Nord de se doter également de la force de frappe atomique relativement
fiable. Mis à part ces quatre Etats, on sait que plusieurs autres pays détiennent
des armes nucléaires sans avoir pour autant effectué d'essais détectés :
Israël, Iran, Algérie, peut être même Libye et Afrique du Sud.
L'inquiétude des deux grands - qui voyaient leur leadership militaro-stratégique
en quelque sorte concurrencé - ainsi que de la " communauté
internationale " face aux risques croissants de dissémination et de prolifération
se traduisit, à partir des années 70, par un certain nombre de projets et
accords de limitation dans le cadre de l'ONU C'est dans ce contexte que sont nées,
à l'initiative des États-Unis et de l'Union soviétique, les négociations
d'un traité de non-prolifération (TNP), entré en vigueur en 1970. Par ce
traité, les puissances nucléaires s'engageaient solennellement à ne pas
transmettre leurs savoir militaire stratégique aux États non encore dotés
d'arsenal nucléaire. Quant à ces derniers, ils renonçaient et s'engageaient
à ne pas s'en doter.
D'une certaine manière, le TNP constitue, pour les nations " non nucléaires
", une sorte de renonciation de souveraineté, ce qui poussa un certain
nombre d'Etats d'importance moyenne à refuser d'y adhérer, y voyant une
atteinte à leur souveraineté et liberté. Aussi est-il possible à tout pays
signataire de se retirer à tout moment du TNP, dès lors qu'il considère que
ses intérêts suprêmes sont menacés. Mais les essais atomiques effectués par
l'Inde en 1974 ayant mis en évidence les lacunes de ce système international
de non-prolifération, des mesures complémentaires furent introduites depuis
afin de tenter de garantir plus efficacement la non-prolifération.
Parmi ces mesures, on peut mentionner les conditions extrêmement restrictives
d'exportation de certains réacteurs utilisant de l'uranium fortement enrichi,
ou même susceptibles de produire du plutonium, tout comme les matériels
servant à enrichir l'uranium ou retraiter les combustibles nucléaires et en
extraire le plutonium.
Sur la base des motivations qui leurs sont prêtées et des signes d'activité
éventuellement décelés, divers observateurs ont classé les États en catégories.
Dans un premier groupe, on trouve des États qui s'intéressent activement à
l'atome : d'abord l'Inde, Israël et le Pakistan, qui auraient atteint ou dépassé
le seuil de détention d'un arsenal, puis, notamment, la Corée du Nord, l'Irak,
l'Iran (qui développe de façon intense son programme nucléaire civil en coopération
avec la Russie), avec une ambition nucléaire importante, enfin, l'Afrique du
Sud, l'Argentine, le Brésil, Taiwan, qui, après avoir manifesté un grand intérêt
pour les armes, semblent abandonner cet objectif (sous la contrainte pour ce qui
est de l'Irak). Un deuxième groupe de pays auraient la capacité de se doter
d'armes mais n'en manifestent pas l'intention, du moins pour le moment, ce qui
est le cas de l'Allemagne, de l'Australie, du Canada, du Japon, et de la Suède.
Une troisième catégorie regroupe des États fort disparate que l'atome ne
laisse pas indifférents pour des raisons diverses. Ceux-ci s'efforcent de
garder l'option ouverte sans franchir le rubicon. D'évidence, pareille
classification schématique demeure d'autant plus contestable qu'elle varie
selon les critères choisis et évolue avec le temps.
La décennie de 1970 est celle des premières conversations entre Soviétiques
et Américains sur leurs arsenaux nucléaires. Il s'agit des fameux accords SALT
(Strategic Arms Limitation Talks). Les accords SALT-1 aboutissent à deux
textes. Le premier prévoit certaines limitations des armes offensives. Le
second impose de limiter à un seul site la protection anti-missiles, le reste
des deux territoires étant volontairement maintenu en état de vulnérabilité.
Le traité de Moscou du 26 mai 1972 (connu sous le nom de traité ABM.
(Anti-Balistic-Missiles), confirme et entérine cette limitation réciproque de
la capacité de défense. Précisons en passant qu'avec la relance de ce que
l'on a appelé à tort " la nouvelle guerre des étoile ", c'est-à-dire
le projet de défense antimissile (National Missile Defence) développé
actuellement par l'Administration Bush jr, les Etats-Unis ont pris la décision
de faire fi des traités internationaux d'interdiction et de limitation nucléaire,
à commencer par le traité ABM de 1972. Par cet acte, ils risquent de relancer
une course aux armements, car la seule solution pour les pays incapables de
poursuivre un tel projet, extrêmement coûteux, est de multiplier les charges
et le nombre de têtes nucléaires dans une stratégie de compensation et
de saturation, le système de défense anti-missile n'étant pas capable
de détruire simultanément un grand nombre de charges.
Quant aux accords SALT-2, ils auront pour objectif de plafonner le nombre des
missiles à longue portée. Mais la limitation ne prenant pas en compte les améliorations
qualitatives, comme le nombre de têtes par lanceur, l'accord sera aisément être
tourné. Aussi, le traité, signé à Vienne le 15 juin 1979, ne sera finalement
pas ratifié par le Sénat américain, les Soviétiques venant d'envahir
l'Afghanistan.
Stratégie nucléaire, guerre froide et " guerre des étoiles. "
Parallèlement, c'est sur le débat de déploiement des euromissiles que
s'ouvrira la décennie de 1980 en matière de stratégie nucléaire et de prolifération.
Malgré tous ses efforts, l'Union soviétique n'arrivera pas à l'empêcher.
Pendant la même période, les États-Unis lancent l'Initiative de Defense Stratégique
(IDS), médiatiquement baptisée " guerre des étoiles ", qui propose
un vaste programme de recherche pour, à terme, restaurer l'invulnérabilité du
ciel américain.
D'évidence, les Soviétiques acceptent difficilement l'état de fait : le
territoire américain devenant inviolable et des euromissiles menaçant l'URSS.
En 1986, à Reykjavík, Gorbatchev propose à Reagan de retirer les SS-20 en échange
du renoncement américain aux euromissiles de 1 000 à 5 000 km de portée et à
l'Initiative de Défense Stratégique, ce qui n'est pas sans susciter une
certaine analogie avec le refus actuel des Chinois et des Russes de voir se développer
le nouveau programme anti-missiles américain cher à l'Administration Bush.
Comme Bush jr aujourd'hui, trop conscient de la suprématie que la maîtrise
du ciel et la l'issue économique fatale - pour les russes et les Chinois - que
constituerait toute course aux armements, Reagan refuse à cause de cette dernière
clause. Peu après, Gorbatchev n'en fait plus un impératif immédiat et propose
le retrait des missiles de 1 000 à 5 000 km option zéro et de ceux de 500 à 1
000 km option double zéro. Le président Ronald Reagan accepte et signe, le 7 décembre
1987, le traité de Washington.
Quant à la politique d'interdiction des essais préconisée par les " deux
Grands " depuis 1992, on sait qu'elle n'est pas réellement pénalisante
pour ces derniers dès lors qu'ils sont capables de réaliser des essais par
simulation, ce qui est surtout le cas des Etats-Unis. Elle apparaît en revanche
totalement inacceptable pour les Etats ne maîtrisant point cette technicité
hautement sophistiquée, notamment l'Inde et le Pakistan, qui ont continué
leurs essais en 1999, et même la France de Jacques Chirac, qui, en 1995, trois
années après la décision d'interdire les essais, inaugura la nouvelle présidence
par une série d'essais nucléaires d'ailleurs fort controversés y compris au
sein des " Alliés " américain et européens de la France.
Après cette esquisse résumant quelques aspects de la prolifération "
horizontale ", mentionnons à présent la prolifération " verticale
" : l'évolution quantitative des arsenaux des puissances nucléaires.
L'article 6 du TNP condamne la course aux armements nucléaires et propose que
soit négocié un désarmement complet. Les négociations (START, INF, etc)
entre les deux Supergrands puis la chute de l'Union soviétique étaient destinés
à aboutir à une première réduction de moitié du nombre des charges stratégiques
(passage d'environ 12 000 à 6 000 de part et d'autre), pratiquement entièrement
réalisée, ainsi qu'à une seconde réduction dans des proportions équivalentes.
Toutefois, depuis la désintégration de l'URSS et à la faveur de la phase
difficile de transition qui caractérisa la décennie post-Gorbatchev et le déclin
économique de la Russie, un véritable problème stratégique se pose en Russie
et dans les Républiques de l'ex-Union soviétique où une véritable hémorragie
de cerveaux spécialistes en matières fissiles ont décidé de se mettre au
service d'Etats désireux de rentrer officieusement au sein du club nucléaire
et de moderniser leur arsenal déjà existant : Iran, Irak, Libye, Pakistan, Corée
du Nord et bien sûr Chine.
Puissance nucléaire et vecteurs : l'enjeu stratégique.
Le fait de disposer du feu atomique n'est vraiment efficace, en matière de
dissuasion, que s'il existe des moyens de les acheminer sur leurs objectifs et
cibles, c'est-à-dire que si l'Etat détenteur de telles armes est parvenu à se
doter de vecteurs. Traditionnellement, en stratégie militaire, l'évaluation de
la puissance atomique prend donc en compte à la fois la puissance des
charges explosives et leurs vecteurs à, courte, moyenne, ou longue portée,
qu'il s'agisse d'aéronefs ou de missiles classiques ou intercontinentaux. Aussi
l'évaluation de la puissance nucléaire et stratégique d'une nation intègre-t-elle
le nombre de lanceurs, le nombre de têtes par lanceur et l'allonge des
trajectoires, tout en évaluant les probabilités de survie à une attaque et
les différents scénarios possibles.
On peut classer les armes nucléaires en plusieurs catégories, suivant que l'on
se place du point de vue militaire ou politique.
D'un point de vue strictement militaire, il faut distinguer les armes
anticités, ayant pour objectifs les centres économiques de l'adversaire,
des armes antiforces, lesquelles menacent plus spécialement son appareil
militaire. Les premières impliquent de fortes puissances susceptibles de
pouvoir atteindre de vastes cibles, objectif qui réduit considérablement le
degré de précision. La puissance escomptée est obtenue pour un vecteur soit
par tête unique, soit par têtes multiples, ces dernières permettant de mieux
couvrir les objectifs étendus et de saturer les défenses. En revanche, les armes
antiforces ont comme caractéristique essentielle d'être précises dans la
mesure où elles doivent atteindre des cibles précises et compactes. Du point
de vue militaire toujours, les armes stratégiques peuvent également être
classées en fonction du lieu de lancement. On les nomme " sol-sol ",
lorsqu'elles sont lancées à partir de silos ou de véhicules terrestres, comme
les SSBS (sol-sol-balistique-stratégiques). Elles sont baptisées "
mer-sol " si elles sont lancées à partir de navires de surfaces ou
sous-marins, ce qui est le cas des Mer-Sol-Balistique-Stratégiques (MSBS).
Elles sont enfin appelées " air-sol " si elles sont lancées depuis
des aéronefs, comme c'est la cas des Air-Sol-Moyenne Portée (ASMP).
D'un point de vue plus politique, cette fois, on distingue trois catégories
d'armes nucléaires : les systèmes centraux, les euromissiles et
les armes tactiques. Les systèmes centraux regroupent les armes
d'une nation atomique capable d'atteindre le territoire adverse à partir de son
propre sol national ou à partir des sous-marins, donc du domaine maritime.
Concernant les États-Unis et la Russie, on a affaire à des missiles
intercontinentaux de portée supérieure à 5 000 km ainsi qu'à des missiles de
sous-marins, même si l'on sait que la Russie s'oriente vers une restriction des
lanceurs sous-marins, pour des raisons de réformes militaires et d'économie
(grave crise traversée par l'armée russe depuis une dizaine d'années). Pour
ce qui est de la France, qui a choisi au contraire des Russes de privilégier
les lanceurs aéronefs, on considère que des portées moindres sont
suffisantes, ce qui concerne les missiles des SNLE (Sous-Marins Nucléaires
Lanceurs d'Engins).
De la stratégie de la dissuasion nucléaire à la " stratégie intégrale
" : l'exemple américain.
Parce qu'elle supprime partiellement l'affrontement militaire direct, la révolution
stratégique opérée par l'atome va réhabiliter les formes de guerre non
militaires (notamment la guerre psychologique) et élargir le domaine
de la conflictualité bien plus que la supprimer ou même la réduire. A partir
de là, " la stratégie s'échappe en quelque sortes du champ de
bataille " (J.P Charnay), car elle devient " l'art de toutes
les formes de guerres " (de la Maisonneuve), militaires et non
militaires : psychologiques, informationnelle (info-war), médiatique,
subversive, économique et même " représentative ".
Aussi est-ce à la faveur de cette mutation que le terme de conflit (comme
d'ailleurs celui de crise) tendra progressivement à remplacer, dans les
sociétés occidentales, celui de guerre, le premier recouvrant une palette plus
large, non exclusivement militaire, des phénomènes conflictuels. " La
guerre classique - opposition de deux armées, confirme le général de la
Maisonneuve, fait figure d'exception, alors que se multiplient et se développent
les guerres non-militaires : guerres civiles, culturelles, économiques,
autrement dit l'humanité est entrée dans l'ère du conflit global " .
Et donc, corrélativement, de la stratégie totale ou " intégrale
", puisque la stratégie est l'art de la guerre et des conflits menés
par des pouvoirs politiques ou des puissances transnationales ou économiques.
A cet égard, la stratégie nationale globale des Etats-Unis mérite une étude
particulière dans la mesure où, Superpuissance - pour l'heure incontestée - bénéficiant
d'une supériorité dans tous les domaines de la puissance, l'Amérique est la
seule nation du monde disposant d'une stratégie dite " intégrale "
ou " totale ".
La stratégie totale des Etats-Unis.
D'après le stratège français Hervé Couteau-Bégarie, Président de
l'Institut de Stratégie Comparée, la stratégie intégrale (ou totale)
américaine est remarquablement cohérente et s'organise autour de trois axes : stratégie
générale économique, stratégie militaire et stratégie générale
culturelle. Ainsi, la domination incontestée, pour l'heure, de Washington
sur le Reste du monde, est fondée sur la concordance des quatre principaux
domaines de la puissance globale : puissance militaire, bien sûr,
les Etats-Unis contrôlant terres et mers et sans lesquels peu de conflits armés
dans le monde ne semblent pouvoir se résoudre ; puissance culturelle et
informationnelle, la " force de frappe culturelle " de Washington
étant fondée sur une maîtrise quasi totale des moyens de communication télématiques
et satellitaires planétaires ; la puissance technologique, pas un
ordinateur au monde ne pouvant fonctionner sans un logiciel américain ni même
communiquer sur Internet ; et surtout, enfin, une extraordinaire puissance économique,
l'Amérique étant, de loin, le pays le plus riche du monde, (un tiers du
PNB mondial), et les entreprises américaines occupant la première place
mondiale dans de nombreux secteurs d'activité (automobile, agro-alimentaire, aéronautique,
banque, nouvelles technologies, audiovisuel, etc). Rappelons en passant que le
marché financier américain concentre près de deux tiers des placements
mondiaux.
Etroitement liée au concept de Révolution dans les Affaires Militaires (RMA),
la nouvelle doctrine stratégique américaine part du constat que, depuis la
seconde guerre mondiale, la stratégie ne se situe plus seulement dans la guerre
(le militaire), mais également dans l'économique (d'où l'intérêt de la
" géoéconomie "), le culturel, " l'informationnel " (Information
Warfare), et même " l'humanitaire ".
Particulièrement explicite, Zbigniew Brzezinski explique ce qu'est la "
stratégie totale " américaine : " l'exercice de la puissance 'impériale'
américaine dérive (...) d'une organisation supérieure, de la capacité à
mobiliser sans délais d'importantes ressources économiques et technologiques
à des fins militaires, de la séduction, floue mais importante, qu'exerce le
mode de vie américain, ainsi que du dynamisme reconnu des élites politiques
". En bref, aucune puissance ne peut prétendre rivaliser dans
les quatre domaines clés - militaire, économique, technologique et culturel -
qui font une puissance globale " .
C'est en fait parce qu'elle est polymorphe, intégrale, diffuse,
notamment à travers sa dimension médiatico-culturelle et non exclusivement
militaire, apparemment neutre, que l'hégémonie américaine est une forme
nouvelle d'impérialisme. " A mesure que ce modèle gagne du terrain
dans le monde, il crée un contexte propice à l'exercice indirect et
apparemment consensuel de l'hégémonie américaine, précise Brzezinski. L'hégémonie
des Etats-Unis implique une structure complexe d'institutions et de médiations
conçues pour engendrer le consensus (...) la suprématie mondiale des
Etats-Unis est unique tant par sa dimension que par sa nature (...) il s'agit
d'une hégémonie d'un type nouveau. L'Amérique est devenue la nation
indispensable à la planète " . On le voit, les stratèges américains
expriment à leur manière l'idée fameuse de la " destinée manifeste
" des Etats-Unis, toujours profondément ancrée dans la mentalité américaine
depuis que John Sullivan l'a lancée en 1850. C'est ainsi que le Président
Eisenhower pouvait dire : " Parmi les nations vouées à la justice et
à la liberté, le destin nous a assigné le rôle de diriger les autres
" . Aussi la caractéristique de l'hégémonie américaine réside-t-elle
dans la certitude selon laquelle le " mode de vie américain ", les
conceptions économiques et politiques américaines, et même les actions
coercitives des Etats-Unis (raids, " frappes aériennes ", embargos,
etc) constituent des " bienfaits " pour l'humanité toute entière.
Ecoutons plutôt Richard Nixon : " Dieu veut que l'Amérique dirige le
monde ", ou encore Robert Kagan : " l'hégémonie bienveillante
exercée par les Etats-Unis est bonne pour une vaste partie de la population
mondiale " . Ainsi, les intérêts Etats-Unis (économiques, idéologiques,
stratégiques, etc) se " confondant " avec ceux de l'Humanité, défendre
ceux-ci par la force brute revient à servir l'Humanité elle même et à
garantir les " Droits de l'Homme ".
Dans son essai La stratégie américaine et l'Europe (Economica, 1998),
le géostratège français Bruno Colson explique que, depuis la guerre froide,
les objectifs stratégiques de la politique étrangère des Etats-Unis d'Amérique
demeurent inchangés : anéantir ou affaiblir les ennemis, rivaux ou concurrents
potentiels afin de garder le plus longtemps possible leur statut de
Superpuissance unique. Qu'ils soient " Occidentaux " ou non. Qu'ils
soient d'anciens membres du Pacte de Varsovie ou de proches " alliés
" de l'Otan. Cette doctrine stratégique intégrale ou globale
de Washington apparaît clairement dans le concept américain de " Stratégie
Nationale de Sécurité ", dont le contenu fut révélé au grand public à
l'occasion de la parution, en mars 1992 du Defence Planning Guidance du
Pentagone élaboré en liaison avec le " Conseil National de Sécurité
" (NSA), plus haute instance américaine de Sécurité et de politique
internationale. On y apprenait que les Etats-Unis devaient tout faire pour
"dissuader d'éventuels rivaux, parmi les pays avancés et industrialisés,
de défier notre domination, ne serait-ce que d'aspirer à un rôle plus grand
à l'échelle mondiale ou régionale (...). La mission des Etats-Unis
sera de s'assurer qu'il ne soit permis à aucune puissance rivale d'émerger en
Europe occidentale, en Asie ou sur le territoire de la CEI ". Pour
Washington, il s'agit en fait d'empêcher l'Europe et le Japon, " alliés
" relativement dociles, ainsi que la Russie, affaiblie, mais encore redoutée,
de relever la tête et de porter un jour ombrage au leadership américain,
en fait à la formidable puissance économico-commerciale américaine. " Ce
qui est important, poursuit l'auteur du rapport, c'est le sentiment que
l'ordre international est en fin de compte soutenu par les Etats-Unis, lesquels
doivent être en position d'agir indépendamment lorsqu'une action collective ne
peut pas être orchestrée ". Plus récemment, un autre document américain
officiel émanant de la Communauté Nationale du renseignement (NIC), rendu
public en janvier 2001 et intitulé Global trends 2015 , donne les
grandes lignes de l'état du monde et confirme les orientations du rapport du
Pentagone. Rédigé sous la direction de John Gannon, ce document réitère la
priorité stratégique américaine de demeurer l'unique Superpuissance et de
dissuader tout concurrent ou alliance " anti-hégémonique ". Parmi
les pays susceptibles de constituer une menace majeure car enclins à s'opposer
au " leadership " de Washington, le rapport mentionne le triangle
Russie-Chine-Inde, bien que des réserves soient émises sur les capacités - et
non les velléités - du gouvernement de Vladimir Poutine à redresser le cap.
En fait, ce rapport est à mettre en parallèle avec la nouvelle stratégie
internationale de l'Administration républicaine de Bush jr, marquée par
le retour de vétérans de la guerre froide et des acteurs clés de la guerre du
Golfe, comme Colin Powell, Condoleezza Rice ou Donald Rumsfeld, auteur d'un
rapport (1998) dénonçant la volonté des " Etats-voyous " (Iran,
Irak, Corée du Nord, Soudan, Libye) de se doter d'arsenals balistiques. Rice et
Rumsfeld ne manquent d'ailleurs pas de dénoncer une Russie coupable de rompre
son encerclement stratégique en se rapprochant de la Chine, de l'Iran et de
l'Inde, et de renouer avec les puissances communistes comme Cuba ou la Chine.
Pour la nouvelle Administration républicaine, la Russie demeure donc une menace
pour les Etats-Unis et l'Occident dans son ensemble, et l'hostilité du Président
Poutine à l'élargissement de l'Otan aux Pays Baltes constituant un " défi
" envers la Superpuissance étatsunienne.
Désignant à la fois les Etats-parias (rogue states) et les puissances
nucléaires eurasiatiques (Chine, Russie, Inde) récalcitrantes comme les
dangers majeurs, Global Trends 2015 confirme l'orientation unilatérale
de la Stratégie Nationale de Sécurité des Etats-Unis qui doivent pouvoir
agir sans être limités par les organisations internationales et poursuivre le
projet de défense anti-missile en violation des traités de non-prolifération.
On comprend mieux, à la lumière des différents rapports stratégiques américains,
pourquoi les Etats-Unis agissent sous mandat de l'ONU en Irak (1990-1991),
lorsque les résolutions des organisations internationales correspondent aux intérêts
américains strictement nationaux, mais passent outre en ex-Yougoslavie (1999)
ou à nouveau en Irak (1998-2001), quand " l'internationalisme " ne
peut plus être utilisé comme façade stratégique du nationalisme géoéconomique
américain. Les dirigeants états-uniens n'en continuent pas moins d'affirmer
que la " suprématie globale " de leur pays est " nécessaire
" à l'Humanité, puisqu'elle est censée " garantir la Démocratie
et la Paix " dans le monde et la " sauvegarde de l'économie
de marché ". On a bien affaire ici, on le voit, à une stratégie
totale, en ce sens que la stratégie nationale des Etats-Unis est autant intégrale
qu'intégrée, autant victorieuse qu'absolue, et que l'hégémonisme américain
de fait est justifié et intériorisé par une idéologie légitimante,
forgeant des représentations valorisantes et morales des Etats-Unis et
de son leadership " bienfaisant ".
Stratégie totale, mondialisation et économie de combat .
De même que certains spécialistes de stratégie contestent la pertinence
de l'statement " guerre de l'information ", d'autres récusent celle
de " guerre économique ", la guerre étant exclusivement liée, selon
eux, à l'emploi de forces armées et engendrant inéluctablement la perte de
vies humaines. " La guerre n'est pas la même chose que la concurrence
ou les rivalités, commerciales " ou autres, explique Laurent
Murawiec, directeur de Géopol Services. En conséquence, on ne peut
pas parler de guerre à tort ou à travers " . D'autres en revanche,
notamment le Général Pichot-Duclos et Nicolas Harbulot, en France, créateurs
d'une " Ecole de Guerre économique ", ou encore Edward Luttwak, chef
de file de la pensée stratégique américaine, estiment que la guerre économique
est l'une des principales formes de la conflictualité moderne.
On peut définir la guerre économique comme le processus par lequel des
Etats ou groupes d'Etats déploient des moyens régaliens (force
militaire, ministères, cellules de renseignements, aides financières étatiques,
lois, arsenaux juridiques, diplomatie, services spéciaux, etc) et obliques
(médias, organismes internationaux, ONG, etc) pour conquérir ou
conserver des marchés, au profit d'entreprises nationales. Dans le contexte de
la globalisation et de la concurrence acharnée entre trois des pôles majeurs
de la puissance économique : pays industrialisés d'Asie - y compris le Japon
et la Chine - ; Etats-Unis (et plus largement l'ALENA) ; et Europe occidentale,
l'statement de la puissance ne se calcule plus seulement en nombre de têtes
nucléaires, comme l'a compris à ses dépend Moscou depuis la chute de l'Union
soviétique et les interventions de l'OTAN en Irak et en ex-Yougoslavie, mais
surtout en parts de marchés et en taux de croissance. Aussi le concept de guerre
économique témoigne-t-il du fait que ce ne sont plus les blocs idéologico-politiques
qui s'affrontent dans le monde, mais des Etats ou blocs géoéconomiques
(ce qui n'exclut nullement qu'ils soient également géocivilisationnels)
antagonistes, concurrents ou rivaux.
Loin de permettre l'édification d'une société planétaire unifiée, la
globalisation a en définitive donné naissance à un redéploiement des forces
économiques, l'unification se limitant seulement aux marchés, c'est à dire au
champ de bataille et non aux acteurs, puisque l'objectif est la conquête
totale du marché. Même élevé au rang d'optimum de second rang (les
unions économiques régionales), voire de premier rang (les marchés intégrés
sous la bannière de l'OMC), le marché continue d'opposer des acteurs qui
agissent dans un cadre de concurrence exacerbée, d'autant plus féroce,
qu'il n'existe plus de marchés protégés et que l'enjeu n'est plus de conquérir
une part respectable sur un produit donné, à l'instar de ce qui s'envisageait
encore dans les années 80, mais d'être le premier, à l'exclusion de
tous les autres, comme l'illustre le cas Microsoft dans le domaine de
l'informatique. Dans l'esprit des décideurs américains et de leurs représentants
à l'OMC, et n'en déplaise aux offices anti-trust qui s'agitent en Amérique
même, un marché est considéré " ouvert " et donc " libéral
" en présence de " monopoles de fait ", dès lors que la
possibilité théorique de les remettre en cause est reconnue. Ce nouveau modèle
libéral hégémonique permet de comprendre l'âpreté des Américains à
imposer, dans le cadre de l'OMC, les produits agricoles transgéniques, nouvelle
norme alimentaire de demain qu'ils maîtrisent parfaitement, laissant aux Européens
le marché contestataire et marginal des produits " bio ". C'est dans
ce contexte de faillite du libéralisme concurrentiel traditionnel, où les théories
du libre échange et le droit de la concurrence ne sont plus que des armes de rhétorique
à destination des Européens et des nouveaux pays industrialisés, qu'émerge
le concept nouveau d'" économie de combat ", le stratège américain
Edward Luttwak expliquant que les Etats-Unis sont appelés, s'ils veulent
conserver la première place, à transformer leur système de production en machine
de guerre économique.
Mais la guerre économique n'est pas séparable des autres formes de guerre :
militaire, " informationnelle ", psychologique, subversive, etc. Loin
de se substituer aux conflits armés, elle les accompagne, ainsi qu'on l'a vu
lors de la guerre du Golfe.
Stratégie totale et guerre informationnelle.
Traduit par l'statement américaine Information Warfare, la
guerre de l'Information sous-tend " technologie de l'information ",
" guerre informationnelle " ou " cyber-guerre " (électronique
et informatique) et " guerre psychologique ", explique Laurent
Murawiec, directeur de Géopol Services . Or, les américains ont compris depuis
longtemps que les opérations traditionnelles de guerre psychologique,
consistant à " faire perdre le Nord à la population adverse
", peuvent parfaitement être adaptées aux nouvelles technologies de télémission
directe et de guerre électronique et informatique (cyberwar). Aussi
existe-t-il depuis plusieurs années déjà, aux Etats-Unis, une université (la
" National Defense University ") qui délivre des diplômes de "
Guerriers de l'information " (" Infowarriors "). On y enseigne
les méthodes pluri-disciplinaires et extrêmement élaborées visant à " implanter
de fausses réalités et induire des mouvements psycho-culturels " et
politiques allant dans le sens des " intérêts nationaux " américains.
En réalité, aux Etats-Unis, les Opérations psychologiques (" PsyOps
") et "l' Infowar ", ne sont pas qu'un outil parmi d'autres.
Elles ont autant, voire plus, d'importance que les opérations militaires
classiques, puisqu'elle fondent et précèdent celles-ci. Sommairement, les
" Opérations psychologiques " sont décidées par la Maison-Blanche
elle-même, puis conçues et gérées par le bureau Central de Renseignements et
la Direction des Opérations psychologique du Pentagone ; la NSA ; la CIA ; le Département
d'Etat ; ainsi que l'Agence d'Information Américaine (US Information Agency,
USIA), avec toutes ses ramifications (liaisons satellitaires internationales,
stations de radio et de télévision. Aussi la " guerre informationnelle
" est-elle autant une guerre offensive que défensive, de
sorte que toutes les armées américaines disposent aujourd'hui de cellules de
" cyberguerre ", qu'il s'agisse de l'Air Force Information Warfare
Center, situé sur la base aérienne de Kelly, au Texas, du 609ème escadron de
Guerre Informationnelle de l'Armée de l'Air américaine, du Groupe d'Opérations
psychologiques de l'Armée de l'Air basé à Fort Bragg, en Caroline du Nord, du
Centre de Guerre Informationnelle de la Marine (FIWC), ou encore du Commandement
de Cyberguerre Interarmes Unifié (Joint Services Information Warfare Command,
JSIWC) de Norfolk, en Virginie.
Avec le développement des moyens de communication moderne et la globalisation
de l'économie, " la maîtrise des réseaux de télécommunication, la
production de puces informatiques ou même celle de feuilletons audiovisuels
importent davantage que la possession de puits de pétrole ", remarque
Philippe Cohen . Ainsi la domination classique (hard) cède-t-elle le pas
à l'hégémonie douce (soft). Or depuis la seconde guerre mondiale , les
Etats-Unis ont progressivement acquis une " force de frappe immatérielle
" (J. M. Gaillard), qui leur confère une supériorité absolue en
matière de puissance et d'influence culturelle.
La guerre informationnelle repose en fait en grande partie sur les moyens
spatiaux, principale méthode moderne de recueil, de transmission et de
distribution de l'information. Lors des opérations de coordination, de
renseignement et de frappes menées par l'OTAN au Kosovo entre mars et juin
1999, plus de 50 satellites étaient directement été impliqués. Au moins 15
à 20 systèmes spatiaux différents furent utilisés dans la préparation et
l'exécution des attaques. Le renseignement spatial est donc devenu un multiplicateur
de force à trois niveaux : stratégique, tactique et opérationnel,
au seul profit de la puissance qui maîtrise les technologies spatiales : les
Etats-Unis. Car si le renseignement est à la base de toute stratégie et
de toute action militaire, force est de constater que les moyens de
renseignement spatiaux non américains durant la guerre du Kosovo étaient
insignifiants. Avec un seul satellite en orbite non utilisé par les Etats-Unis
pendant la guerre, les Européens participèrent à une intervention armée en
qualité " d'aveugles opératifs ", dépourvus de toute vision globale
du théâtre dont dispose au contraire le commandement américain. " La
capacité de l'Europe à disposer de son destin passe par l'existence d'une
puissance militaire européenne qui ne verra pas bientôt le jour. Mais une étape
préliminaire décisive vers la restauration d'une autonomie de décision à
tous les niveaux serait la mise sur pied d'une force militaire spatiale intégrée,
tout de même plus facile à créer qu'une force de combat intégrée "
, explique Jacques Blamont, conseiller du Directeur général du centre national
d'études spatiales (CNES).
Géostratégie et paradigme civilisationnel.
Notre étude sur la géostratégie et les nouvelles formes de
conflictualité demeurerait incomplète si nous ne consacrerions pas une place
toute particulière au paradigme des civilisations, pour reprendre
l'statement du professeur américain Samuel Huntington. Nous avons certes
expliqué précédemment que ce paradigme doit être utilisé avec précaution
dans la mesure où les représentations identitaires et civilisationnelles
- comme celles idéologiques - sont souvent instrumentalisées par les
responsables politiques aux fins de mobiliser l'opinion et les masses des différents
camps belligérants en faveur de l'entreprise conflictuelle, guerrière, irrédentiste,
etc. Mais nous avons également rappelé que les représentations identitaires
" font sens ", qu'elles que soient leur degré de véracité
historique et d'instrumentalisation.
En dépit des lieux communs relatifs au " village mondial " et
à une hypothétique " conscience planétaire " définitivement pacifiée,
conséquence ultime de la " mondialisation heureuse ", le paradigme
des civilisations n'en demeure pas moins recevable, puisque les " représentations
identitaires", qu'elles soient assises sur des faits authentiques ou des
mythes, " font sens " au sein des masses et des acteurs géopolitiques.
Qu'on le veuille ou non, elles poussent quantité d'êtres humains de toutes
civilisations, depuis des temps immémoriaux, à accepter de mourir pour
leur religion, leur nation, leur identité ou leur appartenance
civilisationnelle. Dans le cadre de la démarche géostratégique, qui analyse
toute forme de conflictualité humaine, elles doivent donc être passées en
revues, quand bien même Marx aurait eu raison d'affirmer que seuls les rapports
de forces économiques et matériels déterminent la marche de l'Histoire.
Les chocs civilisationnels, nouveau paradigme de l'après guerre froide.
Pour Samuel Huntington, auteur de l'essai retentissant, fortement controversé,
intitulé le Clash des civilisations, " une civilisation est le
mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d'identité
culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces,
elle se définit par des éléments à la fois objectifs, comme la langue,
l'histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments
subjectifs d'auto-identification, les civilisations sont le plus gros "
nous " et elles s'opposent à tous les autres " eux "
. La civilisation ainsi définie est la réponse à La question
fondamentale, ontologique, que se pose l'homme, à savoir, "qui suis-je
?", "d'où viens-je ?". De là découle la dimension religieuse
des civilisations, puisque les " valeurs fondamentales suprêmes ",
partagées par les membres d'une même civilisation, sont fondées sur des
principes transcendants, sacrés, absolus.
Pour Huntington donc, l'Après Guerre froide serait caractérisé par une résurgence
des phénomènes identitaires et religieux, trop longtemps " frustrés
" par les cadres de pensée idéologiques hérités de l'affrontement
Est-Ouest et exacerbés par la globalisation. Non seulement cette dernière
aurait renforcé les contacts entre les peuples d'une même civilisation, grâce
au moyens de communications, mais elle aurait simultanément provoqué de
violentes réactions de rejet anti-occidentales, car en dehors de "
l'Occident ", globalisation ou mondialisation riment inéluctablement avec
" néo-impérialisme ". En dépit de la " fin de l'Histoire
", célébrée par Francis Fukuyama, proclamant le triomphe définitif de
" l'hégémonie bienveillante " de la démocratie américaine, le système
international aurait cessé de tourner autour du seul Occident, en phase de déclin
démographique et moral, selon Huntington, pour devenir multicivilisationnel
ou multipolaire. Les grandes idéologies du XXème siècle (libéralisme,
socialisme, anarchisme, corporatisme, communisme, social-démocratie,
conservatisme, nationalisme, fascisme, démocratie chrétienne, etc) seraient désormais
épuisées. L'Occident perdant de son influence, ces différents systèmes,
symboles de son hégémonie, seraient sur le chemin du déclin. " Leur
place est prise par les religions et d'autres formes d'identité et d'engagement
reposant sur des bases culturelles (...). Ainsi, " le choc
intracivilisationnel entre idées politiques incarné par l'Occident est en
train d'être supplanté par le choc intercivilisationnel des cultures et des
religions " , explique Huntington.
Samuel Huntington dénombre sept principales civilisations contemporaines:
occidentale, confucéenne, japonaise, musulmane, hindoue, slavo-orthodoxe,
latino-américaine (" excroissance " de l'occidentale), et peut être
huit avec "l'africaine". Pour l'auteur du Choc des civilisations,
les principaux conflits actuels et futurs résulteront du choc opposant ces différentes
civilisations entre elles, conflits souvent très anciens, mais réapparaissant
avec violence un peu partout depuis la fin de la guerre froide, laquelle avait
en quelque sorte " gelé ", différé, ces conflits. Parmi ces sept
civilisations, Huntington en distingue quatre susceptibles d'acquérir ou de pérenniser
une hégémonie internationale ou encore de contrecarrer, à terme, l'hégémonie
de l'une d'entre elles, principalement de l'Occident : l'Occident et l'Islam,
d'une part, deux civilisations ayant une même " prétention à
l'universel "; l'Hindouisme et la Chine (ou monde confucéen), d'autre
part, de tradition non universaliste, mais en pleine expansion et capables, au
siècle prochain, de remettre en question l'hégémonie occidentale ou de résister
aux assauts prosélytes et conquérants de l'Islam, en pleine phase de
renaissance. Au sein de ces principales " puissances géo-civilisationnelles
", deux principaux angles de " conflictualité globale "
apparaissent : l'un autour du choc civilisationnel majeur Islam / monde non
musulman ; l'autre autour de l'opposition, tout aussi prégnante, entre, d'une
part, l'Occident hégémonique (la " Supersociété " occidentale à
prétention universelle dominée par les Etats-Unis), et d'autre part, le "
Reste du monde " non occidental émergeant ou non-industrialisé:
principalement la civilisation asiatique " sino-confucéenne ",
l'Islam et l'Inde, ces trois civilisations dépassant chacune le milliard
d'habitants.
Le mythe de la " mondialisation. "
Contrairement à certaines idées reçues, la " globalisation "
n'est pas un phénomène nouveau et il ne conduit pas nécessairement vers une
" suprasociété planétaire " unifiée et harmonieuse. Processus
neutre, donc indépendant des projets idéologiques précités, la globalisation
date en fait des XVI et XX ème siècles et a été initiée par le commerce
international et les échanges maritimes. On peut la définir comme la " mise
en relation immédiate et la création de réseaux relationnels, stratégiques,
économiques, scientifiques et financiers transnationaux ". Pour le
philosophe Jürgen Habermas, comme pour Francis Fukuyama ou Fouad Ajami aux
Etats-Unis, ou encore Jacques Attali et Guy Sorman en France, la globalisation
signifierait la mort des nationalismes, des religions traditionnelles et des
identités civilisationnelles. Elle scellerait l'avènement d'une "
communauté internationale " pacifiée, voire d'un " gouvernement
mondial " (ONU, OMC, OSCE, Tribunal Pénal International de La Haye, etc).
D'après cette conception, les Etats-nations seraient les véritables obstacles
au bonheur du genre humain, que seul le mondialisme pourra permettre, en
instaurant l'harmonie universelle. Aussi les guerres seraient-elles mauvaises
non par nature, mais seulement lorsqu'elles sont motivées par la défense d'intérêts
nationaux, vecteurs de " haine " entre les peuples, le concept même
de nation étant banni. Elles sont en revanche justes et légitimes si
elles sont menées au nom de principes moraux universalistes (" droit d'ingérence
", " intervention humanitaire ") et si elles ont pour but, comme
ce fut le cas de l'opération Force Alliée au Kosovo, de contester le principe
de souveraineté nationale, au profit du " droit des minorités " à
disposer librement d'elles mêmes.
Forts de ces douces certitudes, les adeptes de l'internationalisme moderne
fustigent les défenseurs du " paradigme civilisationnel " et
affirment que le " choc des civilisations " est improbable puisque les
moyens de communication modernes tendent à créer une nouvelle forme
d'appartenance " planétaire ". Pourtant, Internet et les satellites
n'ont aucunement fait disparaître les civilisations et les identités des
peuples. Ils ont au contraire permis à ces dernières de sortir du cadre
restreint et souvent historiquement artificiel de l'Etat national, pour accéder
à une " conscience civilisationnelle ", transnationale, certes, mais
non cosmopolite. " L'explosion des médias, explique François
Thual, notamment télévisuels et visuels, permet encore plus que par le passé
de densifier la revendication, d'exaspérer les hantises et d'intensifier les
menaces. La conductibilité interne et externe des thèmes identitaires a été
accélérée par les progrès techniques de communication (...). Les médias
transforment l'identitaire en un torrent émotionnel de sons et d'images "
.
Si l'internationalisme philosophico-politique n'est globalement partagé que par
les Occidentaux eux-mêmes, l'idéologie " mondialiste " à proprement
parler, que Huntington a baptisé la " Culture de Davos ", ne concerne
qu'une infime partie de la planète (1% de l'humanité environ). En réalité,
la mondialisation en questions est perçue par les autres civilisations - qui
forment, elles, les 4/5ème du globe - comme un avatar et un " masque
hypocrite " de " l'impérialisme occidental ". Dès lors, le phénomène
irréversible de globalisation, qui désigne les techniques modernes et
planétaires de communication, ne doit pas être confondu avec l'idéologie
de la mondialisation et les structures, exclusivement occidentales, de
ladite " Communauté internationale ".
Les limites de la globalisation.
Quant à la globalisation elle-même, en tant que phénomène neutre, elle ne
touche qu'une part relativement modeste des activités humaines, sociales ou économiques.
Elle n'empêche pas l'économie américaine de ne fonctionner qu'à 12 ou 13 %
sur des échanges extra-continentaux, ni les exportations françaises,
italiennes ou allemandes d'être d'abord à destination européenne dans leur
grande majorité. Ainsi, en ce qui concerne la France, 3ème ou 4ème
exportateur mondial selon la conjoncture et l'un des pays les plus ouverts au
monde, il convient de noter que la part des ses échanges courants avec l'extérieur
n'atteint pas 25 % du PIB, en très lente progression depuis le début du siècle,
et que ceux-ci sont réalisés à 80 % avec ses voisins proches de l'Espace
Economique Européen (Union européenne + AELE). Les économies ne sont pas
beaucoup plus ouvertes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient au début du siècle,
et l'intégration économique globale tant célébrée est encore loin d'être réalisée.
Dans la sphère financière, tout d'abord, la convergence des taux d'intérêts
réels est inférieure à ce qu'elle était sous le régime de l'étalon-or.
Pour ce qui est des multinationales, les trois-quart environ de leur valeur
ajoutée proviennent de leurs pays d'origine, de sorte que les firmes "
globales " conservent toujours une base nationale. Ceci s'explique par le
fait que les délocalisations de certaines de leurs branches d'activité
concernent précisément des branches non rentables à faible valeur ajoutée.
Les entreprises, en dépit de leurs internationalisation croissante, demeurent
attachées à leur nation d'origine par leur capital, leur culture et leurs
principaux dirigeants. Dans Globalisation in Questions (1996), Paul Hirst
et Graham Thompson contestent avec force le concept même de mondialisation,
entendu comme phénomène irréversible conduisant à la suppression des frontières
et barrières de toute sorte entre les hommes. Selon eux, parler de
globalisation au sens de mondialisation signifierait que l'économie mondiale
" est dominée par des forces globales incontrôlables et (que) les
principaux acteurs du changement sont des firmes authentiquement transnationales
; (que) ces dernières n'ont pas de devoir d'allégeance envers aucun
Etat-nation en particulier et choisissent leur lieu d'implantation en fonction
du critère de l'avantage maximal " , autant de conditions que la réalité
ne confirme pas. Aussi la doctrine économique libre-échangiste anglo-saxonne
exigeant, sous couvert d'OMC ou d'AMI la suppression des frontières - surtout
en dehors des Etats-Unis, d'ailleurs - au nom de la croissance économique
mondiale et du bien-être universel, s'avère-t-elle être également un contrat
léonin ne profitant qu'au plus fort, c'est-à-dire aux Etats-Unis, dont les
firmes bénéficient des plus importantes économies d'échelle et dont les législations
internes maintiennent un fort protectionnisme de fait.
Dans son ouvrage Jihad Versus Mc World (1996), le sociologue américain
Benjamin Barber avait montré que les phénomènes désagrégateurs
modernes, comme les violences urbaines et néo-tribales, les réactions
identitaires particularistes (sexismes, régionalismes, séparatismes, etc), ou
encore les intégrismes religieux, ne sont que l'autre face de Janus du
processus de globalisation, producteur d'anomies et de déracinements, donc de réactions
identitaires particularistes compensatoires et violentes.
Partout, en effet, les blocs ethno-religieux, les particularismes, les séparatismes
et les conflits identitaires de toutes sortes se renforcent. La vision d'un
monde idyllique où tous les peuples cohabiteraient en paix peut séduire, mais
elle demeure, hélas, largement irréaliste. Seules les intelligentsias
d'Europe et d'Amérique du Nord, qui elles-mêmes ne représentent qu'une partie
de l'élite intellectuelle et économique de ces continents, proclament l'avènement
inéluctable de l'Harmonie universelle. Certes, le melting pot, les
mariages inter-communautaires, " l'antiracisme ", sont des phénomènes
observables au sein des sociétés occidentales, quoiqu'ils s'effectuent souvent
dans un contexte de paupérisation et de " ghéttoïsation " des intéressés
(zones à fortes concentration de communautés immigrées). Mais quoi qu'on en
dise, la culture du cosmopolitisme et l'idéologie typiquement occidentale dite
du " Politiquement Correct " et de la " discrimination positive
" ne concerne en fin de compte que les riches sociétés " blanches
" vieillissantes représentant à peine 15 % de l'humanité, si l'on
englobe les pays de l'Est européen à la démographie tout aussi déclinante.
Corrélativement à ce phénomène semblant attester " la fin de l'histoire
" et annoncer la " citoyenneté universelle ", on observe une
progression des peuples prolifiques et pauvres du Sud vers les contrées riches
démographiquement déclinantes de l'hémisphère Nord, phénomène qu'Alfred
Sauvy et le Général Gallois ont nommé la " montée inéluctable des
peuples du Sud vers le Nord ", rendue inexorable (mais non nécessairement
inévitable) par les décalages de richesses et la pression démographique.
Force est donc de contester que l'idéalisme " pluri-ethniciste "
encensé par les partisans du Village global est à sens unique. Certes, la présence
d'immigrés non-Européens est de plus en plus acceptée et importante en
Europe. Mais l'immigration de masse, loin d'être le signe d'une Harmonie
universelle, témoigne avant tout du décalage des richesses et de l'inégalité
économique entre les nations, phénomène explosif, du point de vue de la prospective
géostratégique, qui risque un jour de provoquer des guerres et des drames
humains.
Parallèlement, au sein des civilisations non-occidentales, c'est plutôt le phénomène
inverse à celui du melting pot qui est constaté, surtout depuis la décolonisation
et le départ des Européens des anciennes colonies. En Afrique de l'Ouest, les
riches européens et les commerçants libanais, " blancs ", sont de
plus en plus contraints de quitter les lieux, comme les minorités chinoises
victimes de pogroms en Asie du Sud-Est, tandis que les touristes occidentaux
sont régulièrement pris en otage et parfois même égorgés de l'Algérie au
Cachemire, en passant par la Tchétchénie et l'Egypte. En Inde, même, les
expatriés occidentaux protestants sont menacés physiquement cependant que dans
les provinces chinoises, les " Occidentaux arrogants " sont aussi indésirables
que les " diables noirs " (Africains) ou les Catholiques, la culture
chinoise ayant toujours considéré les autres civilisations comme barbares,
au sens grec du terme.
Partout dans le monde, à la faveur d'une véritable fièvre nationaliste ou
religieuse, les violences identitaires opposent entre elles les nations,
principalement celles du tiers-monde, et sont à l'origine de terribles
massacres, du Cachemire au Soudan, en passant par l'Indonésie ou le Nigeria. La
tolérance raciale et religieuse ne fait pas plus recette en Turquie - où les
Kurdes sont persécutés, près d'un siècle après le génocide arménien,
toujours nié par Ankara, et le renvoi des Grecs - qu'en Arabie Saoudite, Etat
officiellement esclavagiste, fondamentaliste et raciste, ou même en Afrique
noire, où ethnies et tribus ennemies continuent de s'entre-déchirer dans le
sang, comme on a pu le voir ces dernières années en Sierra Leone, au Rwanda,
au Burundi ou ailleurs.
Les chantres du mondialisme occultent en outre le fait que la pauvreté
montante, la raréfaction de certaines ressources vitales et stratégiques (pétrole
et eau principalement), ainsi que les turbulences climatiques, ne peuvent
qu'activer les conflits géopolitiques entre nations ou aires géo-civilisationnelles.
Par conséquent, l'occidentalisation-universalisation, soi-disant en cours dans
le monde entier, et célébrée à travers ce que Guy Sorman ou Alain Minc
nomment " la mondialisation heureuse ", demeure largement illusoire.
La globalisation renforce en définitive les " appartenances
civilisationnelles ", notamment à la faveur de constitutions de pôles
transnationaux géoéconomiques et civilisationnels cohérents : Accords de
Libre Echange du Nord de l'Amérique (ALENA-Etats-Unis-Canada-Mexique), Union
européenne (les " Quinze " pouvant devenir " les Vingt " ou
" les trente "), zone chinoise, zone panturque, monde arabo-islamique
(OCI, Ligue Islamique Mondiale), etc.
Aussi le concept de transnationalisme n'est-il aucunement synonyme de
mondialisme ou cosmopolitisme. Bien au contraire, une union géopolitique
transnationale d'Etats appartenant à une même civilisation, comme l'espace
chinois, l'aire hindouiste, les Etats d'Europe ou du monde islamique, peut très
bien s'inscrire dans le cadre d'une remise en question de l'universalisme planétaire
anglo-saxon, ce que craignent à juste titre les Etats-Unis lorsqu'ils tentent
d'empêcher la constitution de " coalitions géo-civilisationnelles anti-hégémoniques
" risquant de contester les valeurs de la " communauté internationale
" et le " leadership " américain qui en est le garant.
D'où par exemple, l'insistance américaine à promouvoir l'entrée d'un Etat du
monde islamique, la Turquie, dans l'Union européenne, afin que l'UE ne devienne
pas un " Club judéo-chrétien ", en fait une entité géocivilisationnelle
cohérente et forte susceptible de concurrencer Washington. Aussi les
composantes essentielles des civilisations que sont les traditions culturelles
et les religions, surtout dans leurs versions prosélytes et théocratiques,
peuvent être des remparts contre une " mondialisation " perçue comme
occidentalo-centrée, néo-coloniale et hégémonique, donc éradicatrice des
" identités culturelles ". Si l'Occident est tant contesté par
d'autres " blocs géo-civilisationnels" montants, c'est autant parce
qu'il est éradicateur d'identités traditionnelles, que parce qu'il constitue
une forme nouvelle d'impérialisme, " cosmopolite " certes, mais
portant directement atteinte aux modèles indigènes multiséculaires.
" L'Occident " en question et le Reste du Monde.
Si le paradigme géostratégique de la Guerre froide est mort, comme
l'explique Huntington, en tout cas tel que nous l'avons connu, une nouvelle
forme d'affrontement bipolaire risque de réapparaître au cours des années à
venir sur la scène internationale, opposant cette fois-ci l'Occident hégémonique
aux puissances émergeantes coalisées au sein d'alliances " anti-hégémoniques
", pour reprendre l'statement consacrée par Zbigniew Brzezinski dans son
ouvrage Le Grand Echiquier. Telle est la thèse défendue par le Général
(CR) Pierre Marie Gallois, pour qui la guerre du Kosovo peut s'analyser comme
les prémisses d'un " Choc global " entre le " Super-Occident
" industrialisé, dominé par les Etats-Unis, et le Reste du Monde,
non-occidental et ex-communiste : Russie, Inde, Chine, Corée du Nord, etc. Pour
l'initiateur de la " Force de frappe " française, le bombardement de
l'ambassade de Chine, pendant l'opération Force Alliée, peut être analysé
comme un " avertissement " lancé à Pékin au cas où la Chine
songerait à constituer, avec la Corée du Nord ou Moscou, une " alliance
anti-hégémonique " contre les Etats-Unis. Aussi les stratèges américains
redoutent-ils par dessus tout l'apparition de coalitions récalcitrantes au
leadership américain : alliances Russie-Inde-Irak ; Russie-Inde-Iran,
Iran-Chine-Corée du Nord-Russie, etc).
Loin de contredire les théories " civilisationnelles " de Huntington,
la conception géoéconomique et cynique de la politique internationale, défendue
par Gallois, apparaît plus complémentaire qu'antagoniste, car la géostratégie,
à l'image de l'Homme lui-même, ne peut être réduite à l'une ou l'autre des
deux grandes composantes de l'être humain : la matière (qui correspond
à la géoéconomie et à la géographie en général, aux
constantes et variables " concrètes "), et l'esprit, l'immatérialité
(qui renvoie aux phénomènes idéologico-religieux, psychologiques et représentatifs,
" abstraits ").
La théorie du " tout civilisationnel " surévalue, certes, le rôle
des religions et des cultures, tout en niant les rapports de force technologico-économiques
et les constantes géopolitiques, mais celle du " tout géoéconomique
", à l'instar du marxisme, participe d'une forme de matérialisme et nie
les phénomènes représentatifs et abstraits qui, de toutes façons, font
sens : culturels, idéologiques, psychologiques et religieux. En fait, le
nouveau paradigme de l'après-guerre froide intègre les deux champs d'étude,
les chocs civilisationnels peuvent parfaitement être doublés de chocs
géoéconomiques, comme cela est déjà le cas entre l'Extrême-Orient
(monde " sino-confucéen " pour Huntington) et l'Occident.
D'après Samuel Huntington, le choc entre " l'Occident globalisé" et
le " reste du monde ", principalement islamique, confucéen, et
hindouiste, serait un " choc civilisationnel ", dans le cadre duquel
" l'universalisme arrogant de l'Occident " susciterait l'hostilité
grandissante des ères civilisationnelles réfractaires, le prétendu "
universalisme " étant désocculté comme " le masque " d'un
nouvel impérialisme. Huntington remarque, non sans pertinence, que, dans sa prétention
à l'universalité, l'Occident tient pour évident que les peuples du monde
entier devraient adhérer aux valeurs, à la culture et aux institutions
occidentales censées constituer le mode de pensée " le plus élaboré,
le plus lumineux, le plus libéral, le plus rationnel, le plus moderne
". Or dans un monde traversé par les conflits ethniques et les chocs entre
civilisations, " la croyance occidentale dans la vocation universelle de
sa culture " a trois défauts majeurs, selon l'auteur : " elle est
fausse, elle est immorale et elle est dangereuse ". Aussi la théorie réaliste
des relations internationales " prédit que les Etats phares des
civilisations non occidentales devraient se rapprocher pour contrebalancer la
puissance dominante de l'Occident, (...) l'universalisme occidental est
dangereux pour le reste du monde parce qu'il pourrait être à l'origine d'une
guerre entre Etats-Phares de civilisations différentes, et pour l'Ouest parce
qu'il pourrait mener à sa propre défaite " .
Huntington redoute par conséquent que la politique étrangère "
coercitive " des Etats-Unis, la " diplomatie des bombardements et
des embargos " (Gallois), instaurée depuis la guerre du Golfe, et
poursuivie par la nouvelle Administration américaine, en dépit des professions
de foi non-interventionnistes de Condoleezza Rice et de Colin Powell, ne
renforce, à terme, la perception hostile de l'Occident dans le monde, réactivant
à jamais un choc de civilisation entre le Nord et le Sud d'autant plus global
qu'il se nourrit du terrible déséquilibre des richesses.
Ce choc réactif, " anti-hégémonique " - prévu et craint également
par Zbigniew Brzezinski, opposerait irréductiblement " l'Occident globalisé
" au " traditionalisme du tiers-monde", nommé également monde
en voie de " ré-indigénisation ". Par ce terme, Huntington désigne
le phénomène de revanche post-coloniale contre "l'Occident impérialiste",
qui anime la seconde génération d'hommes politiques du tiers-monde, spécialement
musulmans, hindous et chinois. Cette " ré-indigénisation " serait
consécutive à la faillite idéologique générale des modèles idéologiques
occidentaux. Le monde en voie de développement procéderait ainsi à une "
seconde décolonisation ", intellectuelle et idéologique, paradoxalement
favorisée par la démocratie, puisque les Islamistes ou les fondamentalistes
hindouistes remportent désormais des élections démocratiques, même si
celles-ci sont souvent encore régulièrement annulées ou empêchées par les régimes
" laïques " ou militaires en place (Algérie, Turquie, Tunisie).
La " ré-indigénisation " passerait donc essentiellement par la réappropriation
de modèles socio-politiques non-occidentaux. Citons seulement Ali Ben Hadj, leader
intellectuel du FIS algérien, exprimant sa vision fondamentaliste et
anti-occidentale du monde dans les colonnes de la revue Politique
internationale en septembre 1990 : " mon père et ses frères en
religion ont expulsé physiquement la France oppressive de l'Algérie, moi je me
consacre, avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir
intellectuellement et idéologiquement et à en finir avec ses partisans qui en
ont tété le lait vénéneux (...). Les relations avec les Etats
et les peuples tiers se fondent, à nos yeux, sur une ferme conviction : répandre
l'islam dans le monde, et parmi toutes les nations et tous les peuples. (...).
Notre relation avec les Juifs ne peut être que la guerre, le Jihad : point
final ".
A la lumière des récents événements survenus en Tchétchénie, en Macédoine
(irrédentisme des nationalistes albanophones de l'UCK), en Côte d'Ivoire, en
Indonésie, au Nigéria ou encore en Afghanistan, force est de constater que
nombre d'êtres humains tuent ou acceptent d'être tués pour défendre ce
qu'ils conçoivent comme étant leur identité, leur idéologie ou
leur religion. Souvent, ces représentations sont instrumentalisées
par les responsables politiques et motivés par des intérêts économiques.
Mais dans d'autres cas, notamment celui des Islamistes (ultra-fondamentalistes
talibans en Afghanistan décidés à effacer toute trace de civilisation pré-islamique),
nous avons affaire à des phénomènes idéologico-religieux totalitaires
d'une rare violence. Quasiment autonomes, c'est-à-dire débouchant sur une praxis
sans être une simple émanation rhétorique d'intérêts concrets ou extérieurs
(ou échappant à ceux-ci, le cas échéant), ces phénomènes géostratégiques
de type idéologique et géocivilisationnel contredisent les lois de
l'économie et du pouvoir politique moderne. Car plutôt que de conclure un
attractif accord de construction de pipelines avec la compagnie américaine
Unocal et d'être reconnus par la communauté internationale - à la seule
condition de livrer le terroriste islamiste Oussama Bin Laden - les Talibans ont
préféré l'isolement international, la paupérisation, et même la dégradation
progressive avec leurs alliés stratégiques, l'Arabie saoudite et le Pakistan.
A la realpolitik pragmatique, les ultra-fondamentalistes sunnites, qu'ils
soient talibans, " néo-wahhabites ", etc, préfèrent parfois le chaos
total, ce qui n'est pas sans rappeler l'apocalypse national-socialiste. Ces
phénomènes qui échappent à la rationalité utilitariste et même à la
vision cynique de type machiavélienne autant qu'au bon sens, la géostratégie
contemporaine des phénomènes totalitaires ne peut pas ne pas les prendre en
considération.
Discipline objective, la géostratégie analyse sans tabous toutes
les formes de conflictualités, y compris ce type de conflictualité idéologico-religieuse
à connotation (ou même à prétention) civilisationnelle. Le paradigme
du choc des civilisations, analysé sereinement aux Etats-Unis dans le
cadre d'un véritable débat, dont témoigne l'oeuvre de Samuel Huntington,
autant respectée outre-atlantique que conspuée au sein des sociétés du Vieux
Continent, surtout en France, semble être frappé, en Europe, d'une forme de tabou
méthodologique et d'une disqualification de principe, au nom,
tantôt d'une conception étroitement stato-nationalitaire des relations
internationales, tantôt, au contraire, en vertu d'un postulat
internationaliste et pacifiste " politiquement correct " qui
disqualifie tout discours décrivant les potentialités bellicistes de telle ou
telle doctrine religieuse.
Or, l'idéologie inhibitrice dite du " politiquement correct ", totalitaire
à sa façon, en supprimant la dichotomie traditionnelle étranger/autochtone et
en niant par principe les dimensions identitaires et civilisationnelles,
tend à disqualifier de facto la démarche géostratégique et la
recherche scientifique en matière de défense, pour la simple raison que l'évaluation
des menaces et des moyens de défense destinés à contrer ces
menaces, analysées par la géostratégie, impliquent la prise en compte,
par le stratégiste et le géopolitologue, des variables et constantes idéologiques,
économiques, psychologiques, géographiques, ethno-culturelles, religieuses, et
donc civilisationnelles, qui opposent et différencient inévitablement
les nations et les civilisations entre elles. Le géostratégiste, comme
le militaire, le géopolitologue, et même le polémologue, sont donc a
principio " politiquement incorrects ".
|
|