"Commerce international : le régionalisme menace t-il
l'universalisme ?"
F.A. Khavand.
La vague régionaliste déferle sur tous les continents. Depuis la naissance du
système commercial international en 1947 plus de 200 accords commerciaux régionaux
ont été notifiés au GATT ou à l'OMC, dont 130 sont toujours en vigueur. En
d'autres termes, la plupart des Etats de la planète font actuellement partie
des ensembles régionaux. La prolifération de ces zones d'échanges préférentiels
est-elle compatible avec le système multilatéral des échanges, représenté
par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ? La libéralisation à portée régionale
est-elle une menace contre la libéralisation à portée universelle ?
D'une intégration à l'autre.
Il faut préciser que le degré d'intégration varie d'un arrangement régional
à l'autre. Il existe, par exemple, des différences considérables entre la
construction européenne, d'une part, et le grand marché nord-américain, de
l'autre. En effet l'Union européenne engage la souveraineté des Etats membres
dans une entreprise économique et politique commune, alors que l'ALENA
s'inscrit essentiellement dans la perspective d'une libre circulation des biens
et des capitaux. En fonction de leur degré d'intégration, les arrangements régionaux
se présentent sous quatre formes essentielles : Zone de libre-échange, Union
douanière, Marché commun et Union économique et monétaire.
Dans une Zone de libre-échange, les partenaires suppriment, pour l'essentiel de
leurs échanges réciproques, les obstacles s'opposant à la libre circulation
des biens et services, sans adopter pour autant une politique commerciale
commune à l'égard des pays tiers. En d'autres termes, chaque pays membre
maintient son propre tarif douanier vis-à-vis des pays n'appartenant pas à la
zone. Parmi les zones de libre-échange les plus anciennes, on peut citer
l'Association européenne de libre-échange (AELE) de 1959, et l'Association
latino-américaine de libre-commerce (ALALC) de 1960. L'Accord commercial de
rapprochement économique entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande (1983),
l'Accord de libre-échange nord-américain (1992) et l'Espace Economique Européen,
entré en vigueur en janvier 1994, en sont des exemples plus récents.
Une Union douanière est similaire à une zone de libre-échange, mais elle se
caractérise aussi par l'adoption d'une réglementation commerciale commune vis-à-vis
des pays tiers. Les pays constituant une Union douanière appliquent notamment
un tarif douanier extérieur commun aux produits originaires des territoires qui
ne sont pas compris dans celle-ci. Ainsi, dans sa forme totale, l'Union douanière
comporte la substitution d'un seul territoire douanier à deux ou plusieurs
territoires douaniers. Le type le plus célèbre d'une telle association fut réalisé
en 1834 par les Etats allemands, lors de la constitution de Zollverein. Parmi
les exemples plus récents, on peut citer l'Union douanière et économique de
l'Afrique centrale (UDEAC) créée en 1964, et le Groupe andin, crée par
l'accord de Carthagène de 1969.
Un marché commun exige la libre circulation des personnes, des biens, des
services et des capitaux. Les douze pays de la CEE, qui faisaient déjà partie
d'une Union douanière, ont créé le premier janvier 1993 un Marché unique.
Quant à l'Union économique et monétaire, elle est la forme la plus élaborée
de l'intégration régionale. Elle ajoute en effet aux "quatre libertés"
instituées par le marché commun, la mise en oeuvre des politiques macro-économiques
communes. L'Union Economique et Monétaire (UEM), regroupant aujourd'hui douze
pays de l'Union européenne, représente aujourd'hui le seul projet visant la réalisation
d'une intégration aussi perfectionnée. En dehors de ces quatre types d'intégration
régionale, il en existe bien entendu des formes hybrides ou parcellaires.
La logique du régionalisme.
Depuis l'analyse de Jacob Viner (1950), devenue classique, les implications économiques
d'une zone d'intégration régionale sont expliquées sur la base de deux
notions théoriques : "expansion des échanges" (trade creating) ou
"détournement des échanges" (trade diverting). Si l'accroissement du
commerce intra-zone se réalise au détriment des produits moins compétitifs en
provenance des pays non membres, il s'agit d'une "expansion des échanges"
permettant à l'intégration en question d'améliorer l'efficacité économique
dans le monde. En revanche, le "détournement des échanges" consiste
à accroître le commerce intra-zone en opposant des obstacles aux produits plus
compétitifs en provenance des pays extérieurs à la zone. Dans ce cas, la libéralisation
régionale des échanges ne peut être assurée qu'au détriment de l'efficacité
économique mondiale. Il est cependant très difficile de tracer une ligne de démarcation
précise entre les arrangements pouvant donner lieu à "l'expansion"
ou à "la déviation" des échanges, ces deux phénomènes pouvant
parfaitement coexister au sein d'une intégration régionale.
Quoi qu'il en soit, la création des zones d'intégration régionale est motivée
par la volonté des pays concernés à améliorer leurs positions au sein de la
Division internationale du travail. Ces derniers veulent accroître les économies
d'échelle, améliorer leur productivité et renforcer leur implantation sur les
marchés d'exportation.
Le régionalisme s'appuie d'abord sur l'argument des économies d'échelle. En
effet, l'élargissement du marché est considéré comme la force motrice d'une
zone d'intégration, étant donné que les marchés nationaux sont souvent dans
l'incapacité d'assurer, à eux seuls, la taille nécessaire à l'exploitation
des économies d'échelle et la spécialisation. D'autre part, la libéralisation
des échanges à l'intérieur d'une zone d'intégration régionale oblige les
entreprises à affronter la compétition, réduire leurs coûts et améliorer
leur productivité. Elles peuvent progressivement expédier des produits
concurrentiels vers les marchés des pays tiers.
Les "blocs commerciaux" dans les régions industrielles.
Le surgissement de l'statement "bloc commercial" dans la littérature
des relations internationales coïncide avec l'engouement des années 1980 des
Etats-unis pour les intégrations économiques régionales. Durant ces années,
plusieurs faits ont illustré ce grand tournant de la diplomatie commerciale américaine
: la création, en 1988, d'une zone de libre-échange avec le Canada, la
proclamation, le 27 juin 1990, par George Bush, "d'Initiative pour les Amériques"
axée sur la formation "d'un hémisphère de libre-échange, allant de
l'Alaska à la terre de feu" et, enfin et surtout, la conclusion de
l'Accord de libre-échange Nord américain (ALENA) du 12 août 1992.
L'émergence de cette puissante dynamique régionaliste en Amérique du Nord a
accéléré le mouvement tendant à organiser l'économie mondiale dans le cadre
de vastes régions. Face aux turbulences frappant les relations économiques
internationales, de puissants courants de pensée se mobilisent, dans toutes les
régions industrielles, en faveur de la préférence de proximité, c'est à
dire un libre-échangisme limité aux "zones d'échanges naturelles".
En d'autres termes, on risque de céder facilement à la tentation de faire
varier la dose de libre-échange en fonction de la proximité géographique.
Les "blocs commerciaux" dans les régions en développement.
La vague de régionalisation a aussi déferlé sur les régions en développement.
En effet on a assisté, dans ces régions, à la création de nouvelles intégrations
ou à la réactivation des intégrations déjà existantes. En Amérique latine,
Le MERCOSUR (réunissant l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay),
constitué en avril 1991, a renforcé sa présence durant ces dernières années.
Le Mexique, la Colombie et le Venezuela à leur tour ont décidé de constituer
une zone de libre-échange. Le Mexique et les cinq pays d'Amérique centrale
(Guatemala, Costa Rica, Honduras, Nicaragua, Salvador) ont décidé, depuis
1996, de libéraliser leurs échanges. L'Asie n'est pas en reste :
l'Organisation de Coopération Economique (OCE) regroupe depuis novembre 1992,
outre ses trois membres fondateurs (Iran, Pakistan, Turquie), les cinq républiques
musulmanes d'Asie centrale, ainsi que l'Afghanistan et l'Azerbaïdjan. Parallèlement,
les anciennes intégrations créées essentiellement dans les années 1950 et
1960, et dont la plupart n'avait qu'une existence comateuse, connaissent
actuellement un certain frémissement. Il faut cependant reconnaître que de
lourdes difficultés continuent à peser sur les intégrations réunissant les
pays en développement : la non complémentarité des économies, les rigidités
du commerce extérieur, les fragilités d'ordre politique et institutionnel, les
conflits frontaliers, etc... Ces difficultés, et bien d'autres, vont-elles révéler,
une nouvelle fois, l'impasse du mouvement régionaliste dans le Tiers monde ?
Rien n'est moins sûr. En effet, cette effervescence régionaliste se manifeste
actuellement dans un contexte fondamentalement différent de celui des années
1960. Deux motifs essentiels incitent aujourd'hui les PED à s'organiser, coûte
que coûte, au sein des zones d'échanges préférentiels :
-éviter la marginalisation : L'émergence ou le renforcement des groupements régionaux
dans les zones industrielles pourrait entraîner les pays en développement dans
une nouvelle marginalisation. Dans ces conditions, la régionalisation est
considérée, par ces pays, comme la réponse la mieux appropriée au dynamisme
de l'intégration européenne et l'ALENA.
-chercher de nouveaux débouchés : Depuis une quinzaine d'années, les pays en
développement passent progressivement d'une stratégie industrielle
"introvertie" ("tournée vers le marché intérieur") à une
stratégie industrielle "extravertie" (tournée vers les marchés
internationaux. Ce changement aura un impact considérable sur la configuration
des échanges internationaux durant les décennies à venir. Les pays en développement
ne veulent plus demeurer prisonniers de leurs marchés nationaux. Mais leur accès
aux marchés des pays riches demeurent incertains, étant donné que ces
derniers se ferment de plus en plus sous l'effet du protectionnisme et de la
progression du régionalisme. En attendant une amélioration du contexte
international, seule une libéralisation des échanges dans les espaces régionaux
permet aux entreprises des pays en développement d'agrandir leurs débouchés
et de s'habituer aux contraintes de la compétition internationale. Compte tenu
de tous ces éléments, la régionalisation dans les zones en développement
devrait s'amplifier dans les années à venir. Elles ne peuvent que suivre
l'exemple fourni par les grandes puissances commerçantes.
Vers la fragmentation du système commercial international ?
Considérés, jusqu'à la fin des années 1970, comme deux chemins parallèles
menant à la libéralisation généralisée des échanges, le régionalisme et
le multilatéralisme sont-ils devenus définitivement divergents ? Les intégrations
économiques contemporaines s'inscrivent-elles inexorablement dans une logique
de confrontation? Les réponses données à ces questions sont loin d'être
unanimes. Si certains observateurs estiment que l'on s'oriente vers "une
fragmentation de l'économie mondiale en grandes zones préférentielles",
d'autres, au contraire, persistent à croire que la revitalisation des intégrations
régionales n'entrave en rien la progression de la libéralisation commerciale
à l'échelle universelle. Selon la littérature émanant de l'OMC, la montée
actuelle du régionalisme est loin d'être une preuve du déclin du multilatéralisme.
Cette organisation estime en effet que les groupements régionaux ne peuvent
devenir une menace que s'ils se replient sur eux-mêmes, élèvent de nouvelles
barrières commerciales et deviennent des blocs hostiles, comme le monde a connu
dans les années 1930.
Les règles du GATT en matière de régionalisation ne figurent pas encore dans
la liste des thèmes "brûlants" des négociations commerciales
internationales. Ce fait ne doit cependant pas dissimuler toutes les
controverses que pourraient susciter "le droit des intégrations régionales"
dans les futurs pourparlers concernant l'évolution de l'ordre économique
international. Enoncées par l'article XXIV du GATT, ces règles reflètent la
position ambiguë du Système commercial international à l'égard de la
constitution des zones d'échanges préférentiels. Cette ambiguïté est fondée
sur une double constatation :
-la coopération régionale, quelle qu'elle soit, ouvre une brèche dans la
forteresse du "nationalisme économique" et, à ce titre, représente
un certain progrès par rapport au statu quo ante;
-mais les arrangements régionaux ne sont pas innocents, et ils donnent lieu,
d'une manière ou d'une autre, au détournement des échanges au détriment des
pays tiers.
Ces constatations ont amené l'Accord général à reconnaître les ententes régionales,
tout en soumettant cette reconnaissance à des conditions particulièrement
strictes. En fait, au lieu de les interdire, ce qui eût été impossible, on a
au contraire cherché à les circonscrire à l'intérieur même de l'Accord général
sur les tarifs douaniers et le commerce.
Le GATT ne considère comme licites que deux formes d'intégration : la zone de
libre-échange et l'Union douanière. Celles-ci sont définies d'une manière précise
et leur constitution est soumise à des obligations d'ordre interne et externe.
Toutes ces précautions, cependant, n'ont pas empêché le mouvement régionaliste
de basculer dans la non conformité aux règles de l'Accord général et de se
manifester sous des formes "impures" et "hybrides".
Ce mouvement "rebelle" doit être maîtriser pour ne pas ébranler les
fondements même du Système commercial international. Certes, la littérature
émanant du GATT/OMC répète inlassablement que le multilatéralisme et le régionalisme
peuvent se renforcer mutuellement. Il n'en demeure pas moins que depuis la fin
des années 1980, l'effervescence régionaliste apparaît de plus en plus comme
une réplique aux carences de l'ordre multilatéral. Le Cycle d'Uruguay a exprimé,
à sa façon, les incertitudes pesant sur les relations entre le régionalisme
et le multilatéralisme. Dans son Mémorandum d'Accord sur l'interprétation de
l'article XXIV de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de
1994, l'Uruguay Round reconnaît la contribution des arrangements régionaux à
l'expansion du commerce mondial. Mais cette "concession" est accompagnée
d'une mise en garde : "de tels accords devraient avoir pour objet de
faciliter le commerce entre les territoires constitutifs et non d'opposer des
obstacles au commerce d'autres membres avec ces territoires, et que les parties
qui concluent de tels accords ou en élargissent la portée doivent dans toute
la mesure du possible éviter que des effets défavorables n'en résultent pour
le commerce d'autres Membres."