"La défense européenne : l'autre modèle pour l'Union européenne
?"
Par Christophe Réveillard.*
L'histoire retiendra un double paradoxe dans l'accélération du processus de
mise en place d'une défense européenne. De fait, cette accélération aura
tout d'abord résultée des suites de la maladresse des Etats-Unis dans leur réponse
aux propositions formulées par des Etats membres de l'Otan concernant la création
en son sein d'une identité européenne de sécurité et de défense. Puis, la défense
européenne aura, à la surprise de beaucoup, bénéficiée de l'impulsion
apportée par l'infléchissement certaine de la position politico-stratégique
traditionnelle de la Grande-Bretagne tant vis-à-vis de ses partenaires européens
que de l'allié américain.
S'il est évident que tout en cette matière reste lié à une multitude de
paramètres plus ou moins aléatoires qui rendent à tout moment possible un
retournement de conjoncture, il n'en reste pas moins qu'une tendance à la concrétisation
d'une Europe de la défense s'est dégagée ces dernières années. Phénomène
d'autant plus remarquable, et remarqué notamment outre-Atlantique, que la
nouvelle donne dans l'industrie européenne de défense y joue un rôle non négligeable
avec la promesse d'éventuelles fortes potentialités dans un avenir étonnamment
proche pour ce domaine habitué aux stratégies de très long terme.
Il est dès lors intéressant d'étudier à la fois le contexte, les mouvements
et le modèle institutionnel, politique que l'Europe de la défense pourrait
inspirer à une Union européenne à la recherche d'un nouveau souffle politique
faute d'institutions vraiment efficaces et d'objectifs réalistes. Ainsi, loin
d'être seulement un quatrième pilier de l'Union européenne, la politique
européenne de la défense pourrait devenir emblématique, si le courage
politique des responsables suit, de cette autre façon de construire l'Europe.
Une opposition stratégique révisée.
Au regard des bouleversements géostratégiques du début de la décennie 90, la
France, à l'occasion de l'accession au pouvoir d'un nouveau président de la République
en 1995, avait proposée une réforme de l'Otan, organisation jugée efficace
mais créée et organisée dans le cadre d'une situation désormais révolue.
L'objectif de cette proposition était, notamment en octroyant à un officier général
européen le commandement du secteur sud de l'Otan, de constituer en interne une
identité européenne de sécurité et de défense. La proposition française
avait été soigneusement préparée avec beaucoup de prudence et de modération
jusqu'à préciser préalablement que Paris n'exigerait pas pour un de ses
officiers ce poste de commandement. Or, on se souvient que les Etats-Unis y répondirent
eux-mêmes assez brutalement et provoquèrent son rejet de l'intérieur même de
l'Union européenne par une discordance du plus fâcheux effet. De la demande
assez directe adressée à la France "de ne plus chevaucher de chimères"
(1) quant à l'utilisation d'un certain nombre d'arguments sans rapport direct
avec la question tel par exemple que le Commandement de la VIe flotte américaine
en Méditerranée non concernée en l'occurrence, on vit surtout se constituer
un rideau de fumée pour occulter la véritable question de fond.
Avec la nouvelle donne géostratégique, la question n'était plus seulement
pour les acteurs concernés d'assurer la défense de l'Europe mais également
d'en contrer le dispositif. Au sein de l'Otan, le commandement est
structurellement aux mains des Américains et, pour certains pays européens,
avoir voulu ne serait-ce seulement même que le rééquilibrer de l'intérieur
tenait de la gageure. Dans le même ordre d'idées, les responsables américains
ne perdirent pas une occasion de rappeler qu'il fallait considérer les
Etats-Unis comme une puissance européenne. Ils permirent de surcroît, malgré
la disparition du Pacte de Varsovie et de l'antagonisme Est/Ouest, l'extension
de facto de l'aire d'intervention de l'Otan. Mais concomitamment, l'excès de
confiance des Américains dans les divisions européennes entre atlantistes et
partisans d'une certaine autonomie, les a empêché de voir le danger pour eux
de l'émergence d'une vision proprement européenne de la sécurité européenne.
Entre une gestion uniciste des guerres balkaniques et les multiples incompréhensions
de part et d'autre de l'Atlantique, les évènements ont accéléré ce
processus de maturation. La maladresse américaine est d'autant plus à
souligner qu'elle a favorisé le rapprochement des deux positions défendues
jusqu'alors en Europe principalement par l'Angleterre et par la France et, à
priori, difficilement conciliables. Cela, alors même que Londres ne semblait
pas envisager l'évolution qu'elle allait donner à ses positions en matière de
défense européenne comme pouvant porter atteinte à sa relation privilégiée
avec Washington, ni ombrage aux objectifs stratégiques américains en Europe.
Une évolution accélérée.
Toujours est-il que c'est au sommet franco-anglais de Saint-Malo des 3-4 décembre
1998, que le projet d'une Europe de la défense organisée dans le cadre de
l'Union européenne et avec des moyens militaires et institutionnels va connaître
une avancée décisive ; ce sera la première évocation d'une capacité
d'action autonome et la responsabilité du Conseil européen de décider le développement
progressif d'une politique de défense commune dans le cadre de la politique étrangère
et de sécurité commune (PESC) (2). Si certaines des causes de l'évolution
britannique sont intérieures ou européennes (la médiocre présidence
britannique de l'Union de janvier-juin 1998 et le refus de l'Euro ont convaincu
Tony Blair que la situation n'était plus tenable : la défense était le seul
domaine où son pays pouvait apporter quelque chose de décisif à l'Europe,
d'autres causes relèvent de l'évidence historique : impuissance européenne à
maîtriser ses propres crises, tels la Bosnie et le Kosovo ; hésitations des
Etats-Unis à s'engager dans les crises européennes ; enfin inquiétudes européennes
(britanniques) devant une politique américaine erratique, faisant craindre un
comportement imprévisible dans les crises européennes (3). A cet égard, les
guerres tant en Bosnie qu'au Kosovo auront servi de révélateur particulièrement
en ce qui concerne la tendance américaine à faire cavalier seul et à
appliquer obstinément, parfois au détriment des intérêts proprement européens,
leurs objectifs stratégiques. Au Kosovo, la limite fut visiblement franchie et
ce, doublement, au regard des moyens utilisés.
Dès lors, les décisions découleront logiquement de ce nouveaux cours. Avant
de les évoquer, il n'est cependant pas inutile de revenir sur le cadre spécifiquement
institutionnel défini par l'Union européenne et ayant permis le déroulement
du processus d'élaboration d'une politique européenne de la défense. Le traité
de Maastricht (4) signé le 7 février 1992 et entré en vigueur le 1er novembre
1993, créait, ex nihilo, une politique extérieure et de sécurité commune
(art. J) dans laquelle était inclus l'ensemble des questions relatives à la sécurité
de l'Union européenne, y compris la définition à terme d'une politique de défense
commune, qui pourrait conduire, le moment venu, à une défense commune (art.
J.4-1) ; phrase assez obscure reflétant l'espèce de synthèse opérée entre
les différentes positions des Etats membres et qui avait donné lieu à de durs
affrontements entre les pays plus intégrationnistes (France, Allemagne) et ceux
plus atlantistes (Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas). Institutionnellement, le
traité de Maastricht devait donner au Conseil européen (5) la place centrale
puisque c'est lui qui définit les principes et les orientations générales de
la politique étrangère et de sécurité commune (art. J.8-1) dont on a vu que
la politique de défense commune faisait partie. Enfin, un comité politique fut
créé composé des directeurs politiques (6) suivant la situation
internationale dans les domaines relevant de la politique étrangère et de sécurité
commune et contribuant à la définition des politiques en émettant des avis à
l'attention du Conseil (art. J.8-5). Le traité précisait également que
l'Union européenne demande à l'Union de l'Europe occidentale (UEO) qui fait
partie intégrante du développement de l'Union européenne, d'élaborer et de
mettre en oeuvre les décisions et les actions de l'Union qui ont des
implications dans le domaine de la défense (art. J.4-2). L'UEO devenait ainsi
le bras armé de l'Union européenne et le pilier européen de l'Alliance
atlantique comme ce fut réaffirmé par la déclaration des Etats membres de
l'UEO du 10 décembre 1991 et aussi par l'Otan lors de sa réunion de Rome en
novembre 1991. Dans le cadre de la PESC, l'Union européenne avait donc capacité
à utiliser l'UEO d'autant que cette dernière fut renforcée d'une cellule de
planification à partir de 1992 et d'un centre satellitaire basé à Torrejon en
Espagne à partir d'avril 1993 (exploitation des images du satellite Hélios).
Le Traité d'Amsterdam signé le 2 octobre 1997 intègre les missions de
Petersberg (7) dans le traité sur l'Union européenne, donne compétence
d'orientation au Conseil européen vis-à-vis de l'UEO et décide que le secrétaire-général
du Conseil sera également haut représentant pour la PESC, disposant à ses côtés
de l'unité de la planification de la politique et d'alerte rapide (UPPAR).
Auparavant, ce fut l'obstruction britannique manifeste lors de la Conférence
intergouvernementale de 1996-1997 préparant le nouveau traité, qui avait empêché
l'intégration de l'UEO dans l'Union européenne dès Amsterdam.
Une capacité d'action renforcée.
Après que la France, dernier Etat à le faire, ait ratifié le traité
d'Amsterdam en mars 1999 et permit son entrée en vigueur, les Etats membres
manifestèrent lors du sommet de Cologne des 3-4 juin 1999 leur volonté de
doter l'Union européenne des moyens et des capacités nécessaires pour assumer
ses responsabilités afin de mener une véritable politique européenne commune
en matière de sécurité et de défense. L'Union doit pouvoir disposer d'une
capacité d'action autonome soutenue par des forces militaires crédibles, avoir
les moyens de décider d'y recourir et être prête à le faire afin de réagir
aux crises internationales. Dans ce dispositif, l'Union européenne ayant ou non
recours aux moyens et capacités de l'Otan, le Conseil devait occuper la place
centrale et les Etats membres prenaient l'engagement de rendre encore plus opérationnels
les moyens militaires européens issus des formats nationaux. Le Conseil est
notamment chargé de définir les modalités de l'inclusion de celles des
fonctions de l'UEO qui seront nécessaires à l'Union européenne pour assumer
ses nouvelles responsabilités. Ce qui fut justement discuté à la réunion
ministérielle de l'UEO du 16 novembre 2000 à Marseille marquant la fin de ses
fonctions proprement opérationnelles.
Puis, après la volonté, les moyens : au sommet d'Helsinki des 9-10 décembre
1999, les Etats membres prirent la décision de créer de nouveaux organes et de
nouvelles structures politiques et militaires (comité politique et de sécurité,
comité militaire, Etat-major), au sein du Conseil, pour permettre à l'Union
d'assurer l'orientation politique et la direction stratégique nécessaires à
la planification et à la conduite d'opérations de Petersberg. Cette
architecture fut mise en place sous une forme intérimaire au 1er mars 2000 en
attendant l'architecture définitive favorisant prise de décision et conduite
des opérations dont la constitution a été confirmée au sommet de Nice des
7-11 décembre 2000. La mise en oeuvre de sa capacité opérationnelle réelle
devrait être entérinée au sommet européen de Laeken du deuxième semestre
2001. Helsinki a également été le lieu où ont été précisé les moyens
relatifs aux missions de Petersberg : L'objectif global consiste à être en
mesure en 2003 de déployer, en soixante jours et sur une durée au moins égale
à un an, une force de réaction rapide, si besoin de l'importance d'un corps
d'armée, soit au total pour la composante terrestre de l'ordre de 50 à 60 000
hommes, ainsi que des éléments aériens et navals aux capacités cohérentes
avec la composante terrestre. Cette force devra être autonome, c'est-à-dire
disposer de moyens propres de renseignement, de commandement, de contrôle et de
logistique. Enfin l'Union européenne devrait disposer des capacités de
commandement, de contrôle, de renseignement et de transport logistique pour
obtenir l'autonomie d'évaluation, de décision et d'action pour toute la gamme
des missions de Petersberg. C'est également à Helsinki que fut rappelée
l'importance du Secrétaire-général du Conseil et Haut représentant pour la
politique étrangère et de sécurité commune, poste occupé par Javier Solana,
également depuis novembre 1999 Secrétaire-général de l'UEO.
Entre-temps, à Washington les 23-24 avril 1999, l'Alliance atlantique lors de
la réunion célébrant le cinquantenaire de l'Otan va évoquer la défense
européenne et les consultations et coopérations nécessaires entre les deux
organisations, notamment l'accès pour l'Union européenne aux planifications de
défense et aux moyens opérationnels de commandement de l'Otan. Les conditions
inhérentes au cadre stratégique dans lequel devrait se mouvoir la politique
européenne de sécurité et de défense ont été récemment rappelées par le
ministre français de la défense, notamment à partir des relations Union européenne
- Alliance atlantique : préservation de l'autonomie de décision de l'Union ;
différence de nature des deux organisations ; volonté de fonder leurs
relations sur la nécessité de déterminer envers chaque crise la réponse
appropriée.(8).
Il est donc instructif d'observer l'évolution notable des circonstances et de
la volonté politique vis-à-vis d'une Europe de la défense. En effet, d'une
tentative trop rapidement conduite par les Américains d'un seul rééquilibrage
du commandement à l'intérieur de l'Otan par le biais d'une hypothétique
identité européenne de défense, les pays européens ont réussi à faire
accepter par Washington une politique de défense européenne décidée de façon
autonome par le Conseil européen dans le cadre de l'Union, donc hors Otan mais
en collaboration avec elle. Or, cette évolution n'est évidemment pas terminée.
Une politique commune d'armement progressivement menée.
Au niveau industriel, un autre exemple proprement britannique pourrait également
illustrer le propos : à l'occasion du processus général de restructuration de
l'industrie de défense amorcé tant en Europe qu'aux Etats-Unis, certains
industriels américains vont proposer des fusions transatlantiques qui révéleront
un tel déséquilibre dans le partage que les Européens s'empresseront de
tenter de se renforcer mutuellement pour éviter l'absorption américaine redoutée.
Ainsi, quand l'Américain Lockheed-Martin propose au Britannique GEC Marconi
Defence, un rapprochement industriel ne laissant qu'au premier le contrôle
exclusif de la recherche et du développement, le Britannique Bae rachètera GEC
notamment pour éviter l'OPA américaine.
En revenant légèrement en arrière, et sans aucunement évoquer l'existence
d'une politique commune d'armement cohérente et volontariste, il est cependant
utile de relever que le traité de Maastricht avait envisagé la création d'une
Agence européenne pour les armements et que le traité d'Amsterdam avait évoqué
une coopération en matière d'armements pour la définition d'une défense
commune.
Différentes démarches de coopération entre Etats européens furent donc menées
pour organiser leur demande. Ainsi, fut notamment formé le groupe armement de
l'Europe occidentale (GAEO) en 1992 par les dix membres pleins de l'UEO
travaillant à la mise en place d'un marché européen de l'armement et
encadrant le programme de recherche EUCLID (1990), puis l'organisme conjoint de
coopération en matière d'armement (OCCAR) a été lancé par l'Allemagne, la
France, l'Italie et le Royaume-Uni pour gérer les programmes d'armements
produits en coopération (10). Enfin, pour favoriser les restructurations
industrielles six pays (Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Uni, Suède)
ont décidé d'appliquer des règles harmonisées à leurs programmes d'armement
conduits en coopération en matière de sécurité d'approvisionnement, de contrôle
des exportations, de confidentialité des informations, d'harmonisation des
besoins, etc. Les responsables politiques européens montrent dès lors
clairement la voie du regroupement aux industriels de la défense.
Ainsi éclairée, la restructuration industrielle suivra. Il sera notamment procédé
au rapprochement de GEC Marconi avec Finmeccanica pour former Alenia Marconi
Systems et en 1996, aura lieu la formation de Matra Bae Dynamics (MBD). En
octobre 1999, l'alliance de l'Allemand Dasa avec le Français Aérospatial Matra
pour former l'Européen Aeronautic Defence and Space Company (EADSC) bientôt
rejoint par l'Espagnol Casa et l'Italien Finmeccanica, aura suivi de peu celle décrite
plus haut Bae-Systems - GEC Marconi Defence de janvier 1999, ainsi que la fusion
de Matra Hautes Technologies et d'Aérospatiale en France. Dans l'électronique
de défense, après le Franco-anglais Thalès, s'opère le rapprochement de
l'Anglais Racal avec le Français Thomson-CSF. Enfin, tout récemment était révélée
l'imminence d'un regroupement européen entre EADS, Bae Systems et Finmeccanica
pour créer le deuxième missilier mondial MBDA, devant les américains Lockheed
Martin et Boeing et à quelques encablures du leader (américain) Raytheon. MBDA
sera présent à la fois dans les missiles, les systèmes de missiles et les
autodirecteurs électromagnétiques, seul au monde à détenir une telle gamme
de produits et sur les trois principaux marchés européens (Italie, France,
Grande-Bretagne) avec des visées en Espagne (Indra, EADS Espagne ex-Casa et
Izar ex-Bazan) et en Allemagne (BGT et LFK) pour consolider l'industrie européenne
du missile (11).
Pour résumer, cette restructuration industrielle en ébullition semble en passe
de donner aux groupes européens la taille nécessaire pour résister voire
concurrencer efficacement les groupes américains et surtout leur donner la
capacité d'investissement nécessaire pour les projets de haute technologie, défi
principal de l'industrie de défense. L'étape suivante déjà largement amorcée
est l'accompagnement de cette évolution par les Etats européens qui devraient
presque systématiquement faire le choix du matériel européen. La crédibilité
de la politique européenne de sécurité et de défense en dépend tout
simplement. A l'heure actuelle le choix d'un système d'armes soit Otan, soit
européen, induit automatiquement l'intégration à un ensemble de systèmes. Si
le choix d'un pays européen est aujourd'hui, comme certains continuent de le
faire, favorable à un système d'armes américain, le seul environnement lui
permettant une rentabilité optimum sera inévitablement et mécaniquement l'intégration
Otan. Le choix du matériel et des systèmes européens pour les pays européens
est donc loin d'être neutre. Il conditionne même, non seulement le dynamisme
industriel, commercial et technologique des entreprises européennes de défense
mais également et surtout leur capacité à continuer de créer toute une chaîne
de systèmes d'armes indépendants, notamment du standard Otan.
Premiers constats, premiers enseignements.
La démarche engagée pour rendre l'Europe de la défense viable et crédible
fait apparaître en creux l'impasse du projet supranational et intégrationniste
dont la vaine application est tentée dans l'Union européenne. En effet, dans
le cas de la défense, la souveraineté du Conseil européen, c'est-à-dire
celle de chaque Etat, est la règle. Le caractère intergouvernemental de
l'architecture et la politique européenne de sécurité et de défense est non
seulement institutionnalisé mais même la condition de son existence. Et, c'est
en assistant le Conseil que le Secrétaire général - Haut représentant a une
contribution essentielle à apporter à l'efficacité et à la cohérence de la
politique étrangère et de sécurité commune et à la mise au point de la
politique commune de sécurité et de défense. Le général Jean-Pierre Kelche,
Chef d'Etat-major des armées françaises, décrivant les objectifs, c'est-à-dire
atteindre un certain niveau de capacités militaires, disposer des organes
permettant une prise de décision efficace et s'insérer dans le réseau
d'organisations globales ou régionales existantes afin de coopérer avec elles,
précise bien qu'il faut résister à la tentation de les noyer dans un
imbroglio technocratique inextricable et paralysant (12). Il réaffirme que
s'agissant de politique étrangère et de sécurité commune et son volet défense,
le cadre adopté est clairement intergouvernemental. Ce qu'avait confirmé précédemment
le ministre français de la défense en faisant même la garantie de sa réussite
: Nous excluons toute dimension supranationale dans l'Europe de la défense et
je pense que c'est l'une des clefs des succès que nous avons atteints. La définition
à Helsinki d'objectifs de capacités ne conduit nullement à transférer vers
Bruxelles la détermination de la stratégie des moyens. En effet, la
programmation militaire demeurera de la compétence nationale (13). C'est
pourquoi les différents éléments du dispositif, confirmés à Nice les 7-9 décembre
2000, tirent tous leur autorité du Conseil : qu'il s'agisse du Comité
politique et de sécurité (COPS) composé des représentants des Etats membres
et exerçant sous l'autorité du Conseil, le contrôle politique et la direction
stratégique des opérations de gestion de crise ; du Comité militaire composé
des chefs d'Etat-major des armées représentés par leurs délégués
permanents et formulant avis et recommandations au COPS ; de l'Etat-major
recevant ses directives du Comité militaire, etc (14).
La réussite de l'Europe de la défense semble à la portée des Etats européens
les plus engagés, c'est-à-dire la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et
l'Italie. Ces Etats représentent quatre-vingts pour cent des moyens de combat
de la Force européenne de réaction rapide regroupant tous les moyens
militaires pouvant être mis à la disposition de l'Union européenne pour
contribuer avec une capacité autonome de décision à la gestion des crises. Le
format de ces moyens ressort du catalogue des forces, visées par le Conseil
d'Affaires générales (avec les ministres de la défense) le 20 novembre 2000
à Bruxelles, catalogue affichant 100 000 hommes, 400 avions de combat et 100
navires. Pour obtenir la garantie d'une certaine pérennité du processus engagé,
il ne suffira pas seulement d'avoir passé le cap de l'aptitude opérationnelle
des structures devenues permanentes, ni d'avoir suffisamment développé un
esprit de préférence européenne pour dynamiser la capacité industrielle
européenne à créer des systèmes d'armes autonomes (15). Les responsables des
différents pays concernés devront essentiellement tendre à la sauvegarde de
l'orientation intergouvernementale du processus de l'Europe de la défense.
L'Union européenne, de par son impuissance politique ontologique, servira
quotidiennement les intérêts de ses Etats membres, la richesse de l'Europe étant
le fait de ses différentes entités non d'organismes supranationaux
technocratiques essentiellement obnubilés par l'exemple fédéral américain et
la création d'un grand marché unique transatlantique. Dès lors, le succès
potentiel de l'Europe de la défense pourrait provoquer cette prise de
conscience que seules les personnalités de ses nations peuvent favoriser une
identité européenne forte et promouvoir un véritable objectif d'organisation
politique d'ordre confédéral ou intergouvernemental contre la supranationalité
et l'intégration qui ont pour résultat de dépolitiser les rapports étatiques
et donc d'abolir toute indépendance.
* Christophe Réveillard, Docteur en Histoire (Centre d'Histoire de l'Europe et
des relations internationales de l'Ecole doctorale moderne et contemporaine -
Université Paris-IV Sorbonne. Co-directeur de la revue universitaire d'études
politiques Conflits Actuels. Dernières publications sur quelques mythes de
l'Europe communautaire - FX de Guibert ; Les dates-clefs de la construction
européenne - Ellipses ; à paraître : Communautés européennes et fédéralisme.
Histoire d'une tentative 1944-1954 - FX de Guibert.
(1) Volker Ryhe, ministre allemand de la Défense.
(2) Pour une description assez complète de la PESC, mais assez peu développée
sur les évènements les plus récents : Jean-Michel Dumond et Philippe Setton,
La politique étrangère et de sécurité commune, La Documentation française,
collection Réflexe Europe, 1999, Paris.
(3) Sirius et Philippe Grasset, La défense européenne : rapports
transatlantiques, Commission permanente IHEDN-Luxembourg/Belgique cit. in Revue
de Défense Nationale, Paris, n° 11, novembre 2000, p. 17.
(4) Ecriture française : Maastricht.
(5) Il convient ici de bien distinguer le Conseil Européen du Conseil de
l'Union européenne voire du Conseil de l'Europe. Le Conseil européen, héritier
des sommets européens, réunit les chefs d'Etat ou de gouvernement ainsi que,
selon les questions traitées, le président de la Commission européenne. Il
est la clef de voûte du cadre institutionnel unique. Le Conseil des ministres
de l'Union européenne réunit les ministres des Etats membres, soit les
ministres des Affaires étrangères en formation affaires générales, soit les
ministres spécialisés. Le Conseil de l'Europe, à l'écart de la construction
européenne, est formé d'une Assemblée parlementaire composée de représentants
désignés par les parlements nationaux et réunissant plus de 40 Etats d'Europe
et un Comité des ministres, organe intergouvernemental.
(6) Issus des ministres des Affaires étrangères des pays membres.
(7) Les missions de Petersberg (qui ont lieu à Berlin où elles furent définies
dans une déclaration au point II-4 en juin 1992 par le Conseil des ministres de
l'Union de l'Europe occidentale - UEO) ont été reprises dans le Traité sur
l'Union européenne : missions humanitaires ou évacuations de ressortissants,
missions de maintien de la paix, missions de forces de combat pour la gestion
des crises, y compris opérations de rétablissement de la paix.
(8) Alain Richard, L'Europe de la défense, Revue de Défense Nationale, Paris,
n°1, janvier 2001, p. 11.
(9) Maxime Lefebvre, Le jeu du droit et de la puissance, PUF, Paris, 2000, p.
309 et Jean-Michel Dumond et Philippe Setton, op. cit. , pp. 119-121.
(10) Ibid.
(12) La Tribune, n° 24.465, 16-17 mars 2001, Paris, pp. 1 et 12.
(13) In "Vers une force européenne de réaction rapide", Revue de Défense
nationale, n° 2, février 2001, Paris, p. 6 et 11.
(14) Op. cit. , p. 10.
(15) Alain Barreau, Politique étrangère, sécurité et défense : où en est
l'Europe ?, rapport d'information, délégation pour l'Union européenne,
Assemblée nationale, Paris, 16 mars 2000, pp. 35-37.