"Mondialisation
: une controverse seulement conceptuelle ?"
Par Jorge
Vera Castillo.
Conseiller Scientifique et de Coopération à l'Ambassade du Chili en France.
Ancien Consultant de l'ONU (CNUCED et CEPAL) et du Ministère de la Défense
Nationale du Chili. Doctorat ès Sciences Politiques de l'Institut Universitaire
de Hautes Études Internationales (IUHEI) de Genève ; Maîtrise en Études
Internationales, Université du Chili ; Diplôme de Spécialisation en Relations
Internationales, Pontificale Université Catholique du Chili.
Dès la moitié des années quatre-vingt-dix, l'usage habituel du mot
"mondialisation" (ou de même que "globalisation") est très
connu dans le langage de l'analyse des relations internationales, de l'économie
mondiale et de la politique extérieure. Maintenant, il s'agit surtout de
"l'emploi de paroles dont la diffusion doit être considérée comme une
mode". Or, dans le même sens, on a soutenu que : "qui possède la
parole pour une chose, ne possède pas pour autant le concept que comporte la
signification de la parole"(1). Nous ne devons pas oublier que dès la fin
des années soixante du XXe siècle, il était fréquent de dire et d'employer,
de façon habituelle, le terme "interdépendance" pour les rapports
entre les nations. Bien plus, déjà en 1949, Emmanuel Mounier écrivait, dans
son ouvrage "Le Personnalisme : Cependant, le monde s'internationalise en
fait de plus en plus. Il n'est plus de nations indépendantes dans l'ancien sens
du mot."(2).
Et maintenant, apparemment la "mondialisation" ou
"globalisation" guide tout phénomène ou processus d'insertion
internationale de chacun et de tous les pays à la fois. Et elle a ouvert tout
un débat, à propos de son vrai sens.
D'une part, la présidente de l'Observatoire de la mondialisation, Susan George
- qui a publié en 2000 "Le Rapport Lugano" -, affirme que : "La
mondialisation est un leurre. Ce n'est pas un concept, c'est un slogan. Ça veut
donner le sentiment de l'inéluctable, comme la marée. Or c'est un processus
impulsé par les multinationales."(3) D'autre part, en 1996, la Commission
Économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) de l'ONU, a caractérisé
la "globalisation" comme "un concept imparfait, dans un nouveau
contexte international en processus de formation". La CEPAL développe
cette affirmation de synthèse de la façon suivante: "Le terme
'globalisation' s'est employé pour nommer le vaste processus de transformation
technologique, institutionnelle et d'orientation qui se développe dans l'économie
internationale. Cependant, il ne s'est pas encore changé en une catégorie
d'analyse, tenant compte que le phénomène, et ses éléments constitutifs ne
sont pas clairement délimités, et que "globalisation" est autant un
processus, comme une force propulsive, qu'un résultat. Malgré cette vague,
l'adoption généralisée et l'emploi courant du terme reflètent la clarté,
ainsi donc il décrit l'extraordinaire augmentation de l'espace pour les
transactions économiques qu'on observe aujourd'hui. Sa signification se trouve
être plus rigoureuse quand il apparaît dans l'ensemble avec d'autres termes,
comme dans les expressions "globalisation des marchés",
"globalisation de la production" ou "globalisation de la
concurrence"(4).
Au-delà de l'aspect conceptuel, selon la perception citoyenne et de l'opinion
publique, Jean Viard, directeur de recherches au CNRS, est de l'avis que :
"face à la mondialisation, il y a trois positions. Il y a ceux qui sont
"pour", très schématiquement les grands actionnaires. Il y a les
"exclus" du processus, un patchwork de tous ceux qui en souffrent
directement : des pauvres, des ouvriers, des immigrés sans papiers, des paysans
sur un marché en fin de parcours, etc. Mais, il y a surtout le groupe central,
les couches moyennes, à la fois fascinées par la mondialisation ou l'Internet,
mais qui ont peur de perdre ce qui les fonde en tant qu'identités individuelles
: une esthétique, une certaine idée de la culture et de la solidarité. Quand
se dégage une position qui prend en compte ces deux aspects du problème, elle
lui est éminemment sympathique."(5). Certes, à cet égard la controverse
n'est pas conclue. Néanmoins, on doit tenir compte qu'il y a d'autres urgences
et des besoins humains quotidiens. Et une autre question : A quoi sert la
science, la recherche, et la technologie si nous n'avons pas le développement,
la dignité et le bonheur ? À propos du développement durable et de la coopération,
d'une part, de la mondialisation et humanisation d'autre part, sujets tous au
centre du débat international d'aujourd'hui, notre point de vue, lié à la sphère
d'activité de notre tâche diplomatique, mais aussi en tant que chercheur, est
le suivant :
L' État chilien se pose une question, pour le XXIe siècle, à travers le
programme et la politique de son gouvernement, mené par le Président Ricardo
Lagos, dans le domaine qui attire notre attention :
"À quoi ça sert la science, la recherche et la technologie si nous
n'avons pas le développement, la dignité et le bonheur?"
Notre gouvernement, notre société et notre peuple travaillent sur la base de
trois réponses à cet égard:
a) La science a pour objectif atteindre le développement ; mais il ne s'agit
pas de n'importe quel développement. En premier lieu, il s'agit du développement
durable dit "développement humain", selon le Programme des Nations
Unies pour le Développement (PNUD).
b) La recherche doit être faite sauvegardant d'une part, la dignité de la
personne humaine et les droits de l'homme, et d'autre part, sans porter atteinte
contre la dignité d'un peuple ni la dignité nationale d'un État-nation
souverain, y compris les pays moins avancés, les pays en voie de développement
ou les pays dits émergents, particulièrement en cette période de la
soi-disant "mondialisation" ou "globalisation".
c) la technologie, en même temps que ses applications, ses transferts et ses
investissements communs, doivent être pensés et liée à l'obtention d'un seul
but, qui est le bonheur de l'être humain.
Si nous sommes d'accord avec ce cadre de principes qui doivent s'exprimer non
seulement à travers la volonté politique des gouvernements - soit dans ses
projets nationaux de développement soit, en même temps, dans ses rapports
bilatéraux, et ses relations internationales -, mais aussi dans l'éthique et
les orientations fondamentales des scientifiques, chercheurs et technologues,
dans leurs efforts et leurs travaux, nous pouvons avancer vers une humanisation
de la vie.
En synthèse, dialectiquement, il n'y aura pas non plus, développement, dignité
et bonheur sans la science, la recherche et la technologie, qui doivent être au
service de la vie et de son amélioration quotidienne pour chaque citoyen. C'est
ainsi, que la mondialisation devrait conduire à une humanisation solidaire de
la planète. Étant donné que le "capitalisme sauvage" se révèle
tout à fait contraire à cette humanisation, l'appel est d'urgence : il faut
reconsidérer les modèles qui inspirent les choix du développement. L'humanité
est encore dramatiquement divisée en deux par la pauvreté. Au début du XXIe
siècle, plus d'un milliard quatre cents millions de personnes vivent dans une
situation d'extrême pauvreté. Y compris presque trois millions de Chiliens et
Chiliennes, sur une population de 15 millions ! Nous ne pouvons ni ne devons
oublier, ni passer sous silence cette réalité.
Du point de vue des relations internationales contemporaines, nous devrons mieux
harmoniser les exigences légitimes de l'efficacité économique avec celles de
la participation politique, et de la justice sociale, sans retomber dans les
erreurs idéologiques commises au XXe siècle. Cela signifie placer sous le
signe de la solidarité les rapports d'interdépendances économiques,
politiques et sociales, que les processus de mondialisation en cours ont
tendance à accroître sans pause. Aussi, les réalités de cette mondialisation
nous ordonnent de repenser la coopération internationale, en termes de nouvelle
culture de la solidarité. C'est à dire, la coopération ne peut pas se réduire
à l'aide et à l'assistance, surtout quand nous envisageons en retour de tirer
profit des ressources mises à disposition. En Amérique Latine, nous avons
connu "l'aide des États-Unis" des années soixante et soixante-dix,
avec ses conséquences politiques et sociales. À notre avis, la coopération
internationale doit exprimer un engagement concret et tangible de solidarité
qui visent à faire des pauvres, les acteurs de leur développement, et qui
permette au plus grand nombre possible de personnes d'exercer, dans les
circonstances économiques et politiques concrètes dans lesquelles ils vivent,
la créativité propre à la personne humaine, d'où dépend aussi la richesse
des nations. À cet égard, nous appuierons une mondialisation qui sera à la
recherche d'une humanisation et d'une coopération internationale dans la
solidarité, laquelle devra trouver des solutions définitives aux vieux problèmes
de la dette internationale des pays pauvres, en garantissant en même temps les
financements nécessaires à la lutte contre la faim, la malnutrition, les
maladies, l'analphabétisme, la détérioration de l'environnement et la désespérance
d'esprit de la jeunesse face au chômage, au sous-emploi ou aux emplois de
mauvaise qualité. La Ministre des Relations Extérieures du Chili, Maria
Soledad Alvear Valenzuela a écrit, à juste titre, que : "Aujourd'hui, ce
n'est pas facile de trouver un pays développé avec une politique étrangère
qui soit contraire à la solidarité et à la coopération. À l'avenir, il sera
chaque fois plus difficile de pouvoir distinguer les éléments classiques d'une
politique étrangère pensée comme au XXe siècle, car la dite globalisation,
ou mondialisation, sera de plus en plus difficile à conceptualiser : du point
de vue pratique, rien ne sera plus étranger à un pays moderne. Dans ce sens,
la rigueur des gouvernements sera nécessaire en matières économiques et
politiques, mais aussi la coopération, celle qui donnera un sens éthique à la
politique étrangère."(6). D'autre part, le point de vue officiel du
gouvernement chilien fut exprimé par la Ministre Alvear Valenzuela dans son
discours à la 55ème session de l'Assemblée générale des Nations Unies, en
septembre 2000. Elle a soutenu l'affirmation suivante : "La globalisation
entraîne la paupérisation, et en ce sens, elle peut accentuer les iniquités
qui ont caractérisé le système international. Les Nations Unies ont beaucoup
à faire pour empêcher une globalisation qui exclu, pour éviter que les
avantages de la modernité ne se limitent à quelques-uns." (7). Plus récemment,
le Président de la République, Ricardo Lagos Escobar, a souligné que :
"Le Chili parie pour une insertion active et profonde dans le processus de
globalisation. Mais nous croyons dans la nécessité de profiler une insertion
globale avec un accent latino-américain, particulièrement dans le domaine de
la concertation politique." (8). À plus forte raison, c'est le Pape Jean
Paul II qui nous précise que : "La course rapide vers la mondialisation
des systèmes économiques et financiers rend claire l'urgence de préciser qui
doit garantir le bien commun mondial, et la mise en oeuvre des droits économiques
et sociaux. Le libre marché ne peut le faire par lui seul, car il existe en réalité
de nombreux besoins humains qui ne peuvent être satisfaits par le marché.
"Avant même la logique des échanges à parité et des formes de la
justice qui les régissent, il y a un certain dû à l'homme, en raison de son
éminente dignité" (9).
En guise de conclusion:
Enfin, la paix sur la terre est un objectif très pressant, ainsi que le respect
des droits humains. Le développement d'un système de justice universelle, à
travers l'établissement d'un Tribunal pénal international, doit être appuyé
et encouragé par les États démocratiques, les organisations internationales,
les partis politiques, les centres et les instituts d'enseignement supérieur et
approfondi, les revues spécialisées, l'opinion publique et tous les moyens de
la nouvelle économie et de la société de l'information.
La science, la recherche et la technologie ont ainsi une tâche d'excellence : démocratiser
l'accès à la connaissance, à la formation et à l'information, à tous les
niveaux, et par tous les coins géographiques du monde, sans exclusion d'aucune
sorte, et en étroite liaison avec la "sécurité humaine ", concept
non restreint aux États, qu'incorpore un nombre d'autres sujets liés à la
société civile, mais qui ne remplace pas la sécurité conventionnelle. En
somme, comme l'a remarqué le Pape, dans son Message pour la célébration de la
XXXIIIème Journée Mondiale de la Paix, au début de l'an 2000 : "Nous ne
pouvons certes pas prévoir l'avenir. Mais nous pouvons établir un principe
exigeant : il y aura la paix dans la mesure où toute l'humanité saura découvrir
sa vocation originelle à être une unique famille, où la dignité et les
droits des personnes - quels que soient leur état, leur race ou leur religion -
soient affirmés comme antérieurs et prééminents par rapport à toute différenciation
et à toute spécification."(10).
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