BIBLIOTHEQUE DE GEO-STRATEGIQUES.
Un regard sur les derniers ouvrages reçus.

"Les Grandes Questions Internationales depuis la chute du Mur de Berlin."*
De Thierry Garcin.

Dans ce manuel, dont la lecture est vivement recommandée à quiconque désire comprendre les évènements contemporains, Thierry Garcin, enseignant à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et HEC, puis au Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques, ainsi qu'au pôle Universitaire Léonard de Vinci, décrit et commente les évolutions majeures des relations internationales contemporaines. Comme dans l'excellente émission géopolitique "Les enjeux internationaux", qu'il produit à Radio France depuis plusieurs années, Thierry Garcin met en perspective, dans son dernier livre, les dossiers clés de la politique étrangère, et procure des "effets de loupe" dans chaque domaine traité, directement utilisable par l'étudiant ou le néophyte.

Sept grandes parties et de nombreuses subdivisions permettent une utilisation commode de l'ouvrage. Chaque thème essentiel est accompagné de références bibliographiques récentes. Plus de vingt questions centrales, près de cinquante encadrés sur des aspects particuliers et une trentaine de cartes originales facilitent aussi la lecture séquentielle.

Dans la première partie de son remarquable ouvrage, véritable somme de Relations Internationales, Thierry Garcin étudie tout d'abord les bouleversements internationaux survenus entre 1989 et 1991, à la suite de la Chute du Mur de Berlin. Chute des régimes communistes à l'Est, unification de l'Allemagne, mort de l'ex-URSS et conflits du Golfe sont mis en perspective.

Dans une deuxième partie, l'auteur analyse l'une des mutations majeures de l'échiquier international de l'après guerre froide : le statut inédit des Etats-Unis comme unique Superpuissance. Dans la grande tradition de l'analyse stratégique classique, Garcin décrit les fondements traditionnels de la Puissance, puis analyse l'originalité de la superpuissance Etats-unienne notamment à travers les deux mandats de l'ex-président démocrate Bill Clinton, marqués par un interventionnisme sans précédents.

Dans une troisième partie, Thierry Garcin montre avec raison que l'ère de la fraternité et de la fin de l'Histoire proclamée par Francis Fukuyama n'est pas arrivée, et que de nombreux facteurs de déstabilisation persistent, voire même apparaissent : multiplication des conflits identitaires, revendications religieuses, migrations et mouvements de population.

Après avoir examiné les différentes tentatives de recomposition régionale, en particulier à travers les cas de la construction européenne et du processus de paix au Proche-Orient, l'auteur aborde le thème crucial de la défense dans les rapports de force internationaux.
Spécialiste des questions de défense et des questions nucléaires (l'auteur est l'un des disciples du général Pierre-Marie Gallois, et est ancien auditeur de l'Institut de Hautes Etudes de Défense Nationale.) Thierry Garcin analyse les conséquences de la fin des rapports Est-Ouest, l'action et l'avenir des grandes organisations de défense occidentales (OTAN, OSCE, etc), ainsi que la multiplication des interventions extérieures.

Enfin, après avoir consacré la sixième partie de son impressionnant volume au rôle des organisations internationales, notamment les faiblesses des Nations Unies et le rôle des organisations régionales, Thierry Garcin parvient à maintenir le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page en réservant la septième partie au thème plus actuel que jamais : la balkanisation versus mondialisation. Et ce n'est pas le moindre des mérites de l'auteur.

Mesuré, objectif et alimenté par un savoir encyclopédique quasiment illimité, "Les Grandes Questions Internationales depuis la chute du Mur de Berlin" a le mérite de ne pas reproduire les lieux communs sur la mondialisation heureuse. Sans non plus céder au pessimisme excessif et nier le processus de globalisation dont il prend acte et souligne les aspects positifs, Garcin étudie en conclusion les conséquences politiques de la balkanisation qu'il met en parallèle avec celles de la mondialisation, pas toujours synonymes de paix et de stabilité.

* Thierry Garcin, "Les Grandes Questions Internationales", 198 F, Editions Economica. (49, rue Héricart, 75015 Paris, www.economica.fr.)


"L'Otan attaque: la nouvelle donne stratégique."*
De Bernard Wicht.

Membre du Service historique de l'armée suisse, Bernard Wicht est, avec Jean-Jacques Langendorf, qui a d'ailleurs préfacé son dernier ouvrage, l'un des chefs de file de la pensée stratégique suisse. Il a déjà publié notamment "L'idée de milice et le modèle suisse dans la pensée de Machiavel" ainsi que "L'art de la guerre au XXIème siècle."

Dans "L'Otan attaque : la nouvelle donne stratégique." paru juste après "l'Opération Force Alliée au Kosovo", Bernard Wicht tente d'expliquer quelles sont les raisons réelles des opérations menées par l'Otan au Kosovo pendant le printemps 1999. Les dirigeants américains et européens, relayés par les médias, ont affirmé qu'ils n'avaient d'autre ambition que de rétablir la paix et les droits de l'Homme, et de voler au secours d'une population en danger.

Bernard Wicht démontre dans son brillant essai que ces pieux arguments cachent d'autres motivations stratégiques relevant de la logique militaire et de la stratégie politique plutôt que d'une volonté proprement humanitaire. Son étude s'appuie sur l'histoire des révolutions militaires en Occident et sur l'analyse des relations entre pouvoir et violence. Dans cette perspective, il apparaît que la guerre de l'Otan était programmée, sous l'impulsion surtout des Etats-Unis, et qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une transformation radicale de nos systèmes politiques.
Avec rigueur et objectivité, Bernard Wicht saisit l'occasion des opérations de l'OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie comme catalyseur pour une réflexion géostratégique élargie sur la guerre et les relations internationales à la fin du XX ème siècle. Il décrit d'abord (chapitre 1) la dimension internationale du conflit et ses conséquences pour la formation de l'Europe contemporaine en mettant en évidence les motivations profondes qui ont conduit à l'intervention de l'Alliance atlantique ; la transformation de l'OTAN et une véritable philosophie de la puissance aérienne jouent à cet égard un rôle clef.

 L'auteur aborde ensuite (chapitre 2) la dimension proprement militaire de la puissance aérienne avec la confirmation de ce nouvel art opérationnel basé sur la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM) et les théories du stratège américain John Warden. Il en expose les conséquences politiques pour les sociétés et présente, par ailleurs, dans le détail, les armes utilisées ainsi que les parades mises en oeuvres par le défenseur.

 A la lumière de cette double analyse des deux premiers chapitres, c'est toute la carte géopolitique de l'Europe de l'après-guerre froide qui s'éclaire : blocs politico-culturels en présence, recomposition des Etats et des souverainetés, structure et mode de développement des conflits, etc. A l'appui de ses conclusions, l'auteur recourt aussi bien au processus de formation de l'Etat moderne en Europe qu'à la vision de l'Histoire des grands spécialistes américains de cette décennie (de Francis Fukuyama à Samuel Huntington).
 En conséquence, à partir de l'étude de l'intervention de l'OTAN, Bernard Wicht dresse un panorama géostratégique complet du monde occidental au seuil du troisième millénaire.

* Bernard Wicht, "L'Otan attaque", Georg, Lausanne, 2000, 98 F.


"Ecrits de guerre."*
De Pierre-Marie Gallois.*

Les études que l'on va peut-être lire ont été rédigées entre deux victoires, l'une consacrant la défaite de l'Allemagne, l'autre celle du Japon, et aussi après Hiroshima, à l'aube de l'ère nucléaire. Elles forment deux ensembles bien distincts : l'un traitant des bouleversements consécutifs à l'après-guerre, l'autre analysant un assaut nocturne contre le IIIe Reich, la stratégie offensive de la Royal Air Force et les stratagèmes de la défense utilisés par la Luftwaffe aux abois. En somme deux évocations de la réalité, l'une s'efforçant d'exposer des idées, l'autre décrivant une gigantesque machine de guerre en action. Les textes formant la première partie de cet opuscule ont été publiés par le mensuel "La France Libre" dont André Labarthe était le directeur et Raymond Aron le secrétaire de la rédaction. Pour les exilés temporaires que nous étions, cette revue était un lien avec la patrie occupée par l'ennemi. A ses sommaires figuraient des noms prestigieux : Bernanos, Roger Caillois, Albert Cohen, Aragon, Edmond Robles, Paul Eluard, Marcel Arland ; et nous pensions, Jules Roy et moi, que c'était un rare privilège que d'y être publié. Les articles qui figurent dans les pages suivantes avaient été précédés de bien d'autres, publiés sans signature par obligation de réserve. En revanche, au printemps 1945, affecté à l'Etat-major des Forces Aériennes Françaises Libres, j'obtins du colonel Coustey, chef d'Etat-major, la permission de signer mes écrits. C'est pourquoi ne sont rassemblés ici que des textes postérieurs à l'arrêt des hostilités en Europe. L'un d'eux, non signé afin d'éviter deux mêmes signatures dans un seul numéro de la revue, celui du 15 septembre 1945, commente Hiroshima et Nagasaki (août 1945). La seconde partie de ce petit ouvrage décrit une nuit de bombardements stratégiques de l'Allemagne.

* Pierre-Marie Gallois, "Ecrits de guerre", L'Age d'Homme, Lausanne, 152 pages.

* Général de l'armée de l'air (CR), initiateur de la force de dissuasion française, renommé pour ses études stratégiques, Pierre-Marie Gallois est notamment l'auteur d'un traité de référence sur la Géopolitique, réédité à L'Age d'Homme en 2000. Du même auteur, L'Age d'Homme a également publié plusieurs essais : "Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident", "Le Sang du Pétrole" (t. I Irak, t. II Bosnie), "La France sort-elle de l'histoire ?", "Réquisitoire", ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du siècle."


"Réquisitoire."*
De Pierre-Marie Gallois.*

Parfois dans notre désarroi, il y a des rencontres d'hommes hors du commun. Ce sont des témoins qui, par leur exemple, nous incitent à écouter d'abord, et à notre tour à réfléchir. Le général Gallois est de ces hommes rares. Premièrement, sa grande curiosité s'accompagne, quel que soit le domaine abordé (aviation, peinture, géopolitique, presse), de travail et de méthode. Sa disposition particulière pour l'enseignement lui donne une force de conviction exceptionnelle : l'on songe aux rencontres historiques où il a convaincu, dans des contextes difficiles, Guy Mollet puis De Gaulle, de la nécessité de doter la France d'un armement nucléaire indépendant. Ces qualités s'appuient sur un tempérament foncièrement réaliste. La délectation romantique pour les causes perdues lui est étrangère. Le général Gallois est un homme de combat. Sa réflexion se fonde sur l'observation des faits, d'où son goût pour l'Histoire et la place qu'il donne au passé dans l'explication des phénomènes contemporains. Un deuxième trait de caractère transparaît : le sens du service. Le général Gallois a su inspirer confiance à plusieurs grands hommes de cette deuxième moitié du XXe siècle : Montgomery, De Gaulle, Norstad, Dassault ont été séduits par un caractère qui mêle harmonieusement la compétence, la loyauté, et le tempérament. Sa pondération repose sur une conviction forte qui lui permet de rester courtois, et ferme face aux contradicteurs. Le général Gallois avait intitulé une série d'entretiens que nous avions enregistrés : "A l'ombre des grands hommes." Il a aimé travailler avec ces grandes personnalités qu'il admirait, et dont il a été le conseiller. Enfin, la ligne de force qui sous-tend cette vie trop longue, dit-il parfois, puisqu'il assiste au déclin de son pays, c'est l'amour de la France. C'est à cet homme rare, qui n'est pas un homme politique, que nous avons posé quelques questions clés sur notre temps troublé, auxquelles il a répondu en huit essais de géopolitique, sans concession ni simplification, véritable réquisitoire qui appelle le lecteur à réfléchir.
         Lydwine Helly.

* Pierre-Marie Gallois,"Réquisitoire", Age d'Homme, Lausanne, 2001, 192 pages.

* Général de l'armée de l'air (CR), initiateur de la force de dissuasion française, renommé pour ses études stratégiques, Pierre-Marie Gallois est notamment l'auteur d'un traité de référence sur la Géopolitique, réédité à L'Age d'Homme en 2000. De lui, L'Age d'Homme a également publié plusieurs essais : "Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident", "Le Sang du Pétrole" (t. I Irak, t. II Bosnie), "La France sort-elle de l'Histoire ?", ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du siècle" et des "Ecrits de guerre."


"L'Après-démocratie."*
D'Eric Werner.*

Dans "l'Avant-guerre civile", son précédent ouvrage paru en 1998, Eric Werner décrivait les relations ambigües qui se sont progressivement instituées, ces dernières décennies, entre le pouvoir et le désordre. Il reprend ici ce même thème en l'enrichissant de considérations nouvelles. Le présent ouvrage rassemble un certain nombre d'études, certaines inédites, les autres ayant déjà fait l'objet d'une première publication, mais reprises et retravaillées, toutes centrées sur la question de l'évolution actuelle du régime occidental et de sa nature profonde. S'appuyant sur les principaux éléments de la théorie totalitaire, telle qu'elle a été formulée, il y a une cinquantaine d'années, par Hannah Arendt et d'autres. Eric Werner observe que nombre de ces éléments sont aujourd'hui directement applicables au régime occidental. Il souligne par ailleurs la corrélation entre le déclin actuel de la démocratie et celui de l'Etat-nation. La démocratie moderne est apparue en Europe à l'époque même où les Etats-nations commençaient à prendre forme, rien d'étonnant dès lors à ce que la fin de l'Etat-nation coïncide avec celle de la démocratie. Un autre type de régime s'est aujourd'hui substitué à la démocratie, peut-être mieux adapté aux exigences d'une société qu'on pourrait qualifier d'éclatée. La transition s'est d'ailleurs faite en douceur, sans heurts excessifs, grâce à l'inlassable travail d'explication, tendant à l'anesthésie collective, des dirigeants et de leurs communicateurs. Résultat de cette pédagogie : aujourd'hui, au-delà des problèmes de confort et de survie au jour le jour, personne ne s'inquiète plus de rien. La réflexion de l'auteur se prolonge en fin de volume par trois études respectivement consacrées à Proust et Ernst Jünger, au travers desquelles il essaye de dessiner quelques voies de résistance pratiques.

* Eric Werner,"L'Après-démocratie", L'Age d'Homme, Lausanne, 2001, 160 pages.

* Eric Werner est diplomate de l'Institut d'études politiques de Paris et docteur ès Lettres. Il a déjà publié, à L'Age d'Homme, "Mystique et politique" (1978), "De la Misère intellectuelle et morale en Suisse romande" (1981, avec Jan Marejko), "Le système de trahison" (1986), "Montaigne stratège" (1996) et "L'Avant-guerre civile" (1998).
* Eric Werner,"L'Après-démocratie", L'Age d'Homme, Lausanne, 2001, 160 pages.


"L'Avant-guerre civile"*
D'Eric Werner.*

L'ordre se défait, donc se fait dans la mesure même où il s'effiloche, se lézarde, part en poussières. On rejoint ici la théorie de la main invisible, chère au libéralisme historique, sauf que la main n'a ici rien d'invisible, elle est au contraire on ne peut plus visible. Mieux encore, elle ne fait rien pour se cacher. Le pouvoir encourage donc le désordre, le subventionne même, mais ne le subventionne pas pour lui-même, ne le subventionne que pour l'ordre dont il est le fondement, au maintien duquel il concourt. L'ordre par le désordre, voilà la formule. Désordre politique, mais aussi moral, social, culturel (car tout se tient en la matière). Autant que possible, le pouvoir s'emploie à brouiller les cartes, à priver les individus de leurs repères coutumiers. L'objectif est de les déstabiliser, de les rendre étrangers à leur propre environnement. La réalité les fuit, leurs sens sont anesthésiés. Ils ignorent d'où ils viennent et où ils vont, ne savent même pas bien souvent de quoi l'on parle. Parfois aussi c'est l'émeute, les casseurs entrent en scène. Mais, là encore, qu'y faire ? Et cette obsession sécuritaire ! Un même mouvement entraîne ainsi toute chose, seul le pouvoir échappe à l'universelle dissolution. L'individu se raccroche donc à lui comme à une bouée miraculeuse. C'est son seul recours, l'unique point fixe émergeant encore dans la tourmente.

* Eric Werner, "L'Avant-guerre civile", L'Age d'Homme, Lausanne, 2000.

* Eric Werner est chargé de cours à l'Université de Genève. Il a déjà publié, à l'Age d'Homme, "De la misère intellectuelle et morale en Suisse romande" (avec Jan Marejko), "Mystique et politique", "Le système de trahison" et "Montaigne stratège."


"L'Europe de Gibraltar à Vladivostok."*
De Frank de La Rivière.

Après le communisme et le nazisme, le "politiquement correct" est la troisième grande imposture du XXe siècle. Ces trois idéologies reposent sur des pensées uniques et l'élimination de toute pensée divergente. Le communisme et le nazisme pratiquaient la liquidation physique de leurs opposants. Le "politiquement correct" est plus insidieux. Ses conséquences se révèlent aussi néfastes dans le tiers monde (les pays en voie de développement comptent 80 % de la population du globe), dans les pays de l'ancienne Union Soviétique et commencent à déstabiliser l'Europe. Ces trois idéologies sont strictement de même nature : leurs fins justifient les moyens. Le communisme devait apporter le bonheur à l'humanité toute entière. Le "politiquement correct" a la même prétention. Le nazisme fut plus sélectif et visait le seul bonheur de la race aryenne.
Mais le politiquement correct, en fait, est plus restrictif encore que le nazisme, car il repose sur l'imposture d'une démocratie mensongère, où les plus forts font la loi, où de puissants financiers et des médias à leurs bottes abrutissent, anesthésient et asservissent leurs peuples et tentent d'imposer leur vision dans le monde entier. L'imposture du politiquement correct, qui n'est nullement un préalable au développement économique, est en train de s'évanouir. Fait significatif, les pays pragmatiques de l'Asie émergente y sont allergiques. La renaissance de l'Europe suppose qu'elle trouve, ou retrouve, sa voie spécifique. Dans tous les cas de figures, politiquement correct et démocratie réelle sont incompatibles. Ce court essai, à la lecture toujours aisée, est une critique décapante du politiquement correct, et un apport positif pour ceux qui entendent relever le défi posé. L'auteur appelle à la construction d'une Europe de Gibraltar à Vladivostok.

* Frank de La Rivière "L'Europe de Gibraltar à Vladivostok", L'Age d'Homme, 128 pages ; Lausanne, 2001.


"La destruction de la France."*
De Jean Claude Barreau.

Ancien Président de l'Office des Migrations Internationales et de l'INED, conseiller du Président François Mitterrand et de Charles Pasqua, et auteur de plusieurs ouvrages ayant pour toile de fond l'intégration et les problèmes d'immigration en général, Jean Claude Barreau nous livre aux Editions "Le Pré aux Clercs" (2000), un essai tentant de dresser un tableau de la situation politico-sociale et démographique de la France. Sans porter de jugements, Barreau constate que, quasi inexistante en métropole y compris lorsque la France possédait encore des colonies, l'immigration non-européenne en majorité islamique est devenue prépondérante ces dernières décennies. Il s'agit incontestablement d'un facteur nouveau, sans précédent dans l'Histoire de France. Parmi les 6 ou 7 millions d'immigrés et fils d'immigrés naturalisés français, principalement issus de l'Afrique noire, du Maghreb et des Indes que recense M. Barreau, le nombre de musulmans en France, Français et étrangers confondus, s'élèverait à environ 5 millions. La nouvelle caractéristique de l'immigration récente et de la composition des Nouveaux Français fraîchement francisés, serait donc l'Islam. En ajoutant à ce facteur celui de l'africanité, l'immigration étant de plus en plus d'origine africaine, Jean Claude Barreau constate que la France est de plus en plus une nation métissée. L'ancien conseiller de Mitterrand et de Charles Pasqua explique que la France ne parvient plus à contrôler les flux migratoires qui se poursuivent : 120 000 nouveaux immigrés (réguliers et clandestins confondus) par an. Etudiant le phénomène de la délinquance, quand il était encore jeune prêtre et qu'il s'occupait des jeunes loubards, Jean Claude Barreau remarque qu'une véritable crise morale et identitaire s'est opérée et a transformé les données du problème de la délinquance, notamment dans son articulation avec le phénomène de l'immigration. L'auteur déplore que les jeunes délinquants d'origine étrangère, à la différence de leurs prédécesseurs d'il y a trente ans, souvent étrangers ou fils d'étrangers également, ne se sentent plus Français. Pour Barreau, la responsabilité de cette fracture sociale et politique incombe essentiellement aux classes dirigeantes, lesquelles auraient elles-mêmes perdu tout sentiment national, et toute fierté républicaine et française. Pourquoi les jeunes Blacks-Beurs ressentiraient-ils un sentiment de fierté que les dirigeants français n'ont plus eux mêmes, questionne J. C. Barreau ? interrogé à ce sujet. Pour lui, l'erreur des dirigeants français est en fait de vouloir imiter le modèle américain d'intégration communautariste. Barreau affirme que c'est une erreur dans la mesure où les communautés américaines sont intégrées par un violent patriotisme qui tempère en quelque sorte le communautarisme et qui n'existe plus en France.
Concernant les rapports entre l'Islam, l'intégration et la délinquance, Jean Claude Barreau explique que l'islam pose un problème spécifique par rapport à la Modernité : séparation du temporel et du spirituel, inexistant en Islam ; inégalité entre hommes et femmes, etc. Cette religion possédant, qui plus est, une forte tradition de conquête et étant habituée à dominer. Aussi, l'Islam pose-t-il selon l'auteur, spécialiste de l'Islam, un problème que les Confucéens asiatiques, ne poseraient pas, le système méritocratique républicain s'accordant mieux avec la tradition confucéenne. Toutefois, J. C. Barreau souligne que l'intégration des filles musulmanes dans la République est globalement réussie et plus aisée que celle des jeunes musulmans, les filles recevant, en Islam, une éducation particulièrement sévère qui favoriserait, pour Barreau, l'intégration par la méritocratie, d'où la meilleure réussite des musulmanes à l'Université par rapport à leurs frères, constatée par l'auteur. Ces derniers, dans leur société d'origine, passeraient directement du gynécée aux patriarches, l'autorité sévère des pères équilibrant le laxisme des mères. En France, par contre, les jeunes hommes musulmans ne passant plus du gynécée laxiste au système patriarcal, rien ne répondrait plus à leur besoin d'autorité. Mais Jean-Claude Barreau précise qu'il refuse de réduire le problème de l'intégration à l'Islam. Pour lui, le problème central c'est la destruction de la France. Au début du XXème siècle, sous les différents Jules (Jules Ferry, Jules Grévy, etc), les Nouveaux Français musulmans n'auraient pas été aisément intégrés à la société française, explique l'ancien prêtre-ouvrier. Comme le Judaïsme ou les Eglises chrétiennes, l'Islam aurait parfaitement été capable de s'intégrer, toute religion pouvant évoluer, surtout sous l'effet des rapports de force et des pressions laïques de l'Etat républicain. En se dissolvant et en cédant aux revendications communautaristes, la République n'aurait pas rendu service à l'Islam et aux Français musulmans, conclut l'auteur, qui craint que l'on a ainsi ouvert la boîte de Pandore du particularisme et de la dissolution de la République. Barreau explique que la République française risque de s'effondrer sur elle-même, avec la disparition progressive de l'Etat et de la justice sociale. Selon lui, seule une Nation forte peut obliger les citoyens les "bourgeois" à faire des concessions. Selon M. Barreau, par exemple, l'un des secrets de la réussite économique et sociale du Japon résiderait dans le fait que les classes riches devaient acheter en premier japonais, pour le bien de la collectivité. En termes clairs, pour Jean Claude Barreau, qui utilise un langage à la fois marxiste et national, le cosmopolitisme serait la fin du pacte social, le partage du gâteau étant trop lésant pour les pauvres. Au contraire de ce qui se passe en France, Barreau explique que, de son côté, la classe dirigeante américaine accepte de concéder à des sacrifices, grâce au patriotisme, car le patriotisme est, selon l'auteur, le seul contrepoids véritable au cosmopolitisme des classes bourgeoises. C'est pourquoi, selon lui, la justice sociale, donc l'intégration, est nécessairement liée au patriotisme et au civisme. Pour Jean-Claude Barreau, marqué par une forte orthodoxie républicaine et laïciste, bien qu'étant lui-même ancien prêtre, la France a toujours été intégrationniste, comme Rome. Pour l'auteur, l'Islam à la française demeure encore possible, mais les conditions sont plus que jamais une République forte, qui passerait un compromis avec l'Islam, comme elle a passé jadis des compromis avec les autres religions.

Barreau explique ainsi que le problème de fond demeure celui de la France. Si celle-ci subsiste dans son pacte social, dans son pacte national non ethnique, ainsi que dans son pacte démocratique, statement chères à l'auteur, en ne retirant pas la souveraineté nationale au peuple, l'intégration des étrangers et néo-français de confession musulmane pourra se faire. Mais le problème central demeure celui de la disparition de la Nation. Barreau déplore le fait que l'Internationalisme a gagné toutes les sphères de la société : syndicats, enseignement, médias, etc. Le français et l'Histoire de France ont été pratiquement supprimés des programmes. Invitant les Français à relire Pierre André Taguieff, l'auteur rappelle que l'immigration ne peut être que complémentaire : c'est l'enfant autochtone qui doit intégrer l'enfant allogène, minoritaire, et non l'inverse, sinon les choses peuvent devenir chaotiques.

Eurosceptique comme Charles Pasqua et Jean Pierre Chevènement qu'il estime et dont il est également proche, Barreau déplore que les lois nationales françaises sont désormais conçues à Bruxelles par des fonctionnaires anonymes. L'armée européenne lui paraît impossible. Pour lui, Bruxelles, c'est en fait la fin du politique. La démocratie a été supprimée depuis l'arrêt Nicolo qui fait que les Traités internationaux s'imposent aux lois nationales antérieures, ce qui est pour Barreau proprement inadmissible. La démocratie serait ni plus ni moins en train d'être progressivement supprimée. Finalement, l'Europe de Bruxelles peut être analysée comme une machine à détruire la Nation. Un essai dynamisant et passionnant dont nous recommandons la lecture, même s'il est permis de ne pas partager toutes les thèses, souvent marquées par un profond pessimisme, et un parti pris pour la souveraineté. Mais un essai qui mérite d'être salué pour le courage de ses analyses et la documentation abondante qui le sous-tend.
Marc d'Anna.

* Jean Claude Barreau, "La destruction de la France", Le Pré aux Clercs, 2000.


"La France africaine."*
De Jean-Paul Gourévitch.

 Expert international et spécialiste des questions africaines, Jean-Paul Gourévitch, qui enseigne à l'Université Paris XII, qui a déjà écrit dans nos colonnes (voir Géostratégiques, N° 2, "La politique française face aux défis africains"), est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages. Il vient de publier aux éditions "Le Pré aux Clerc" un essai qui a connu un fort retentissement en France : "La France africaine".

 Ayant conduit depuis vingt ans des missions dans toute l'Afrique francophone pour la Banque Mondiale, l'UNESCO et la Coopération Française, Jean-Paul Gourévitch nous livre ici une étude traitant à la fois des questions stratégiques internationales liées au Continent africain et des questions de politique et même de géopolitique intérieures, l'immigration étant l'un des problèmes majeures des sociétés européennes occidentales qu'il convient d'aborder sans tabous et sans faux-semblants, c'est-à-dire de manière objective et dépassionnée, ainsi que le fait Jean-Paul Gourévitch, qui est également un expert des questions de communication politique et d'éducation.

 En fait, La France africaine est en quelques sortes le "tome III" d'une série de trois ouvrages consacrés aux thèmes de l'Afrique, de l'immigration et de l'intégration.

 Le premier de la série, intitulé "De l'Afrique française à la France africaine. Etat des lieux", tente de démontrer que la tragédie africaine est le défi majeur du XXIème siècle. D'après Gourévitch, les pays du "pré carré" ont sombré dans la malnutrition, les épidémies et la corruption. Les Africains y récusent la France, tandis que les Américains l'évincent.

L'Afrique qui était peuplée de 273 millions d'habitants à l'époque des indépendances en abrite aujourd'hui 728 millions et en comptera 1 500 millions en 2025. Comment pourrait-elle les nourrir ? Et comment pourrions nous les accueillir, questionne Jean Paul Gourévitch ? La médiatisation des sans-papiers de Saint-Bernard ou des réfugiés rwandais ne fait que conforter les discours réducteurs des xénophobes ou des "immigrationnistes", que l'auteur renvoie dos-à-dos. Car d'après Gourévitch, ceux-ci accréditent finalement dans l'opinion l'idée d'une cause perdue alors que l'Afrique ne manque pas d'atouts.

  L'état des lieux sans complaisance et les propositions radicales que formule Jean-Paul Gourévitch sur le repositionnement de l'aide, le moratoire de la dette, le contrôle de l'immigration ou la réorientation des solidarités remettent en cause un certain nombre de lieux communs et peuvent parfois même déranger. Mais "c'est rarement le malade qui réclame un traitement de choc", avertit l'auteur.

 Dans "l'Immigration, la fracture légale", second essai de la triade, Jean Paul Gourévitch pose la question suivante : Quelle est aujourd'hui la situation exacte de l'immigration en France ? Entre les statistiques officielles incohérentes ou contradictoires et les chiffres gonflés par la peur ou la xénophobie, le nombre même des immigrés, migrants, résidents d'origine étrangère, entrés légalement ou clandestinement, reste incertain , affirme l'auteur.

 L'immigration est devenue un sujet tabou depuis que ce sujet a été récupéré politiquement et qu'il n'est abordé que par les "immigrationnistes" de gauche, d'une part, et les xénophobes, de l'autre, que l'auteur renvoie une fois de plus dos à dos. Pour lui, en effet, il ne fait point de doute que l'absence de débat laisse le champ libre aux rumeurs et aux thèses extrémistes.
 Pourtant, explique Gourévitch, le visage de l'immigration a bien changé depuis les années 60. "L'immigré-type" n'est plus le travailleur algérien mais le sans-papiers malien. Ainsi, on serait passé d'une immigration de travail à une immigration sociale dans un pays qui parvient mal à gérer ses flux. Et on annoncerait pour demain l'immigration virtuelle.

A la fracture sociale qui sépare les nantis des exclus serait venue s'ajouter une fracture légale entre ceux qui vivent selon les lois de la République et ceux qui, à tous les niveaux, profitent de l'état de non-droit.  La conjonction d'une immigration non maîtrisée et de cette fracture légale serait, selon Gourévitch, particulièrement explosive, et les violences urbaines n'en seraient que l'écume. L'auteur explique enfin qu'elles sont pourtant révélatrices de la dérive d'une société dans laquelle "l'Etat ne parvient plus à faire appliquer ses lois" et assiste, impuissant, à la montée de l'économie informelle.

  Ce livre vous propose un état de lieux objectif sur l'immigration en France, dans lequel les faits, les chiffres et les prises de position de tous bords sont passés au révélateur et éclairés par l'histoire et la géographie des flux migratoires.

Enfin, dans le dernier des trois ouvrages concernant l'immigration et l'Afrique, intitulé "La France africaine", l'auteur reprend d'emblée la formule célèbre du Président François Mitterrand "La France du XXIe siècle sera africaine". Parole prophétique, commente Gourévitch : aujourd'hui l'ensemble de la communauté black et beur représenterait, selon lui, 8 à 9 millions de personnes. Ils étaient moins de 4 millions en 1975. Ils seront, du fait de l'immigration et des écarts de fécondité, vraisemblablement plus de 35 millions à la fin du XXIème siècle, affirme-t-il, aux termes d'une démonstration démographique chiffrée ayant pour principal mérite d'introduire un véritable débat concernant le chiffres non pas des étrangers, mais des Français issus de l'immigration africaine ou originaires des Antilles ainsi que des étrangers en tant que tel, champ d'étude actuellement interdit en France au sein des administrations ou organismes publics qui y voient un danger de dérive "ethniciste" instrumentalisable par les mouvements politiques ou les thèses xénophobes. Pour Gourévitch, c'est justement afin d'éviter le "retour du refoulé" identitaire et dans le cadre d'une analyse dépassionnée, meilleure garantie contre les réactions xénophobes ou extrêmes, qu'il conviendrait de multiplier ce type d'études sur les origines ethno-religieuses et l'immigration, proposition également soutenue par la démographe de l'INED Michèle Tribalat.
Au-delà des tabous de la pensée dominante, exclusivement "immigrationnistes", empêchant par conséquent tout débat objectif, et les discours simplistes des xénophobes, le livre de Jean-Paul Gourévitch pose le diagnostic courageux et extrêmement bien documenté d'une société qui, dans sa composition démographique, sa concentration géographique, ses circuits économiques, ses choix culturels, sera profondément et de plus en plus africanisée, ce constat étant dénué ici de toute prise de position. Aussi l'auteur avertit-il que les mentalités devront s'adapter à des réalités inédites. Dans la seconde moitié du XXIe siècle, sur la base de l' évolution actuelle, il naîtra chaque année en France plus de Blacks que de Blancs ou "Français de souche". L'islam sera probablement devenue la première religion de France. L'économie informelle aura infiltré tous les circuits de décision. Comme toujours, Gourévitch se garde de tout parti-pris. Au lecteur de tirer ses propres conclusions de ces constats précis et documentés. Une étude passionnante et fondamentale.

* Jean-Paul Gourévitch, "La France africaine", Le Pré aux Clercs, 2001, 130 F.


"Les racines de l'identité européenne."*
De Gérard-François Dumont et alii.

Avec la naissance de la monnaie unique, suite du traité de Nice, 2001 est une année européenne. Scruter l'avenir de la jeune Union européenne nécessite la connaissance des racines de l'identité européenne. En effet, cette identité, toujours en devenir, n'est pas seulement le résultat des décisions contemporaines, mais se nourrit aux fruits d'héritages multiples et sans cesse recomposés. Explorer les racines diversifiées de l'identité européenne supposait une équipe également diversifiée. Le Recteur Gérard-François Dumont, professeur à la Sorbonne, a donc réuni vingt-deux collaborateurs, de quinze nationalités différentes, parmi lesquels on trouve un commissaire européen, des diplomates, des géographes, des historiens, des politologues, des ethnologues, des philosophes...On devine l'importance du travail de mise en cohérence qui rend l'ouvrage fort agréable à lire tout en bénéficiant de la pluralité des apports.

Après l'introduction générale qui présente une analyse détaillée du contexte de l'identité européenne, la première partie du livre examine tour à tour les identités de différents pays européens, de l'exception allemande aux hésitations britanniques. Au fil des quinze chapitres, on découvre par exemple combien on ne peut être véritablement irlandais qu'en étant européen ; comment la marginalité européenne du Portugal s'est retournée, tant au profit de ce pays, qu'à celui de l'ensemble de l'Union ; que les Pays-Bas sont toujours les Provinces-Unies dans leurs différences...Aucune identité nationale n'est compréhensible sans prise en compte de son tissage dans l'identité européenne. En même temps, l'identité européenne n'existe qu'à travers ses identités nationales, régionales et locales. Mais elle n'en est pas seulement la somme. Aussi, la seconde partie du livre met en perspective les diverses approches de l'identité européenne : politique, philosophique, historique, économique, socio-démographique, socio-psychologique, l'aspect géographique ayant été traité dans l'introduction générale. Chaque approche démontre sa pertinence. Certes, l'apport politique grec n'est guère contesté, mais il est important de comprendre comment il peut quasiment disparaître, telle une rivière souterraine, avant de rejaillir en tant que source. En revanche, il n'était pas, a priori, évident de trouver en Europe une spécificité démographique. Or la dynamique des peuplements, tout au long du second millénaire, implique bien une identité.

En conclusion, Gérard-François Dumont propose douze repères, en insistant notamment sur la dimension culturelle de l'identité, et sur sa dynamique permanente : l'identité est à la fois héritage et projet, toujours à découvrir, à inventer, à réinventer.

Dans sa préface, le dernier Président du Parlement européen, José Maria Gil-Robles y Gil-Delgado, résume la démonstration centrale du livre : l'identité européenne est à la fois le fonds commun des différentes identités qui cohabitent sur notre continent et le résultat des intéractions entre ces dernières. Une Europe qui ne comprendrait pas un tel enseignement serait illusion et donc déception. D'où l'importance de prendre en compte les racines de l'identité européenne pour que l'avenir signifie espoir.

* Gérard-François Dumont et alii "Les Racines de l'identité européenne", préface de José Maria Gil-Robles y Gil-Delgado, Président du Parlement européen, Economica, Paris, 396 p, 149 FF (22,70 euros).
Editions Economica, 49, rue Héricart, 75015 Paris. Tél. 01 45 78 12 92 et 01 45 79 93 56, fax 01 45 75 05 67.


Connaissez-vous Intelligence & sécurité ?

Intelligence & sécurité apporte une nouvelle lecture de l'actualité géopolitique. Sous la forme d'une lettre confidentielle de huit pages, Intelligence & sécurité traite de manière incisive et informée des questions internationales, décrypte les grands enjeux d'un monde paradoxal, où les formations et les dislocations des ensembles s'accélèrent, et où les questions de sécurité et d'équilibre ne peuvent plus être résolues par l'opposition binaire est-ouest. Elle a notamment annoncé, avec une avance de 45 jours, la mise en place des opérations spéciales en Tchétchénie. Plus que jamais, l'Intelligence joue un rôle capital, même si officiellement la guerre froide est terminée. Le pari de cette jeune revue est de traiter l'actualité comme la presse française n'est plus en mesure de le faire : en détachant le fait du commentaire et en libérant l'analyse du cliché ou de l'irrationnel. Les derniers conflits importants du Golfe et d'ex-Yougoslavie ont donné la preuve du caractère superficiel et manipulé de l'information. Ils ont aussi démontré l'importance capitale de ce que les Anglo-saxons nomment "Infowar" ; domaine dans lequel la France, peut-être par "exception culturelle" a pris un retard inquiétant. Intelligence & sécurité a donné une analyse détaillée de l'affaire des missiles de Kaliningrad, exemple parfait du talent des "propagandistes" contemporains.
Dans chaque numéro, le lecteur trouvera de nombreuses brèves pour une information calibrée et rapide, des articles plus approfondis qui font le point sur le NMD, l'Europe de la défense, les nouvelles relations entre la Chine et les Etats-Unis. Des dossiers permettent de faire le point sur des questions comme le réseau Echelon, le système du renseignement suisse, le blanchiment de l'argent sale, les ventes d'armes de la Russie, etc...Le lecteur y découvre aussi les parcours et les desseins des acteurs des relations internationales, qu'ils soient diplomates, militaires, hommes politiques, hommes de réseaux et d'influence ou membres des services de renseignement. Voici un aperçu de ce que vous offre Intelligence & sécurité passant au crible tout ce qui touche à l'univers du Renseignement, entreprise actuellement unique dans le paysage médiatique francophone.
         Lydwine Helly.

CONTACT. Intelligence & sécurité, Lettre confidentielle d'information mensuelle. 5, rue Claude Pouillet 75017 Paris, téléphone et télécopie :
01.47.64.04.45 mailto:intelsecurite@aol.com, intelsecurite@aol.com. SOUSCRIPTIONS. 12 mois : France métropolitaine : 1200 francs. DOM-TOM : 1300 francs. Etranger : 1400 francs. Chercheurs & Etudiants : 600 francs.

Dictionnaire de géopolitique
Aymeric Chauprade-François Thual *

Moins exhaustif et complet que la somme d'Yves Lacoste portant le même intitulé, le Dictionnaire de Géopolitique d'Aymeric Chauprade et François Thual mérite toutefois d'être lu et étudié, principalement en raison des incontestables apports de cet ouvrage en matière de concepts et de méthodologie.
Le Dictionnaire de géopolitique propose une méthode et des analyses permettant de comprendre la marche des événements internationaux, en mettant en évidence les invariants géopolitiques des Etats et les dynamiques de longue durée. En ce sens, il est non seulement une source d'information complète mais aussi une méthode. Le Dictionnaire comprend quatre parties complémentaires : :
1. Géopolitiques des Etats : un bilan géopolitique pour chaque Etat du monde.
2. Dynamiques géopolitiques illustrées en cartes : flux, poussées, champs de forces entre les Etats...
3. Concepts de la géopolitique : des articles généraux, maritimité, enclavement, insularité, mondialisation, rapport entre idéologie et géopolitique, prolifération étatique, minorités, etc. illustrés d'exemples pour comprendre les situations et les représentations géopolitiques fondamentales.
4. Auteurs : les idées et les modèles développés par les principaux géopoliticiens.
Si la partie méthodologique et conceptuelle est indiscutablement riche d'enseignements et d'apports nouveaux, c'est selon nous cette quatrième partie qui est la plus discutable. On reste tout d'abord surpris du peu de lignes consacrées à l'oeuvre de l'un des plus grands spécialistes français de la stratégie, Hervé Coutau-Bégarie, dont la remarquable revue animée avec Gérard Challiand, Stratégique, n'est pas mentionnée. Ensuite, on peut légitimement être surpris de retrouver un islamologue comme Olivier Roy classé parmi des géopolitologues, tandis que le général Eric de la Maisonneuve, l'un des grands de la pensée stratégique et géopolitique, n'est même pas cité, et que l'un des pionniers de la géopolitique française, Gérard Chaliand, se voit consacré un court paragraphe et qualifié de " spécialiste des guérillas ", statement hautement réductrice.
On est aussi en droit de contester les griefs méthodologiques formulés par les auteurs à l'encontre des conceptions de l'américain Samuel Huntington, accusé de " globaliser les aires religieuses et d'ignorer les fractures internes inhérentes à ces espaces civilisationnels ", tels les mondes musulman ou orthodoxe. Or, qui a lu le Choc des Civilisations de Huntington ne peut que constater que l'auteur américain prend en considération les divisions et fractures existant au sein des civilisations, notamment islamique, civilisation dépourvue, pour Samuel Huntington, " d'Etat phare " fédérateur, raison de sa faiblesse. Thual et Chauprade affirment que la méthode huntingtonienne est " aux antipodes de (...) la géopolitique comme science politique et comme méthode " et qu'elle est " opposée à la conviction des auteurs selon laquelle la centralité des mécanismes géopolitiques repose en première instance sur les continuités des Etats ". C'est oublier que la géopolitique n'est pas une science à proprement parler, qualification toujours prétentieuse en " sciences sociales ", par définition inexactes, comme l'a dit Yves Lacoste, pour qui la géopolitique est une méthode, une démarche, qui sert d'abord à " faire la guerre ", et à tenter d'analyser les conflits et " l'influence du milieu sur l'homme ", comme l'a montré P. M. Gallois. Mais, surtout, Thual et Chauprade se fourvoient lorsqu'ils calquent sur leur sujet d'étude leur propre subjectivité " souverainiste " - réaffirmant avec autorité la primauté du rôle géopolitique des Etats - et reprochent à Huntington de nier les facteurs géopolitiques non " civilisationnels ". Ils travestissent d'ailleurs par là la pensée de Samuel Huntington, lequel reconnaît lui pourtant, dans son Choc des Civilisations, que " les Etats continueront à être les acteurs majeurs des relations internationales " avant que le paradigme des civilisations ne parvienne à supplanter leur rôle prépondérant. En fait, Huntington de " globalise " pas les aires " civilisationnelles ", mais il montre que de plus en plus d'Etats s'effondrent du fait de leur hétérogénéité culturelle, religieuse et identitaire. Le même faux procès est fait au brillant Xavier Raufer, spécialiste des " nouvelles menaces " transnationales, et proche du général de la Maisonneuve, accusé de sous-estimer les " logiques étatiques ", et dont les auteurs omettent de signaler les deux derniers ouvrages : Dictionnaire des Nouvelles Menaces (PUF, 1998), La Mafia albanaise (Favre, 2000).
Enfin, il faut féliciter Chauprade et Thual d'avoir rendu hommage au général Pierre Marie Gallois - et au rôle central de son oeuvre dans la réhabilitation de la géopolitique - et d'avoir cité sa thèse de 1954 sur la " Dissuasion du faible au fort ", antérieure aux travaux du général Poirier qui s'appropria à tort les découvertes du général Gallois, le plus prestigieux et créatif des stratèges et géopolitologues français.

Aymeric CHAUPRADE est chercheur en science politique à Paris V et enseigne au Collège Interarmées de Défense. Il étudie notamment les rapports entre l'Europe et le monde arabe et la géopolitique du monde francophone.
François THUAL enseigne la géopolitique à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et est directeur d'études au Collège Interarmées de Défense. Il a entrepris depuis plusieurs années une réflexion de refondation de la géopolitique. Il signe ici son seizième ouvrage sur ce domaine.
Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 633 p.

$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$

GEOSTRATEGIQUES N°4 - AVRIL 2001

BIBLIOGRAPHIE -BIBLIOGRAPHY
par Anselm ZURFLUH

***

LES POPULATIONS DU MONDE (Editions Armand Colin)

le nouveau livre de
Gérard-François DUMONT

L'analyse stratégique doit-elle s'intéresser à la démographie ? Une réponse négative à cette question a déjà été apportée dès 1904 par le géographe Halford MacKinder : le fondateur de l'école anglo-saxonne de géopolitique, insistant sur l'importance de l'espace dans son livre Le pivot géographique de l'Histoire, situe le coeur du monde en Sibérie. Une réponse également négative a été apportée fréquemment depuis les années 1945, l'essentiel, pensait-on, résidant dans la puissance nucléaire.

Quelques réalités incontestables
Pourtant, nombre d'événements actuels sont incompréhensibles sans prendre en compte le facteur démographique. L'indépendance de l'Algérie était inévitable parce que la proportion des Européens d'Algérie ne cessait de s'effriter. L'apartheid en Afrique du Sud s'est trouvé démantelé dans un premier temps vis-à-vis des Métis qui ont atteint une proportion significative de la population puis vis-à-vis des Noirs dont l'importance relative ne cessait de croître. Le poids géopolitique de l'Europe ne cesse de s'abaisser, y compris au sein même du continent européen, depuis que ce continent compte un solde naturel négatif. En revanche le déclin américain si souvent annoncé a laissé place à un surcroît de puissance grâce à une dynamique démographique retrouvée dans les années 1990. L'Allemagne a obtenu à la Conférence intergouvernementale de Nice (décembre 2000) un poids supérieur dans l'exécutif de l'Union européenne sous prétexte que sa population compte 20 millions d'habitants de plus que la France. Dernier exemple, si l'on veut bien considérer l'attitude internationale vis-à-vis de la Chine, comment la comprendre sans se rappeler que ce pays demeure le plus peuplé au monde, avec environ 1 265 millions d'habitants ?
Ces quelques éléments étant rappelés, invitons celui qui douterait encore de l'importance géostratégique des réalités démographiques à lire par exemple l'analyse que consacre Gérard-François Dumont dans son nouveau livre à ce qu'il appelle " l'imbroglio démographique au Proche-Orient " : qui ne l'a pas lu ne peut comprendre la complexité du conflit israélo-palestinien, mais aussi la complexité des données de ce conflit à l'intérieur de chaque camp.
En géostratégie, le regard démographique n'est donc pas marginal, mais au coeur de la connaissance et de la compréhension des phénomènes. C'est pourquoi la lecture du nouveau livre du Recteur Gérard-François Dumont, Professeur à la Sorbonne, Président de la revue Population & avenir, administrateur de la Société de Géographie, nous paraît tout simplement impérative, d'autant que notre auteur explique clairement les phénomènes et qu'il n'est nul besoin d'être un expert en démographie pour comprendre les enseignements qu'il nous livre.
Ayant intitulé ce nouveau livre Les populations du monde en utilisant le pluriel, l'auteur ne manque pas d'expliquer pourquoi il est impératif de passer du singulier le plus souvent usité (la population mondiale) à ce pluriel. Dans ce but, il propose d'abord un panorama général de la population dans le monde. Ce dernier nous éclaire sur le caractère discontinu des évolutions démographiques depuis le début de l'humanité et distingue les grands foyers de peuplement qui caractérisent la géographie contemporaine de la population. Enfin, la question des évolutions futures met en évidence combien l'avenir n'est jamais sûr.
Dans un deuxième chapitre, l'auteur présente les principaux processus démographiques qui influencent la vie des populations : son résumé de la transition démographique, qu'il préfère d'ailleurs intituler les transitions démographiques, offre l'exposé le plus clair sur cette question dont la discussion est trop souvent réservée aux spécialistes. Puis Gérard-François Dumont résume les nouvelles logiques migratoires qu'il avait présentées de façon plus détaillée dans un précédent livre. Enfin, il met en évidence les facteurs expliquant le développement de l'urbanisation et décortique ce qu'il faut entendre par le vieillissement de la population, qui va être un phénomène majeur du XXIe siècle.

Un tour du monde
Le cadre ainsi défini nous ayant donné les meilleurs bagages, le tour du monde peut commencer selon un ordre alphabétique avec dans chaque chapitre, une présentation générale des continents et sous-continents, une explication de l'origine du peuplement, une analyse des spécificités de son identité démographique et une présentation particulière des pays méritant un regard plus approfondi.
Nous voici donc d'abord en Afrique subsaharienne, en train de découvrir les changements dans la fécondité et l'importance des risques sanitaires, tandis que le Nigeria, qui continue de dominer démographiquement ce sous-continent, connaît une situation démographique interférant en permanence avec les problèmes politiques internes. L'Afrique septentrionale, objet du chapitre 4, mérite d'être distinguée de l'Afrique subsahariennne d'une part parce que la pandémie du VIH/sida y est marginale et d'autre part parce qu'elle connaît une " irrépressible décélération démographique ", illustrée entre autre par la courbe rapidement descendante de la fécondité algérienne. On retiendra aussi de ce chapitre les causes multiformes de l'évolution démographique de ce sous-continent, portées volontairement par le pouvoir politique en Tunisie, mais voulues par le peuple contre le pouvoir politique en Algérie, notamment en raison du contre-choc pétrolier de 1986 qui marque également un tournant en Egypte.
L'Amérique latine ne cesse de réserver des surprises avec les considérables diversités démographiques de ses territoires, une urbanisation à des niveaux équivalents à celles de l'Amérique du Nord, l'importance du géant brésilien et les résultats imprévus concernant les évolutions de Mexico.
Néanmoins, la plus forte croissance démographique des deux derniers siècles revient de loin à l'Amérique septentrionale, et particulièrement à sa partie états-unienne. Gérard-François Dumont montre alors comment des migrations quantitativement marginales sont devenus considérables. Il explique notamment deux éléments peu connus en train de changer la population des Etats-Unis à l'intérieur et en même temps dans ses raisonnements géopolitiques, la fin de la politique fermant la migration vers les Etats-Unis à certains pays, et la remontée significative de la fécondité depuis les années 1990, remontée liée notamment à la croissance du poids relatif des Hispaniques, mais pas uniquement. Ce chapitre permet également de préciser l'extraordinaire diversité selon les cinquante Etats américains, et la signification de l'armature urbaine, dont l'évolution est expliquée comme une pièce de théâtre se déroulant en cinq actes. Quant au Canada, l'auteur montre combien les caractéristiques de ce pays le placent entre les Etats-Unis et... l'Europe.

Les dynamiques et leurs facteurs explicatifs
Après une présentation globale, l'importance de l'Asie est détaillée dans quatre chapitres traitant de chacun de ses sous-continents, et offrant comme précédemment les dynamiques et leurs causes. L'analyse de l'Asie occidentale permet notamment de s'interroger sur la véracité du déterminisme démographique que certains assurent - à tort - donner à certaines religions. En Asie centrale du Sud, nous découvrons combien le sous-continent indien est un kaléidoscope, avec des peuplements fort divers, dont la plus forte densité mondiale, celle du Bangladesh. Ce chapitre montre également l'importance du cheminement démographique de l'Iran au cours de ces dernières années et surtout ses facteurs explicatifs.
Le chapitre sur l'Asie orientale souligne notamment les tribulations de l'évolution chinoise et atteste que le poids démographique relatif de la Chine dans le monde n'est pas plus élevé au XXIe siècle que dans les siècles antérieurs et même plutôt moins élevé. Le Japon s'originalise en disposant de la plus grande agglomération mondiale sans toutefois lui avoir donné un caractère cosmopolite comme les mégapoles nord-américaines ou européennes. L'étude porte également sur les marques politiques de la population coréenne tandis que la régularité des évolutions taiwanaises contraste avec la dynamique heurtée de la Chine continentale.
L'Asie du Sud-Est présente également une grande diversité au sein de laquelle il faut souligner l'importance de la variété du peuplement du plus grand archipel du monde, l'Indonésie, et l'évolution rapide du pays indochinois le plus peuplé, le Viêt Nam.
L'avant dernier chapitre présente la " vieille " Europe, le seul continent à accroissement naturel négatif, dont l'organisation démographique de l'espace est très particulière. Ce chapitre se termine par l'examen des causes de la dépopulation du pays le plus vaste du monde, la Russie.
Enfin, le dernier chapitre présente l'Océanie et nous découvrons par exemple combien les origines du peuplement de l'Australie sont fort différentes de celles de la Nouvelle-Zélande.
Ce tour du monde en 288 pages, dont nous n'avons effectué ci-dessus qu'un rapide survol, se trouve grandement facilité au cours de ses différentes étapes par de nombreuses figures et cartes, incluant les données les plus récentes, et à la fin de l'ouvrage, par un index comprenant plus de six cents noms géographiques. En enseignant les caractéristiques inédites et les changements fondamentaux que présentent les populations du monde au début du XXIe siècle, Gérard-François Dumont nous livre un livre essentiel, sans équivalent dans la production éditoriale, qu'elle soit française ou étrangère.

        Anselm Zurfluh

$$$$$$$$$$$$$$$$


" De l'Honneur militaire à l'Honneur politique "
De Pierre-Marie Gallois *

Initiateur de la force de dissuasion française, renommé pour ses études stratégiques, le général (CR) Pierre Marie Gallois (né à Paris en 1911), alors qu'il était jeune officier de l'armée de l'air française, a été l'un des tout premiers à se rendre à Londres, après l'abdication du Maréchal Pétain, pour offrir ses services aux Forces alliées et au général De Gaulle. Il sert alors dans la Royal Air Force. Parallèlement, Pierre Marie Gallois écrit très tôt dans la France Libre, et découvre sa vocation de géopolitologue en lisant notamment l'ouvrage d'Haford J. Mackinder, Democratics Ideals and Reality. Lorsqu'explose la bombe d'Hiroshima en 1945, il est l'un des premiers, bien avant le général Poirier, à repenser la stratégie à la lumière de cette révolution technologique et militaire que fut l'atome.
Convaincu du fait que la France ne peut rester une grande puissance que si elle conçoit une nouvelle doctrine de défense, Gallois expose, dans sa thèse soutenue en 1954, à l'issue de l'Ecole Supérieure de Guerre, sa conception stratégique de la " dissuasion du faible au fort ". Il s'emploie alors à convaincre les dirigeants de la IVème République, dont Guy Mollet en 1956, puis le général De Gaulle lui-même, de la nécessité de se doter d'une force de frappe atomique, garantie de l'indépendance stratégique de la France. Séduit par les démonstrations de Pierre Marie Gallois, qu'il écoutera longuement lors d'entretiens privés, De Gaulle fera des thèses de l'ancien volontaire de la Royal Air Force la nouvelle doctrine stratégique de défense de la nation, l'argument de l'indépendance de la France ayant été déterminant.
Côtoyant les grands de ce monde, notamment Henri Kissinger ou Raymond Aron, le général Gallois a su inspirer confiance à plusieurs grands hommes de cette deuxième moitié du XXe siècle : Montgomery, De Gaulle, Norstad, Dassault ont été séduits par un caractère qui mêle harmonieusement la compétence, la loyauté, et le tempérament.
Dans les années 50, Pierre Marie Gallois est affecté à l'OTAN, où il est chargé de la conception du programme de planification stratégique. Sa théorie de la dissuasion est à nouveau exposée en 1960, dans Stratégie de l'âge nucléaire, l'un de ses ouvrages majeurs. Il y développe notamment ses conceptions du " pouvoir égalisateur de l'atome " et de " dissuasion proportionnelle ", qui repose sur la capacité d'infliger des dommages " proportionnés " à la valeur de l'enjeu que l'on représente aux yeux de l'agresseur potentiel.
Mais Pierre Marie Gallois demeurera toujours un théoricien engagé. Dans son essai " Adieu aux armées " (1976) ainsi que dans son Livre noir (1995), il critique les incohérences des choix doctrinaux français en matière stratégique. En bon général qui se respecte, le général Gallois ne cessera jamais réellement d'être actif. De son engagement, il témoignera également dans de nombreux essais ayant pour toile de fond les guerres et les embargos contre l'Irak et la Serbie, qu'il jugea injustes et improductifs et qu'il combattra au nom des peuples, victimes innocentes d'enjeux cyniques des grandes puissances. Outre son ouvrage incontournable : Géopolitique, les voies de la puissance (Plon, 1990), réédité à L'Age d'Homme en 2000, il a successivement publié chez le même auteur : "Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident" (1995), "Le Sang du Pétrole" (1996) (t. I Irak, t. II Bosnie, 1995), "La France sort-elle de l'histoire ?", ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du siècle." (2000). Plus récemment, il a remis un décapant "Réquisitoire" ainsi que ses "Ecrits de guerre" (2001, voir Géostratégiques N° 3), avant de livrer au public son précieux témoignage concernant l'affaire des pilotes français pris en otage en automne 1995 par les forces serbes de Bosnie du général Mladiç : De l'honneur militaire à l'honneur politique, comment on a exploité la libération de deux aviateurs français (Age d'Homme, 2001).
Dans cet opuscule-témoignage, Pierre Marie Gallois raconte la passionnante mission qu'il effectua en Bosnie en 1995 sur la demande de la DST et du Gouvernement français pour libérer les deux otages français. Ecoeuré par les intrigues politiques et médiatiques qui se greffèrent sur cette mission désintéressée - Jacques Chirac, Jean Charles Marchiani, Arcadi Gaydamak, Jean François Deniau et tant d'autres se disputant la paternité de la libération des pilotes sur son dos - Gallois a décidé de parler et de rétablir la vérité afin de laver son honneur et celui de l'armée face aux déclarations récentes laissant penser à nouveau que d'autres personnalités auraient été à l'origine de la libération des otages français et non lui. L'homme est réputé pour son extrême modestie. C'est la raison pour laquelle le fait qu'il ne fut jamais remercié pour cette action héroïque en Bosnie (il se déplaça personnellement alors qu'il avait des troubles cardiaques), ne suscita point son indignation publique. Mais depuis les récentes déclarations publiques de certains journalistes et de personnalités, et étant données les années écoulées depuis, Pierre Marie Gallois a estimé qu'il pouvait sortir de la réserve à laquelle il s'était longtemps astreint par modestie autant que par devoir, la mission étant au départ secrète. " L'exploitation politique de l'interception du Mirage 2000 et la détention de l'équipage témoignent du degré d'abaissement moral des " élites " nationales, écrit-il à la fin de son récit. Nombreux sont ceux qui ont vu dans la triste aventure de nos deux combattants l'occasion d'attirer sur eux l'attention des foules et de s'attribuer toutes sortes de mérites, quitte à prolonger les souffrances des deux prisonniers et les angoisses de leurs familles. Sans vergogne, mensonges, calomnies, désinformation orchestrée, toute la panoplie de la manipulation des masses a été utilisée aux dépens de deux hommes qui, au péril de leur vie, accomplissaient leur devoir " (De l'honneur militaire à l'honneur politique, p 20).
Un témoignage édifiant. Une formidable leçon d'honneur politique et militaire. Un éclairage inédit sur une affaire encore mal connue.

Alexandre del Valle

* Pierre Marie Gallois, De l'Honneur Politique à l'Honneur militaire : comment on a exploité la libération de deux aviateurs français, L'Age d'Homme, 2001.

$$$$$$$$$$$$$$$$$



" Islamisme-Etats-Unis, une alliance contre l'Europe "
Alexandre del Valle *

Publié pour la première fois en 1998, le livre d'Alexandre del Valle, Islamisme-Etats-Unis vient d'être réactualisé pour la troisième fois. Traduit en anglais, en italien, en portugais, en serbo-croate, en bulgare, en allemand et bientôt présenté au public russe, l'essai géopolitique de del Valle est toujours d'actualité. Résumons en ici les principales lignes directrices.
Depuis la fin des années soixante-dix, les États-Unis auraient, indirectement ou directement soutenu la plupart des mouve-ments islamistes sunnites dans le monde, dans le cadre non seulement de la guerre froide et de la lutte contre l'empire russo-soviétique, mais également pour contrer l'option chiite iranienne et empêcher le développement du monde arabe, maintenu dans l'obscurantisme avec la complicité des partenaires pétroliers fondamentalistes des Etats-Unis dans le Golfe. Ce constat peut surprendre, si l'on se réfère aux raids américains contre des bases terroristes d'Oussama Bin Laden durant l'été 1998, eux-mêmes consécutifs aux attentats anti-américains perpétrés le 7 août à Dar es-Salam et Naïrobi, à ceux du World Trade Center, ou à ceux contre le destroyer américain à Aden en automne 2000. Washington a en outre déclenché depuis plusieurs années une croisade médiatique et levé des embargos contre la Libye, l'Iran, et le Soudan, États appartenant au courant le plus révolutionnaire et ouvert de l'islamisme. Mais c'est cet aspect réformiste, bien plus que le fondamentalisme religieux en tant que tel, qui déplaît à Washington. Car les États-Unis ont pour priorité de conserver une emprise sur les réserves d'hydro-carbures du Moyen-Orient. Il s'agit par conséquent de contrarier les mouvances les plus modernistes (Irak) et révolutionnaires (Libye, Iran) de l'islam, désireuses d'échapper à "l'impérialisme économique" américano-saoudien, et de s'appuyer sur les régimes les plus conservateurs (souvent fondamentalistes) dépendants de l'Occident, afin de renforcer la présence des sociétés américaines dans ces zones. Ceci permet de comprendre pourquoi Washington a soutenu, depuis les années 70, des mouvements islamistes sunnites allant des Frères musulmans syriens aux Taliban afghans et à la Gamaà égyptienne, en passant par le FIS, les Islamistes bosno-albanais, sans oublier les Wahhabites saoudiens, précurseurs et financiers de la mouvance islamiste sunnite. Telle est, en substance, la thèse iconoclaste formulée dans l'essai d'Alexandre del Valle, jeune chercheur en géopolitique.
Après avoir démontré comment le réveil islamiste a tout d'abord été encouragé par la traditionnelle diplomatie "confessionnaliste" anglo-saxonne, intensifiée par les États-Unis au cours de la guerre froide, afin d'affaiblir l'URSS par la constitution d'une "ceinture verte", Alexandre del Valle explique, dans la version réactualisée de son essai, en quoi la chute de l'Union soviétique n'a pas vraiment conduit Washington à remettre en question son soutien à différents mouvements islamistes. Dans le cadre d'une véritable guerre économique opposant l'Amérique et l'Europe, Washington est parfois tenté de tabler sur le "choc de civilisation" qui oppose en fait plus l'Europe que les États-Unis (notamment en Asie centrale et en Afrique) aux nations musulmanes, en vertu d'un passé colonial qu'elles n'ont pas encore pardonné à l'Europe et qui serait utilisé, côté américain, pour évincer d'Orient et d'Afrique les anciennes puissances coloniales européennes. " Les "atlantistes" européens devraient donc prendre conscience, explique Del Valle, que les Américains, s'ils ne sont pas des "ennemis", n'en défendent pas moins avant tout - et cela est légitime - leurs intérêts propres, y compris lorsque la défense de ceux-ci passe par des alliances tactiques avec des régimes que les valeurs de la nation américaine semblent condamner et qui menacent les Etats européens ".
  D'après Del Valle, pareille posture géopolitique est suicidaire à long terme pour l'Europe. Aussi l'Union européenne et la Russie auraient ils tout intérêt, en dépit des incontestables différences, à resserrer leurs liens et à mettre sur pied une sorte de concert des nations d'Europe, afin de réconcilier les deux poumons du Continent européen, mais aussi pour faire face aux adversités communes : d'un côté l'hégémonisme américain (Mc World), de plus en plus belliciste et " unilatéral ", de surcroît tenté de rompre " l'unité civilisationnelle " (Huntington) de l'Occident, au profit d'intérêts " globaux " géoéconomiques (hydrocarburiers, Eurasiens : stratégie US pro-islamique, rivalité Etats-Unis-CEE, etc.), de l'autre le fondamentalisme islamique sunnite, qui tente d'embraser le Sud et le monde islamique dans son ensemble, première victime du fanatisme religieux, contre les nations ex-colonisatrices. En somme, contrebalancer l'Hyperpuissance américaine en construisant une véritable Europe politique forte et autonome, véritable gage de paix dans le monde puisque facteur d'équilibre.
Une thèse iconoclaste, dérangeante, même, mais qui a le mérite de poser des problèmes géopolitiques de fond considérés comme " tabous ".
 Alexandre del Valle, Islamisme-Etats-Unis, une alliance contre l'Europe, préface du général Pierre Marie Gallois, post-face de Jean Pierre Péroncel-Hugoz, version réactualisée, L'Age d'Homme, 150f.


$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$
" MINORITES ET REGIONALISMES
DANS L'EUROPE FEDERALE DES REGIONS

Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe "


     De Pierre Hillard


 Cet ouvrage n'est pas recommandé aux lâches, aux centristes, aux adeptes du Power flowers et autres doux rêveurs adeptes d'un tour d'esprit condamné par Bossuet de la manière suivante : " Le plus grand dérèglement de l'esprit consiste à voir les choses telles qu'on le veut et non pas telles qu'elles sont ". En effet, ce livre révèle à partir de preuves irréfutables comment l'Allemagne est sur le point d'assurer son hégémonie au sein de l'Union européenne par la voie politico-juridique en association avec sa puissance économique et démographique. Bénéficiant d'une préface du député Paul-Marie Coûteaux, d'une postface de l'universitaire germaniste Edouard Husson et accepté dans la collection dirigée par Jean-Paul Bled, Directeur du Centre d'Etudes germaniques de Strasbourg, cet ouvrage dévoile la fantastique partie d'échec que l'Allemagne mène pour obtenir par les voies énoncées ci-dessus ce qu'elle n'a pas pu obtenir au cours de deux guerres mondiales.
A la différence du cas français qui a une conception unitaire de l'Etat doublée d'une vision mono-culturelle, l'Allemagne a toujours reconnu le principe régionaliste et la variété culturelle officialisée dans le cadre de l'Etat ou plutôt d'un Reich. Ce phénomène, purement allemand du Moyen-ge jusqu'au XVIIIè siècle, s'européanise au XIXè siècle suite au réveil des nationalités après les événements de 1789 et le passage des troupes napoléoniennes. Il consiste dans le cadre fédéral à établir un Reich européen où toutes les entités ethniques seraient reconnues au sein de régions autonomes ; l'Allemagne étant bien sûr le maître d'oeuvre. Par la voie politico-juridique ou militaire, notre voisin d'outre-Rhin a tenté d'atteindre cet idéal en 1848, durant la première guerre mondiale, avec la République de Weimar (avec le fameux mémoire du chancelier Gustav Stresemann du 13 janvier 1925) et même avec l'Allemagne nazie. Dans ce dernier cas, l'auteur a retrouvé une carte de l'Europe fédérale des régions élaborée par la Waffen SS. Cette politique reprend une vigueur inattendue dans le cadre de l'Union européenne. Tous les textes qui posent les fondements d'une Europe fédérale des régions sont tous allemands : Charte des langues régionales ou minoritaires, Convention-cadre pour la protection des minorités, Charte de l'autonomie locale, Charte de l'autonomie régionale et Convention-cadre sur la coopération transfrontalière (ou Charte de Madrid).
L'obstination allemande à vouloir imposer sa spiritualité politique ne s'arrête pas là. L'auteur révèle que le ministère de l'intérieur de la République fédérale d'Allemagne soutient les revendications d'au moins une centaine de minorités en Europe par l'intermédiaire d'un institut, l'UFCE (Union fédéraliste des communautés ethniques européennes) dont le siège se trouve à Flensburg. Dans le cas français, des mouvements autonomistes bretons, flamands, alsaciens-mosellans et la ligue savoisienne de Patrice Abeille bénéficient de l'appui généreux de cet institut. " Désireux de dégager le substrat ethnique de sa gangue étatique ", l'Allemagne bénéficiant d'une unité ethnique s'appuyant sur le concept du Volk, à la différence des cas français ou espagnols et encore plus balkaniques, travaille activement à la parcellisation de l'Europe. L'auteur, dépourvu de toute animosité à l'égard du monde germanique, s'est contenté de relever méthodiquement toutes les preuves qui aboutiront à cette situation. D'une certaine manière, ce livre permet de savoir " à quelle sauce " les Etats participant à l'aventure européenne seront mangés. Des hommes politiques français dignes de ce nom et en liaison avec des dirigeants anglais, espagnols, italiens ... etc doivent désormais monter en créneau et s'opposer à cette mainmise germanique sur toute l'Europe. Auront-ils ce courage ?

Pierre Hillard, " Minorités et régionalismes, dans l'Europe fédérale des régions. Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe ", François-Xavier de Guibert, Paris, 2001, 389 pages.

Pierre Hillard, après des études d'histoire, de sciences politiques et d'études stratégiques et politiques de défense, se signale par un premier livre qui a reçu le soutien franc et massif du général Pierre-Marie Gallois.
$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$
BIBLIOGRAPHIE
par Anselm Zurfluh.


" Les populations du monde ".
De Gérard-François Dumont.

L'analyse stratégique doit-elle s'intéresser à la démographie ? Une réponse négative à cette question a déjà été apportée dès 1904 par le géographe Halford MacKinder : le fondateur de l'école anglo-saxonne de géopolitique, insistant sur l'importance de l'espace dans son livre : " Le pivot géographique de l'Histoire ", qui situe le coeur du monde en Sibérie. Des réponses également négatives ont été apportées fréquemment depuis les années 1945 ; l'essentiel, pensait-on, résidait dans la puissance nucléaire.

Quelques réalités incontestables.

Pourtant, bon nombre d'évènements actuels sont incompréhensibles sans prendre en compte le facteur démographique. L'indépendance de l'Algérie était inévitable parce que la proportion des Européens d'Algérie ne cessait de s'effriter. L'apartheid en Afrique du Sud s'est trouvé démantelé dans un premier temps vis-à-vis des Métis qui ont atteint une proportion significative de la population, puis vis-à-vis des Noirs dont l'importance relative ne cessait de croître. Le poids géopolitique de l'Europe ne cesse de s'abaisser, y compris au sein même du continent européen, depuis que ce continent compte un solde naturel négatif. En revanche le déclin américain si souvent annoncé a laissé place à un surcroît de puissance grâce à une dynamique démographique retrouvée dans les années 1990. L'Allemagne a obtenu à la Conférence intergouvernementale de Nice (décembre 2000) un poids supérieur dans l'exécutif de l'Union européenne sous prétexte que sa population compte 20 millions d'habitants de plus que la France. Dernier exemple, si l'on veut bien considérer l'attitude internationale vis-à-vis de la Chine, comment la comprendre sans se rappeler que ce pays demeure le plus peuplé au monde, avec environ 1 265 millions d'habitants ?
Ces quelques éléments étant rappelés, invitons celui qui douterait encore de l'importance géostratégique des réalités démographiques à lire par exemple l'analyse que consacre Gérard-François Dumont, dans son nouveau livre (1), à ce qu'il appelle " l'imbroglio démographique au Proche-Orient ". Qui ne l'a pas lu ne peut comprendre la complexité du conflit israélo-palestinien, mais aussi la complexité des données de ce conflit à l'intérieur de chaque camp.
En géostratégie, la question démographique n'est donc pas marginale, mais elle se trouve au coeur de la connaissance et de la compréhension des phénomènes. C'est pourquoi la lecture du nouveau livre du Recteur Gérard-François Dumont, Professeur à la Sorbonne, Président de la revue Population & avenir, administrateur de la Société de Géographie, nous paraît tout simplement impérative, d'autant que notre auteur explique clairement les phénomènes, et qu'il n'est pas nécessaire d'être un expert en démographie pour comprendre les enseignements qu'il nous livre.
Ayant intitulé ce nouveau livre " Les populations du monde " en utilisant le pluriel, l'auteur ne manque pas d'expliquer pourquoi il est impératif de passer du singulier, le plus souvent usité (la population mondiale), au pluriel. Dans ce but, il propose d'abord un panorama général de la population dans le monde. Ce dernier nous éclaire sur le caractère discontinu des évolutions démographiques depuis le début de l'humanité, et distingue les grands foyers de peuplement qui caractérisent la géographie contemporaine de la population. Enfin, la question des évolutions futures met en évidence combien l'avenir n'est jamais sûr. Dans un deuxième chapitre, l'auteur présente les principaux processus démographiques qui influencent la vie des populations : son résumé de la transition démographique, qu'il préfère d'ailleurs intituler les transitions démographiques, offre l'exposé le plus clair sur cette question dont la discussion est trop souvent réservée aux spécialistes. Puis Gérard-François Dumont résume les nouvelles logiques migratoires qu'il avait présentées de façon plus détaillée dans un précédent livre (2). Enfin, il met en évidence les facteurs expliquant le développement de l'urbanisation et analyse le vieillissement de la population, qui va être un phénomène majeur du XXIème siècle.

Un tour du monde.

Le cadre ainsi défini, nous ayant donné les meilleurs bagages, le tour du monde peut commencer selon un ordre alphabétique, avec dans chaque chapitre, une présentation générale des continents et sous-continents, une explication de l'origine du peuplement, une analyse des spécificités de son identité démographique et une présentation particulière des pays méritant un regard plus approfondi.
Nous voici donc d'abord en Afrique subsaharienne, en train de découvrir les changements dans la fécondité et l'importance des risques sanitaires, tandis que le Nigeria, qui continue de dominer démographiquement ce sous-continent, connaît une situation démographique interférant en permanence avec les problèmes politiques internes. L'Afrique septentrionale, objet du chapitre 4, mérite d'être distinguée de l'Afrique subsaharienne, d'une part parce que la pandémie du sida y est marginale, et d'autre part parce qu'elle connaît une " irrépressible décélération démographique ", illustrée entre autre par la courbe rapidement descendante de la fécondité algérienne. On retiendra aussi de ce chapitre les causes multiformes de l'évolution démographique de ce sous-continent, portées volontairement par le pouvoir politique en Tunisie, mais voulues par le peuple contre le pouvoir politique en Algérie, notamment en raison du contre-choc pétrolier de 1986 qui marque également un tournant en Egypte.
L'Amérique latine ne cesse de réserver des surprises avec les considérables diversités démographiques de ses territoires, une urbanisation à des niveaux équivalents à celles de l'Amérique du Nord, l'importance du géant brésilien et les résultats imprévus concernant les évolutions de Mexico.
Néanmoins, la plus forte croissance démographique des deux derniers siècles revient de loin à l'Amérique septentrionale, et particulièrement à sa partie états-unienne. Gérard-François Dumont montre alors comment des migrations quantitativement marginales sont devenues considérables. Il explique notamment deux éléments peu connus en train de changer la population des Etats-Unis et les raisonnements géopolitiques, par exemple la fin de la politique fermant la migration vers les Etats-Unis à certains pays, et la remontée significative de la fécondité depuis les années 1990, remontée liée en partie à la croissance du poids relatif des Hispaniques. Ce chapitre permet également de préciser l'extraordinaire diversité des cinquante Etats américains, et la signification de l'armature urbaine, dont l'évolution est expliquée comme une pièce de théâtre en cinq actes. Quant au Canada, l'auteur montre combien les caractéristiques de ce pays le placent entre les Etats-Unis et l'Europe.

Les dynamiques et leurs facteurs explicatifs.

Après une présentation globale, l'importance de l'Asie est détaillée dans quatre chapitres traitant de chacun de ses sous-continents, offrant comme précédemment les dynamiques et leurs causes. L'analyse de l'Asie occidentale permet notamment de s'interroger sur la véracité du déterminisme démographique que certains assurent, à tort, donner à certaines religions. En Asie centrale du Sud, nous découvrons combien le sous-continent indien est un kaléidoscope, avec des peuplements fort divers, dont la plus forte densité mondiale, revient au Bangladesh. Ce chapitre montre également l'importance du cheminement démographique de l'Iran au cours de ces dernières années et surtout ses facteurs explicatifs.
Le chapitre sur l'Asie orientale souligne notamment les tribulations de l'évolution chinoise, et atteste que le poids démographique relatif de la Chine dans le monde n'est pas plus élevé au XXIe siècle que dans les siècles antérieurs, et même plutôt moins élevé. Le Japon dispose de la plus grande agglomération mondiale, sans toutefois lui avoir donné un caractère cosmopolite, comme les mégapoles nord-américaines ou européennes. L'étude porte également sur les marques politiques de la population coréenne tandis que la régularité des évolutions taiwanaises contraste avec la dynamique heurtée de la Chine continentale.
L'Asie du Sud-Est présente également une grande diversité au sein de laquelle il faut souligner l'importance de la variété du peuplement du plus grand archipel du monde, l'Indonésie, et l'évolution rapide du pays indochinois le plus peuplé, le Vietnam.
L'avant dernier chapitre présente la " vieille Europe ", le seul continent à accroissement naturel négatif, dont l'organisation démographique de l'espace est très particulière. Ce chapitre se termine par l'examen des causes de la dépopulation du pays le plus vaste du monde, la Russie. Enfin, le dernier chapitre présente l'Océanie et nous découvrons, par exemple, combien les origines du peuplement de l'Australie sont fort différentes de celles de la Nouvelle-Zélande.
Ce tour du monde en 288 pages, dont nous n'avons effectué ci-dessus qu'un rapide survol, se trouve grandement facilité, au cours de ses différentes étapes, par de nombreuses figures et cartes incluant les données les plus récentes, et à la fin de l'ouvrage, par un index comprenant plus de six cents noms géographiques. En enseignant les caractéristiques inédites et les changements fondamentaux que présentent les populations du monde au début du XXIème siècle, le livre de Gérard-François Dumont, est sans équivalent dans la production éditoriale, qu'elle soit française ou étrangère.

         Anselm Zurfluh.


1 Gérard-François Dumont, " Les populations du monde ", Paris, Armand Colin, 2001, 288 pages, 135 F - 20,58 euros - (en librairie ou Info Service Armand Colin - 75 704 Paris cedex 13).
2 Gérard-François Dumont, " Les migrations internationales ", Paris, Sedes.


" L'Amérique-monde ".*
De Guy Millière.

L'élection de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis, le projet de bouclier spatial qui est au coeur de son programme de défense, les débats concernant une mondialisation qui est en fait une américanisation du monde placent " l'Amérique-monde " de Guy Millière au coeur des débats les plus cruciaux de l'actualité.
Le livre constitue sans doute la meilleure introduction à la société américaine disponible aujourd'hui en langue française : tout y est étudié de façon soigneuse, scrupuleuse et détaillée, des politiques économiques à la pauvreté, des questions raciales à la culture, de la politique aux problèmes de défense et de politique étrangère. Plutôt que de nous livrer simplement ses propres analyses, Guy Millière, et c'est cela sans doute qui rend le livre irremplaçable, profite de sa connaissance approfondie du pays pour nous inviter à la rencontre de divers interlocuteurs prestigieux à qui il donne longuement la parole, et qui vont de l'ancien président Ronald Reagan à d'anciens dirigeants de la CIA comme Bill Casey, d'ex-ministres, tels Edwin Meese à des économistes de renommée mondiale comme Gary Becker ou Thomas Sowell. Par certains aspects, " l'Amérique-monde " tout en étant un livre sur les Etats-Unis, est aussi bien davantage : nombre de réflexions et de propositions qui se sont révélées pertinentes en Amérique pourraient l'être ailleurs, pour peu que des hommes politiques lucides et courageux s'en emparent et les utilisent.
" L'Amérique-monde " aide aussi, et de façon magistrale, à répondre à des questions simples mais cruciales : pourquoi les Etats-Unis sont-ils devenus la première puissance de la planète ? Quelles grandes options stratégiques structurent leur politique ? La globalisation est-elle un choix politique, économique et stratégique ou est-elle simplement le fruit de processus technologiques ? L'américanisation du monde en cours n'est-elle pas plus simplement une occidentalisation du monde, et ne nous confronte t-elle pas à la signification et aux enjeux essentiels inhérents à la civilisation occidentale ?
Un livre indispensable pour quiconque veut comprendre le monde contemporain.

* Guy Millière, " L'Amérique-monde ", François-Xavier de Guibert éditeur, 2000.
Le livre peut-être commandé directement à F.X. de Guibert ; 3, rue Jean-François Gerbillon, 75 006 Paris (tél. 01.45.48.97.77). Tout livre commandé sera dédicacé personnellement par l'auteur.


HOME