"Russie - Chine : du partenariat stratégique vers la réémergence
d'un espace-monde."
Par Viatcheslav
Avioutski.
Chercheur au Centre d'Analyses et de Recherches Géopolitiques à Paris 8,
coauteur d'un "Que sais-je?" "La Tchétchénie", n°3332,
PUF, 1998.
Aperçu géopolitique. Les points en commun : expansion géographique.
La Russie et la Chine occupent ensemble un espace géographiquement continu
entre la Mer Baltique et la Mer de Chine de 26,6 millions de kms, habités par
1,4 milliards de personnes. Des similitudes apparaissent lors de l'analyse de
l'histoire de ces deux grands et complexes blocs géopolitiques. Tous deux s'étaient
constitués au détriment de l'empire nomade de Mongols, dont la Mongolie,
enclavée entre la Chine et la Russie, constitue le dernier vestige, avec la
Mongolie Intérieure, rattachée à la Chine, et la Bouriatie faisant partie de
la Russie. Tous deux possèdent une zone périphérique, peu peuplée et
sous-exploitée (la Sibérie et l'Extrême-Orient pour la Russie, le Tibet et le
Xinjiang pour la Chine). Tous deux sont d'anciens empires continentaux, qui réussirent
à conserver au moins une grande partie de leurs possessions coloniales, à la
différence de l'Empire Ottoman et de l'Empire Austro-Hongrois. Tous deux font
face au séparatisme ouvert (Tchétchénie pour la Russie, Xinjiang et Tibet
pour la Chine). Tous deux occupent un espace inférieur à la zone d'habitation
de leurs peuples (25 millions de Russes dans les anciennes républiques soviétiques,
notamment en Ukraine, Biélorussie, au Kazakhstan, en Moldavie et dans les pays
baltes ; 20 millions de Chinois de Taiwan, séparée de la Chine continentale
depuis 1949). Tous deux, enfin, ont une frontière avec le monde islamique et
abritent une nombreuse communauté musulmane (le Nord-Caucase, la Volga et les
Ourals pour la Russie, le Xinjiang pour la Chine).
Cependant, la Chine possède une civilisation plus ancienne que celle de la
Russie, et elle est beaucoup plus peuplée. Son poids démographique constitue
en même temps un atout (le marché le plus grand de la planète) et un handicap
majeur (le pays est surpeuplé et proche de la saturation). En effet, certains
spécialistes estiment que le seuil de l'auto-suffisance chinoise se trouve à
1,5 milliards de population, chiffre qui risque d'être dépassé d'ici 15 ou 20
ans.
En 1979, la Chine entra, sous la direction de Deng Xiaoping, sur la voie de réformes,
tout en conservant sa structure politico-étatique - le Parti Communiste. Les réformes
bouleversèrent les provinces côtières, ouvertes aux investissements étrangers,
et creusèrent un fossé profond entre celles-ci et l'hinterland, pauvre et
sous-développé. La limitation de naissance (un enfant par famille), introduite
après la mort de Mao Zedong en septembre 1976, conduisit à un abaissement
sensible de la croissance démographique. Toutefois, selon les estimations
officielles, tous les ans, la population chinoise augmente de 12 millions de
personnes, ce qui dépasse la population d'un pays moyen européen (Biélorussie
- 10,4 millions d'habitants, Grèce - 10,3 millions, Hongrie - 10,3 millions).
En l'absence de système de retraite, c'est le fils aîné qui devrait aider les
parents dans la vieillesse. C'est pour cette raison que de nombreuses filles
furent tuées à la naissance par leurs parents. La proportion d'hommes commença
à augmenter. Déjà en 1990, dix ans après le début de restrictions de
naissances, le nombre d'hommes dépassait de 31 millions celui de femmes. Et
c'est maintenant, au début de la décennie 2000 que de graves problèmes
doivent surgir en raison du manque de femmes pour les hommes, nés au début des
années 1980. Un autre problème que la Chine va affronter d'ici dix-quinze ans,
c'est le vieillissement rapide de la population. La part de personnes âgées,
qui est déjà importante, devrait atteindre 30%. Compte tenu de l'absence de
système de retraite, cela pourrait provoquer une crise grave.
Sur le plan intérieur, la Chine est handicapée par l'éloignement des
provinces côtières par rapport aux provinces agricoles du centre. Il n'est pas
exclu qu'à la longue, le littoral, riche et développé, refuse de
"nourrir" le centre. Aujourd'hui, seul le Parti Communiste et l'Armée
constituent la garantie de cohésion nationale de ce géant démographique. Au
Nord, la Chine surpeuplée est limitée sur 4 000 kilomètres par la Russie
d'Asie, presque vide (36 millions de personnes entre les Ourals et le Pacifique)
et riche en ressources naturelles. En Sibérie et en Extrême-Orient, il y a
tout ce qui manque à la Chine : les hydrocarbures, les matières premières et
l'espace pour développer l'agriculture. Un paradoxe se dessine. La Russie est
un géant géographique, et les Russes arrivent à peine à contrôler
militairement leur territoire, l'entretien de l'infra-structure volumineuse dévore
une grande partie du potentiel économique russe. Une crise économique
quelconque menace de faire écrouler le pays surdimensionné pour une population
de 150 millions d'habitants. Or, la Chine manque de l'espace, elle est proche de
la saturation. Ces deux ensembles géopolitiques sont condamnés soit à
collaborer, si les conditions de rapprochement se créent, soit à s'affronter.
On se rappellera que le projet communiste a réuni ces deux géants géopolitiques
pendant 11 ans. La perspective d'un tel rapprochement est devenue le pire des
cauchemars pour les leaders occidentaux et américains.
Emergence d'un "espace-monde."
Entre 1949 et 1960, la Chine fut l'allié le plus important de l'Union Soviétique,
avec qui Mao Zedong signa, le 14 février 1950, un "traité d'amitié,
d'alliance et d'assistance" (1), particulièrement avantageux dans toutes
les sphères, économique, militaire, politique et culturelle. Après un siècle
d'interventions des puissances (Japon, Empire russe, Allemagne, France,
Royaume-Uni) et la guerre civile particulièrement violente entre les
nationalistes de Tcheng Kaï-chek et les communistes de Mao Zedong, la Chine
s'associait à l'Union Soviétique, laquelle entreprit la modernisation de
l'industrie et de l'armée, tout en installant la République Populaire de Chine
dans son vecteur d'influence en Asie.
De nombreux jeunes chinois firent leurs études en Russie, alors que les spécialistes
et les conseillers militaires soviétiques affluèrent en Chine. L'URSS et la
Chine intervinrent ensemble pendant la guerre de Corée en 1950-1953. Cette période
marqua l'apogée de la coopération sino-soviétique.
C'est à cette période où l'URSS et la Chine contrôlaient la plus grande
partie de l'Eurasie qu'elles multiplièrent leurs interventions dans le Tiers
Monde, en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Elles constituèrent une
sorte "d'espace-monde", concentrant à elles-seules un énorme
potentiel démographique et économique sur le front Ouest, Moscou misait sur la
Chine pour protéger son flanc Est. L'URSS soutenait l'industrialisation et la
modernisation de la Chine laquelle pouvait devenir un marché pour ses matières
premières en provenance de Sibérie. Le but, non-avoué de ce projet était la
transformation des Chinois en Soviétiques, qui dominés par Moscou et sous son
contrôle, pourraient participer à la mise en valeur de la Sibérie et de
l'Extrême-Orient. Le projet de la création d'un Empire Communiste dans
"l'espace-monde", avec le même espace politique, économique et avec
la libre circulation de biens et des personnes, n'était pas tout à fait
utopique, puisqu'il était partiellement réalisé dans les pays de l'Europe de
l'Est, que l'URSS soviétisa pendant 40 ans. Cependant, le centre de cet Empire
Communiste devrait se trouver à Moscou, et c'est depuis Moscou que
"l'espace-monde" devrait être géré.
La réalisation de ce projet, qui consistait grosso modo en la fusion politique
et économique en Sibérie de la Chine et de l'URSS, constituait une menace
mortelle pour l'Europe Occidentale et les USA. La victoire du communisme soviéto-chinois
aurait conduit à cette même "fin de l'histoire", qui a été formulée
par Fukuyama une trentaine d'années plus tard, mais avec le renversement de
vainqueurs. Le scénario catastrophe était simple : création d'une machine de
guerre invincible, ne dépendant que des ressources de
"l'espace-monde", isolation vis-à-vis du monde extérieur afin d'éviter
la pénétration des doctrines étrangères, contrôle des hydrocarbures du
Tiers Monde et "suffocation" énergétique progressive du monde
occidental, provoquant une longue série de forts chocs pétroliers.
Faillite du bloc continental et "semi-guerre froide."
Pour éviter la formation de "l'espace-monde", l'Occident misa sur le
nationalisme chinois, qui n'était pourtant apparu qu'au XIXème siècle.
Jusqu'alors, l'Empire Chinois existait en isolation, basée sur la supériorité
de sa civilisation confucéenne. L'Empire se désintégra à plusieurs reprises
à cause des invasions des Barbares (nom générique pour tous les non-Chinois),
mais chaque fois il se reconstitua, alors que les Barbares, devenus maîtres,
furent sinistrés.
C'est au XIXème siècle, que la Chine subit plusieurs défaites, suite
auxquelles elle fut obligée d'ouvrir son marché et de céder une partie de son
territoire aux étrangers. A la fin du XIXème siècle, sur le littoral chinois,
il existait des colonies allemandes, russe, anglaise, française et portugaise.
La création dans les années 1930 au Nord-Est chinois, du Mandchouko, un Etat
de marionnettes, sous contrôle japonais, exacerba le nationalisme chinois,
lequel ne put toutefois pas réunir sous la direction de Tcheng Kaï-chek les
morceaux de l'Empire dans le même ensemble politique. Cependant, le communisme
de Mao Zedong avait également une base nationaliste. L'emprunt d'une doctrine
occidentale s'inscrivait dans un schéma connu, selon lequel "il faut
combattre l'ennemi avec ses propres armes". Mao eut ainsi recours au
communisme comme idéologie unificatrice pour rassembler le peuple afin de
chasser les impérialistes. Dès le début, Mao montra une certaine autonomie
vis-à-vis de Moscou. En 1942, il refusa de combattre les Japonais ce qui aurait
permis aux Soviétiques de libérer les troupes de l'Extrême-Orient, lesquelles
manquaient notamment en pleine bataille de Stalingrad. En 1949, Mao négocia
pendant plusieurs mois les termes de l'accord soviéto-chinois, en défendant
les intérêts nationaux.
Dès le début, Mao ne cessa de répéter qu'il appliquait en Chine un
communisme chinois, qui pouvait être différent du modèle soviétique. Par la
suite, la Chine, qui avait récupéré son unité et une certaine stabilité économique,
commença à s'émanciper de l'URSS. Elle concurrença les soviétiques en
Afrique, finança la guérilla du Tiers-Monde et établit des contacts avec
l'extrême gauche en Europe Occidentale. Après les critiques de Staline, au XXème
congrès du PCUS, en 1956, Mao commença à prendre ses distances avec
Khrouchtchev. La rupture survint en 1960. Les soviétiques évacuèrent leurs spécialistes
et suspendirent la réalisation de projets.
Une "semi-guerre froide" commença entre la Chine et l'Union Soviétique.
Les deux pays militarisèrent leurs zones frontalières. Les relations furent
pratiquement gelées. La crise eut lieu en 1969, quand les Chinois essayèrent
d'occuper plusieurs territoires proches du fleuve Amour. Sur une des îles, les
soviétiques utilisèrent des lance-missiles multiples, en brûlant littéralement
les colons chinois. Les Chinois reculèrent et intensifièrent leur propagande
antisoviétique. Au cours de cette période, les Américains lâchèrent Taiwan
et reconnurent la Chine, qui obtint sa place à l'ONU. Les Etats-Unis offrirent
une aide économique limitée, tout en favorisant la rupture entre l'URSS et la
Chine. Après la mort de Mao et l'avènement de Deng Xiaoping, Washington était
de plus en plus présent en Chine. Comme les autres pays occidentaux, les USA
voyaient un énorme marché, où ils pouvaient écouler leurs marchandises. Le
rapprochement sino-américain se dessina, mais les divergences entre Pékin et
Washington restèrent trop importantes pour pouvoir dépasser le cadre d'une
coopération économique. Au début des années 1980, Moscou et Pékin reprirent
les contacts. L'arrivé du réformateur Mikhaël Gorbatchev au pouvoir en 1985
ouvrit de nouvelles perspectives dans les rapports entre la Chine et l'URSS. En
1986, Gorbatchev dans son célèbre discours de Vladivostok annonça que l'Union
Soviétique était "également un pays asiatique". En mai 1989, le président
soviétique fit savoir que les relations soviéto-chinoises étaient entièrement
normalisées. Depuis lors les négociations furent engagées sur la démarcation
de la frontière. Elles durèrent pendant toute la décennie, et ont laissé
encore en suspens le destin de deux îles sur l'Amour. La modification de la
frontière provoqua les réactions violentes de la part des gouverneurs locaux,
notamment d'Evgueni Nazdratenko, gouverneur de la Province Maritime. Il réussit
à mobiliser les Cosaques et les médias, en dénonçant le marchandage de la
terre russe. Les militants cosaques bloquèrent même la démarcation, en
provoquant une crise politique entre Moscou et Pékin.
La dislocation de l'URSS, et l'apparition de la Fédération de Russie,
intensifièrent les échanges entre les deux pays. La coopération devint plus
active dans la défense nationale, car la Chine avait besoin de moderniser son
armée. De nombreux projets de coopération économique, notamment dans le
domaine énergétique, furent annoncés. Pourtant rares étaient les projets qui
furent réalisés, alors que les ventes d'armes montèrent en flèche, après la
visite du président Jiang Zemin à Moscou en septembre 1994, et la signature
d'une Déclaration sur le Partenariat Stratégique (2). Les observateurs
occidentaux remarquèrent que le rapprochement se fit visible à partir du
printemps 1995 (3).
Les raisons de rapprochement. L'élargissement de l'OTAN.
C'est de cette période que date le conflit entre la Fédération de Russie et
l'OTAN qui annonça son projet de l'élargissement vers l'Est. La Russie considéra
que les pays de l'Est se trouvaient encore dans la sphère traditionnelle
d'influence russe. Moscou vit l'élargissement de mauvais oeil , en le considérant
comme une action ouvertement hostile de la part de l'Occident. Malgré une résistance
diplomatique active, la Russie dut céder. Elle vécut l'élargissement comme
une humiliation, exacerbée davantage par l'intervention militaire de l'OTAN en
Bosnie et au Kosovo. En 1997 le porte-parole de Boris Eltsine déclara :
"Si l'expansion de l'OTAN continue, [...] la Russie serait obligée de
reconsidérer les priorités de sa politique extérieure", en rajoutant que
"les relations avec la Chine, l'Inde et l'Iran se développent bien"
(4). Presque en même temps, le président américain Bill Clinton mit en garde
ses partenaires d'Europe Occidentale: "Si on offense Moscou en Europe, la
Russie va tomber dans les étreintes de l'Asie" (5). En 1997, en commentant
l'élargissement de l'OTAN à l'Est, le ministre chinois de la défense Chi
Haotian dit : "L'OTAN est un produit de la guerre froide. Nous comprenons
la position russe sur l'expansion de l'OTAN" (6). L'élargissement de
l'OTAN coïncida avec l'intervention militaire de Moscou en Tchétchénie. Une
simple opération de routine de "rétablissement de l'ordre
constitutionnel" se transforma dans une guerre violente, qui dura deux ans
et causa la mort de nombreux civils. La communauté européenne critiqua
brusquement les exactions russes, en suspendant la procédure de l'entrée de la
Russie dans le Conseil de l'Europe. Le FMI exerça une pression économique
indirecte en gelant l'accord de prêts à Moscou. L'euphorie de l'avènement de
la démocratie, de la pérestroïka et de la glasnost, introduite par
Gorbatchev, disparut avec ce qui fut perdu comme un rejet par l'Occident de la
Russie, et avec elle l'espoir de rejoindre un jour l'Union Européenne.
La pression croissante des EU sur la Chine.
Seule la Chine approuva l'intervention russe en Tchétchénie, probablement
parce qu'elle faisait face, elle-aussi, au séparatisme ouïgour au Xinjiang
(Turkestan Chinois). En 1999, une déclaration conjointe sino-russe constata que
"la Chine soutient les actions, entreprises par le gouvernement de la Fédération
de Russie, dirigées pour combattre les forces terroristes et séparatistes."
(7). En même temps, le président Jiang Zemin non seulement soutint les efforts
militaires russes en Tchétchénie, mais fut également prêt à prendre en
considération le fait que les pertes civiles importantes étaient inévitables
dans ces circonstances (8). Un analyste politique russe, Vsevolod Ovtchinnikov,
remarqua en 1997 que suite à la dislocation de l'URSS, la Chine se retrouva
sous la pression croissante des Etats-Unis, "les stratèges de Washington
de toute évidence avaient pour but la déstabilisation du régime de Pékin, en
utilisant en même temps le désaccord ethnique et les conflits entre les
provinces maritimes et l'hinterland. En même temps, Washington intensifia les
liens entre la Corée du Sud, Taiwan, et le Japon, en constituant un front
anti-chinois dans le Sud-Est Asiatique. La croissance économique chinoise était
présentée comme une menace directe aux pays de la région (9). Au début des
années 1990, la Chine essaya de vendre des missiles et signa un contrat sur la
construction de deux réacteurs nucléaires de 300 mégawatts en Iran, ce qui
provoqua une pression des Etats-Unis, partenaire économique principal de Pékin.
La Chine dut céder et renonça à ce contrat, après la rencontre entre le
ministre des affaires étrangères chinois, Qian Qichen, et le secrétaire
d'Etat américain, Warren Christopher (10). Cependant, cela s'expliquait par le
fait que presque la totalité de 260 milliards de dollars d'investissements
directs provenaient des USA, et de ses alliés, Taiwan, Japon et les pays
occidentaux (11).
Anti-américanisme et monde multipolaire.
L'anti-américanisme est un facteur commun qui permit un rapprochement
russo-chinois. D'une part, les deux sociétés, chinoise et russe,
s'occidentalisent très rapidement. Les jeunes ont assimilé le mode de vie
occidental, le consumérisme, la mode vestimentaire, la publicité. De l'autre,
cette universalisation, qui efface l'ethnicité, alimente le nationalisme d'une
frange radicale de la société. Sous certaines conditions, le discours des
nationalistes radicaux devient populaire, pouvant atteindre toutes les couches
de la société. C'est un phénomène très répandu dans un nombre de pays du
monde, cependant, en Chine et en Russie, l'anti-américanisme, de simple
revendication identitaire, se transforma en contestation politique de l'hégémonie
américaine. Le président Eltsine commença à véhiculer le discours sur
l'inadmissibilité du monde unipolaire. Ainsi, il inaugura une vision de nouvel
ordre mondial, basé sur un monde multipolaire. La direction chinoise partagea
largement ce point de vue. En 1999, le président chinois Jiang Zemin souligna :
"Jamais la Chine imiterait le système politique de l'Ouest. Le communisme
dans la République Populaire de Chine durera encore plusieurs siècles au
moins!" (12). La notion de "monde multipolaire" fut introduite
dans les déclarations conjointes sino-russes. Ainsi, Boris Eltsine déclara
durant sa visite à Pékin, en avril 1996 : "Nous sommes contre une
situation dans laquelle un pays dicte des conditions aux autres" (13).
La Chine et la Russie militent pour la levée de l'embargo contre l'Iraq (14).
Par exemple, en février 1998, à Moscou, Boris Eltsine et le premier ministre
chinois Li Peng adoptèrent une déclaration conjointe sur la crise en Iraq,
dans laquelle la Russie et la Chine déclaraient que, en tant que membres
permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, ils ne pouvaient accepter la
solution par force de ce problème (15). Moscou et Pékin désapprouvèrent à
plusieurs reprises l'utilisation par l'Amérique des organisations
internationales, notamment de l'ONU et de l'OTAN pour atteindre ses propres
objectifs (opération de l'OTAN au Kosovo, en 1999). Par exemple, lors de sa
visite à Pékin, le ministre russe de la défense nationale Igor Rodionov, déclara
que les opérations de maintien de paix sous l'égide de l'ONU ne devaient pas
se dérouler selon les "doubles standards" et ces opérations "ne
devraient pas être l'instrument pour réaliser les objectifs d'une puissance ou
d'un groupe de nations pour le compte des autres" (16). Une crise particulièrement
grave à la suite de la frappe de missiles américains à l'ambassade chinoise
à Belgrade en mai 1999, provoqua une vague de manifestations anti-américaines
en Chine. Des milliers de Chinois jetèrent des pierres et des cocktails Molotov
sur l'ambassade américaine à Pékin en scandant "American pigs, go
home!" (17). Il est manifeste de noter que le nationalisme chinois qui
apparaît aujourd'hui, n'est plus anti-russe, comme c'était le cas pendant la
"sous-guerre froide" dans les années 1960, mais anti-américain. Dans
une brochure anti-américaine qui titre "La Chine peut dire 'No'", ses
auteurs remarquent : "Dans la situation actuelle, une base de l'association
mutuelle est apparue dans les destinées de la Chine et de la Russie" et
ajoutent "au 21ème siècle, la Chine et la Russie pourraient devenir alliés
dans le domaine des idées et des intérêts" (18).
Durant sa visite à Pékin, en juillet 2000, Vladimir Poutine et Jiang Zemin désapprouvèrent
l'initiative de Washington de déployer un bouclier anti-missiles national
(National Missile Defence, NMD), interdit par le traité ABM. Les présidents prévinrent
que "la réalisation de ce plan [NMD] aurait des conséquences négatives sérieuses
non seulement sur la sécurité de la Russie, de Chine et d'autres pays, mais
aussi sur la sécurité des Etats Unis et sur la sécurité globale. C'est pour
cette raison que la Russie et la Chine s'opposent résolument à ce plan."
(19).
Défi musulman.
Des communautés musulmanes importantes existent dans les deux pays, en Russie
et en Chine. A la différence de la Russie, la Chine possède une communauté de
Chinois islamisés dispersés dans un bon nombre de provinces (8,6 millions de
Huis, en 1990, connus en Russie sous le nom de "Dounganes"), qui
furent souvent poursuivis par les autorités officielles. Une autre communauté
musulmane, Ouïgours (7,2 millions, en 1990), est concentrée presque
exclusivement au Xinjiang (Turkestan Chinois), qui est éloigné des provinces
maritimes. Géographiquement, le Xinjiang, considéré comme "la région-pivot"
de l'Asie, (20) est isolé de la "Chine métropolitaine", avec
laquelle il est lié par le couloir de Gansu. Dans les années 1940, les Ouïgours
proclamèrent une république indépendante de Turkestan Oriental, qui put
exister quelques mois grâce à la complicité de l'Union Soviétique, désireuse
à ce moment d'affaiblir la Chine en proie à la guerre civile. Dès le début
des années 1990, un mouvement séparatiste ouïgour s'inspira de la libération
des républiques soviétiques de l'Asie Centrale, abritant des communautés ouïgours,
et commença à revendiquer l'indépendance. Les émeutes ouïgours furent systématiquement
matées. Des informations ont circulé concernant une guérilla qui commettait
des actes terroristes au Xinjiang et agissait depuis ses bases au Kazakhstan
(21). Selon certaines sources, le mouvement ouïgour trouva de l'aide auprès
des pétromonarchies du Golfe et de la Ligue Islamique Mondiale. A la différence
de Moscou, qui ne put pas empêcher la présence des journalistes en Tchétchénie,
Pékin réussit à éviter la médiatisation du conflit, pourtant accompagné
comme dans le cas tchétchène, par la renaissance de l'Islam. Qui plus est,
dans les deux cas les talibans soutinrent les séparatistes, en envoyant armes
et volontaires (moudjahiddin). Le Xinjiang, "nouvelle frontière" en
chinois, est économiquement indispensable pour la Chine en raison de la découverte
d'importants gisements pétroliers dans cette région. En fait cette région
peut disposer d'un tiers des ressources prouvées du pétrole en Chine, soit 74
milliards de barils de pétrole (22). D'autre part, c'est le passage donnant
l'accès terrestre le plus court aux gisements pétroliers et gaziers qui sont
concentrés autour de la Caspienne: Turkménistan, Kazakhstan, Azerbaïdjan et
Iran. Enfin, un couloir ferroviaire pourra relier la Chine à l'Europe
Occidentale, en évitant la Russie (Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan,
Iran, Azerbaïdjan, Géorgie, Mer Noire par ferry Poti - Constantsa, Roumanie,
Hongrie, Allemagne). En cas de création d'un "Ouïgouristan" indépendant,
non seulement la Chine aura des rapports conflictuels avec les pétromonarchies
du Golfe, qui lui fournissent une partie non négligeable de ses hydrocarbures,
mais de plus, elle sera isolée à l'Est.
Partenariat stratégique.
Le partenariat stratégique sino-russe était défini dans la Déclaration de Pékin,
signée en avril 1996, comme "un partenariat basé sur l'égalité et la
confiance, qui a comme objectif une coopération stratégique dans le 21ème siècle."
(23). Les politologues moscovites notèrent à plusieurs reprises qu'il ne
s'agissait pas pour le moment de former une alliance militaire ou politique, ni
même diplomatique entre la Chine et la Russie, encore moins de la formation
d'un "axe de l'Est", en contre-poids de l'élargissement de l'OTAN.
Cependant, il est évident que la nouvelle politique extérieure de la Russie
change par rapport à celle de l'ancienne Union Soviétique, qui privilégiait
largement l'Inde en Asie. L'establishment soviétique avait établi les contacts
étroits avec le clan Ghandi-Nerou, et développé une coopération économique
très active. A partir de 1991, Moscou misa sur Pékin, alors que l'Inde passa
au second plan des priorités russes.
Vaincre la défiance de l'Armée chinoise.
Malgré un certain dégel des relations entre la Chine et l'Union Soviétique
pendant la décennie de 1980, l'URSS restait l'ennemi numéro un de Pékin,
selon la doctrine militaire chinoise, développée à partir de 1965. En 1991,
cette doctrine fut modifiée. Dans la liste des ennemis, les USA occupaient la
première place ("ennemi catégorique"). Le Japon était à la deuxième
place ("ennemi prospère et puissant" et "adversaire n°1"
parmi les pays asiatiques). La Fédération de Russie ("ennemi
incontestable" et "force belligérante") faisait partie du groupe
des cinq premiers pays-ennemis de la liste, avec lesquels il existait une
"directe menace de guerre". Les sentiments anti-russes étaient encore
particulièrement forts parmi les officiers de l'Armée populaire chinoise, qui
considéraient la Russie comme "l'ennemi historique de la Chine", qui
s'était emparée de terres chinoises en 1860, avait soutenu l'Inde pendant la
"guerre frontalière" avec la Chine en 1962 et mené contre elle des
combats près de l'île Damanski sur l'Amour en 1969. De plus, l'armée russe
disposait d'un armement plus moderne que les forces armées chinoises. Ensuite,
les officiers chinois désapprouvaient l'aide de Moscou aux pays qui
conduisaient une politique anti-chinoise, le Vietnam par exemple. Enfin, la démocratisation
en Russie exerçait une influence sur la population chinoise et constituait un
danger potentiel au Parti Communiste Chinois (24). A cela s'ajoutait le fait que
60% de l'Armée Chinoise protégeait la Chine contre la "menace du
Nord".
Il existe d'autres raisons de la méfiance de la Chine envers la Russie.
D'abord, la Russie dispose d'une des plus puissantes flottes dans le Pacifique
et n'hésite pas d'utiliser la force pour "punir" les pêcheurs
japonais qui s'aventurent dans les eaux territoriales russes de la Mer
d'Okhotsk. Ensuite, la situation intérieure en Russie est instable et parfois
chaotique. Puis, Moscou a livré les missiles à l'Inde, avec laquelle Pékin
est en froid, et la Russie a un litige territorial avec le Japon sur les
"les Kouriles". Enfin les autorités locales russes de l'Extrême-Orient
contestent le traité russo-chinois sur les frontières (24).
Afin d'éviter de nouveaux affrontements, au début des années 1990, Pékin
proposa à Moscou le retrait, par chacune des parties, de ses troupes dans la
zone de 300 kilomètres de largeur de chaque côté de la frontière. Après de
longues et difficiles négociations, les parties se mirent d'accord sur la démilitarisation
bilatérale d'une bande de 100 kilomètres de largeur.
La coopération militaire.
Pendant la décennie 1990, la Chine entreprit un vaste programme de
modernisation de son armée (2,82 millions d'hommes) dont l'équipement était médiocre.
Pour effectuer les achats d'armes modernes Pékin se tourna vers Moscou dont le
complexe militaro-industriel se trouvait en crise profonde. La Chine devint
rapidement l'acquéreur principal des armes russes. Parmi les autres acheteurs
se trouvaient l'Inde, la Malaisie, l'Algérie, le Koweït, la Syrie, la Turquie
et Chypre. La Chine acheta en grand nombre des lance-flammes d'infanterie Chmel,
des cannons Nona-SVK 120 mm, des véhicules de combat d'infanterie BMP-3, des
lance-roquettes multiples Smertch 300 mm, des obusiers Msta-S 152 mm, des radars
à trois dimensions, des systèmes de missiles sol-air Chtil, basés sur les
navires, des hélicoptères KA-27 et KA-28. De plus, le complexe
militaro-industriel chinois obtint des licences de fabrication de plusieurs
types d'armes et d'équipement militaire.
La Russie vendit à la Chine 74 chasseurs SU-27 de différentes versions, entre
1992 et 1996. En 1996, Moscou vendit une licence de fabrication de 200 chasseurs
SU-27SK. Au total la Russie a gagné 4,2 milliards de dollars sur ces opérations
(25). La Chine acheta également des systèmes de missiles sol-air S-300MPU1
pour équiper 8 divisions, 14 systèmes de missiles sol-air Tor-M1, 4
sous-marins silencieux de modèle n°877EKM (classe Kilo, selon la
classification occidentale) et n°636, un contre-torpilleur modèle n°956E. Un
autre contre-torpilleur du même modèle, fabriqué à Saint-Pétersbourg,
devait être acheté en 2000. Le prix de chaque contre-torpilleur était estimé
à 500 millions de dollars (26). En même temps, plus de 40 chasseurs de la
quatrième génération SU-30MKK devraient être livrés à la Chine en 2000.
Les experts estimaient que le montant du contrat de SU-30MKK s'élevait à 2
milliards de dollar (27). Enfin la Russie participa au développement de
plusieurs programmes militaires chinois, notamment pour l'élaboration de systèmes
de guidage des missiles air-air (28).
On prévoyait que la Chine continuerait les achats d'armes en Russie, pour un
montant de 5 à 6 milliards de dollars entre 1999-2005 (29). Cependant, Taiwan,
de son côté, modernisait son armée. Ainsi Taiwan signa les contrats avec la
France et les USA sur l'achat de 150 chasseurs F-16S et de 60 Mirage-2000-5, au
milieu des années 1990 (30). Le montant de cette acquisition était de 10,8
milliards de dollars (31). En 1999, un accord sur la préparation des militaires
chinois dans les écoles militaires russes fut signé à Moscou. En même temps,
une délégation de Taiwan se rendit en Sibérie et au Kamtchatka. Les
responsables taiwanais firent des propositions très intéressantes d'achat
d'armes aux producteurs de l'armement dans ces régions. Cependant, la partie
russe rejeta cette proposition (32).
Les analystes militaires russes indiquèrent, en 1998, que la coopération avec
la Chine dans le domaine de la défense avait dépassé largement le niveau des
relations militaires que la Russie maintenait avec d'autres pays. On s'attendait
à ce que, dans des conditions favorables, la Chine n'ait besoin que de 8-10 ans
pour atteindre le même niveau que l'armée russe [d'autres experts estiment que
la Chine ne pourra pas devenir une superpuissance militaire d'ici vingt ans.
(33)] Cela signifierait que, vers 2010, les forces armées chinoises seraient
les plus fortes en Asie du Sud et du Sud-Est, et seraient capables de
concurrencer les Américains dans le Pacifique. Cependant, le réarmement de
l'armée chinoise, en absence d'une union politique et d'une alliance militaire,
pourrait conduire à une nouvelle "sous-guerre froide" entre la Russie
et la Chine. Il est évident que Moscou utilise la coopération militaire pour
transformer un partenariat stratégique en une alliance militaro-politique,
ouvertement anti-américaine. Déjà en 1995, le ministre russe de la défense,
Pavel Gratchev, déclara que la Chine ne constituait pas une menace à la sécurité
de la Russie, ni maintenant ni dans l'avenir proche (34).
La coopération économique.
Dans le domaine économique, l'intervention russe se limitait à plusieurs
projets énergétiques. Ainsi durant la dernière visite de Vladimir Poutine à
Pékin en juillet 2000, un accord fut conclu sur la construction d'un réacteur
nucléaire rapide de 60 mégawatts à proximité de la capitale chinoise (35).
La Russie signa un accord sur la construction d'une centrale nucléaire de
Lianyungang dans la Province de Jiangsu, dont le montant s'élevait à plusieurs
milliards de dollars (36). En septembre 2000, le Ministère de l'Energie
Atomique convenait de livrer deux réacteurs pour la centrale nucléaire
chinoise de Liaoshun (37). En 1998, on étudiait le projet du transport du gaz
naturel du gisement Kovyktinskoïe, dans la Région d'Irkoutsk, vers la Chine
par un gazoduc. On envisageait de livrer par ce gazoduc en Chine du Nord chaque
année 20 milliards de mètres cubes sur les 35 milliards annuels, extraits au
Kovyktinskoïe. Le GAZPROM, géant mondial du gaz naturel, proposait la
construction d'un gazoduc, pour transporter le gaz naturel de la Région
Autonome de Yamal-Nenetsk et du Territoire de Krasnoïarsk, en Russie, vers la
Chine avec une éventuelle extension au Japon. Le gazoduc devrait transporter
entre 30 et 38 milliards de mètres cubes par an, pendant 30 ans. La réalisation
de la première partie du projet coûterait 15 milliards de dollars. Si le
projet est accepté, le gazoduc pourrait commencer à fonctionner à partir de
2004 (38). La compagnie pétrolière russe Yukos se prépare à construire un oléoduc
entre Angarsk, dans la Région d'Irkoutsk, et la Chine du Nord pour pouvoir
livrer entre 25 et 30 millions de tonnes par an. Le pétrole devrait être
acheminé à Angarsk par rail. Les grands champs pétroliers du Territoire de
Krasnoïarsk (Youroubtchéno-Takhomskoïe), et de la Yakoutie (Verkhnétchonskoïe)
devraient être reliés à cet oléoduc dans l'avenir proche. On envisageait également
de fournir un surplus d'électricité de la Sibérie vers la Chine du Nord, mais
la Chine déclina cette proposition, en septembre 2000 (39). Plusieurs provinces
chinoises conclurent des accords de coopération avec des régions russes : le
Bachkortostan avec la Province Liaoning, la Province Maritime avec la Province
Jilin, la Région d'Amour avec Shanghai, le Territoire de l'Altaï avec la Région
Autonome du Xinjiang-Ouïgour (40).
Les perspectives. Asie Centrale : un nouveau round du "Grand Jeu."
La Chine est très active en Asie Centrale, où elle collabore avec les pays
limitrophes, afin de couper la guérilla ouïgour de son "poumon extérieur".
En avril 1996, un accord fut signé à Shanghai entre la Chine, le Tadjikistan,
le Kirghizstan, le Kazakhstan et la Russie. Il instaurait une zone de confiance
de largeur de 100 kilomètres de chaque côté de la frontière. En avril 1997,
les signataires de l'accord de Shanghai signèrent un autre accord sur la réduction
mutuelle des forces armées dans la zone frontalière. Un nouveau round eut lieu
en juillet 1998. Les participants exprimèrent leur préoccupation de la menace
que constituait, pour la sécurité régionale, le conflit qui continuait en
Afghanistan, l'augmentation du trafic de la drogue et l'intensification de
l'extrémisme religieux, du séparatisme et du nationalisme agressif.
La Chine suit attentivement la situation au Kazakhstan, dont elle avait contrôlé
la partie méridionale au XVIIIème siècle. Le Kazakhstan est un énorme pays,
faiblement peuplé, qui ne possède pas de noyau dur. Il est composé de 5 régions
périphériques (41), situées autour du centre, presque entièrement vide. Une
de ses régions, celle d'Almaty-Taldykorgan est limitrophe du Xinjiang chinois.
De plus en plus, cette région est attirée économiquement vers cette province
chinoise, dans laquelle résident plus de 1 million de Kazakhs. La pénétration
de colons chinois y commença dès 1991. Selon certaines estimations, ils
seraient plus de 200 milles aujourd'hui, ce qui est déjà beaucoup pour la Région
d'Almaty-Taldykorgan. En cas d'affrontements russo-kazakhs au Kazakhstan, une
intervention militaire russe est tout à fait probable afin de protéger les
vies de plusieurs millions de compatriotes. Elle consisterait en l'annexion des
régions du Nord kazakhstanais, peuplées majoritairement par des Russes. Dans
ce cas, la Chine pourrait prétendre, dans le cadre d'un partage, à deux des
cinq régions périphériques du Kazakhstan, celles du Sud.
La Russie redevient-elle une "puissance du Pacifique ?"
La Russie, qui avait vendu au XIXème siècle "l'Amérique Russe"
(Alaska) aux USA, perdit la guerre contre le Japon en Mandchourie chinoise, en
1904-1905. Pendant plus d'un demi-siècle, la Russie était prise par deux
grandes guerres à l'Ouest (la Première et la Deuxième guerres mondiales,
1914-1918, 1941-1945), alors que la Sibérie et l'Extrême-Orient furent délaissés.
Le retour de la Russie sur le Pacifique était logique et inévitable.
Cependant, avec un déclin démographique, la Russie est-elle capable de mettre
seule en valeur la Sibérie? Il n'est pas suffisant d'avoir une volonté
politique, il faut également disposer des moyens.
En même temps, l'immigration chinoise devient massive en Extrême-Orient russe
et en Sibérie. Le nombre d'immigrés en provenance de Chine se situe entre
plusieurs centaines de milliers et 5 millions de personnes. Il est probable que
les statistiques officielles chinoises sous-évaluent le nombre d'habitants en
Chine. Certains observateurs affirment qu'une centaine de millions de Chinois
"non-enregistrés" résident en Chine, dont une grande partie des
deuxièmes et troisièmes enfants, interdits par le régime et cachés dans les
villages. Ceux, qui sont nés à la fin des années 1970 - au début des années
1980, doivent entrer dans la vie active à la fin des années 1990. Or, ils
n'existent pas officiellement en Chine et sont obligés d'émigrer à la
recherche du travail, souvent en Russie. On ne voit pas comment on peut arrêter
l'afflux chinois dans des régions presque vides, et en manque de la main
d'oeuvre de l'Extrême-Orient.
Par exemple, le lieutenant-général Alexandre Golbakh, commandant du District
Frontalier de l'Extrême-Orient, annonça que, selon les données de la FSK, la
Chine avait développé un programme d'Etat de peuplement de l'Extrême-Orient
russe. Selon lui, les agences d'Etat chinoises non seulement préparaient les
visas pour leurs citoyens, mais les aidaient également à obtenir des cartes de
séjour dans les régions russes de Khabarovsk, de l'Amour et dans la Province
Maritime (42). Un responsable du ministère des affaires étrangères de l'Inde,
déclarait au sujet de l'immigration chinoise en Extrême-Orient : "D'ici
dix ou vingt ans, vous [les Russes] aurez de graves problèmes dans ces régions.
Et vous aurez de la chance si les demandes des Chinois ne se limitent qu'à la
création d'une unité autonome" (43).
La diaspora chinoise est très présente actuellement dans toutes les grandes
villes russes. Un parlementaire russe affirmait que le chiffre d'affaires du
commerce chinois illégal s'élevait à 3 milliards de dollars par an (44). Tôt
ou tard, la Russie devrait faire appel à la main d'oeuvre de Chine pour développer
la Sibérie, où les ouvriers chinois pourront facilement constituer la majorité
absolue de la population. Dans ce cas, à long terme, un condominium
russo-chinois sur la Sibérie verrait le jour. Et ce condominium, s'il n'est pas
conflictuel, mais le résultat d'une alliance militaro-politique, sera la
condition préalable de la formation de 'l'espace-monde".
L'Axe "Moscou - Pékin - Delhi" (45).
L'idée de cet axe triangulaire fut avancée pour la première fois par le
premier Ministre russe Evgueni Primakov, lors de sa visite officielle, en 1998,
à New Delhi (46). Primakov tenta au milieu des années 1990, étant à la tête
du ministère des affaires étrangères, de réorienter la politique extérieure
russe vers l'Est. Cependant, les relations étaient mauvaises entre Pékin et
New Delhi, qui avait donné un refuge au Dalaï-Lama et désapprouvé les
actions de la Chine au Tibet.
L'Inde, qui est très proche de la Russie, en raison de son soutien contre le
Pakistan, peut avoir des raisons de rapprochement avec la Chine. Au Cachemire,
les Indiens font face au même problème que les Chinois au Xinjiang et les
Russes en Tchétchénie. Les séparatistes du Cachemire sont aidés par le
Pakistan, mais également par les talibans. L'islamisme est devenu un facteur déstablisateur
dans les trois pays, en Chine, en Inde et en Russie.
Le deuxième point en commun entre les trois pays est le rejet du monde
unipolaire et la contestation de l'hégémonie américaine. La normalisation, le
rapprochement, le partenariat et l'alliance sont quatre étapes à franchir pour
chacun de ces trois pays. La Russie et la Chine en ont franchi trois. L'Inde et
la Russie sont prêtes à passer à l'alliance, alors que la Chine et l'Inde ne
sont qu'au début de la normalisation des relations bilatérales.
Les talibans, qui se trouvent aujourd'hui en dehors de la communauté
internationale, sont la partie la plus radicale du monde islamique, dont une
partie essaie de les instrumentaliser afin de déstabiliser les puissances. Ils
radicalisent les minorités musulmanes et aident les mouvements séparatistes.
Le rapprochement indo-sino-russe ne peut se faire que dans le cadre de la résolution
du problème afghan. Cette solution consiste dans le soutien au dernier résistant
afghan aux Talibans, Akhmad-Chah Massoud, ce que la Russie fait depuis plusieurs
années déjà. Tôt ou tard, elle sera rejointe par l'Inde et par la Chine,
puisque les talibans sont un mouvement militaro-politique incontrôlable même
par Islamabad. D'une part, il n'est pas exclu que les talibans puissent
retourner leurs armes contre les Pakistanais qu'ils considèrent trop mous dans
leur confrontation avec l'Inde, et ils trouveront sûrement des alliés parmi
les militaires pakistanais. De l'autre part, les talibans soutiennent la guérilla
islamiste au Tadjikistan et dans la vallée du Ferghana, partagée entre l'Ouzbékistan,
le Tadjikistan et le Kirghizstan. Ils accueillent chez eux les rebelles ouïgours.
Ils disposent de l'accès direct aux fonds des pétromonarchies du Golfe, et ils
ne cachent pas leur projet de constituer un grand Etat islamique qui pourrait
englober en plus de l'Afghanistan, une partie de l'Iran, du Pakistan, l'Inde du
Nord, le Turkestan Chinois et une partie de l'Asie Centrale. Cette menace est
tout à fait réelle, c'est pour cela que les Russes ont fait appel à la Chine
dans le cadre d'un accord de Shanghai. Les Indiens commencent à comprendre que,
même disposant d'armes sophistiquées, il est impossible de venir à bout du séparatisme
sans liquider son épicentre, qui se trouve sur le territoire contrôlé par les
talibans. Ce territoire, qui échappe à tout contrôle international, constitue
une sorte de pivot dans l'interaction entre Russes, Indiens, et Chinois d'un côté,
et le monde musulman, de l'autre. Son contrôle est la seule condition de la création
de l'axe triangulaire Moscou-Pékin-Delhi.
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