Un regard sur les derniers ouvrages reçus.
"Les Grandes Questions Internationales depuis la chute du Mur de
Berlin."*
De Thierry Garcin.
Dans ce manuel, dont la lecture est vivement recommandée à quiconque désire
comprendre les évènements contemporains, Thierry Garcin, enseignant à
l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et HEC, puis au Centre d'Etudes
Diplomatiques et Stratégiques, ainsi qu'au pôle Universitaire Léonard de
Vinci, décrit et commente les évolutions majeures des relations
internationales contemporaines. Comme dans l'excellente émission géopolitique
"Les enjeux internationaux", qu'il produit à Radio France depuis
plusieurs années, Thierry Garcin met en perspective, dans son dernier livre,
les dossiers clés de la politique étrangère, et procure des "effets de
loupe" dans chaque domaine traité, directement utilisable par l'étudiant
ou le néophyte.
Sept grandes parties et de nombreuses subdivisions permettent une utilisation
commode de l'ouvrage. Chaque thème essentiel est accompagné de références
bibliographiques récentes. Plus de vingt questions centrales, près de
cinquante encadrés sur des aspects particuliers et une trentaine de cartes
originales facilitent aussi la lecture séquentielle.
Dans la première partie de son remarquable ouvrage, véritable somme de
Relations Internationales, Thierry Garcin étudie tout d'abord les
bouleversements internationaux survenus entre 1989 et 1991, à la suite de la
Chute du Mur de Berlin. Chute des régimes communistes à l'Est, unification de
l'Allemagne, mort de l'ex-URSS et conflits du Golfe sont mis en perspective.
Dans une deuxième partie, l'auteur analyse l'une des mutations majeures de l'échiquier
international de l'après guerre froide : le statut inédit des Etats-Unis comme
unique Superpuissance. Dans la grande tradition de l'analyse stratégique
classique, Garcin décrit les fondements traditionnels de la Puissance, puis
analyse l'originalité de la superpuissance Etats-unienne notamment à travers
les deux mandats de l'ex-président démocrate Bill Clinton, marqués par un
interventionnisme sans précédents.
Dans une troisième partie, Thierry Garcin montre avec raison que l'ère de la
fraternité et de la fin de l'Histoire proclamée par Francis Fukuyama n'est pas
arrivée, et que de nombreux facteurs de déstabilisation persistent, voire même
apparaissent : multiplication des conflits identitaires, revendications
religieuses, migrations et mouvements de population.
Après avoir examiné les différentes tentatives de recomposition régionale,
en particulier à travers les cas de la construction européenne et du processus
de paix au Proche-Orient, l'auteur aborde le thème crucial de la défense dans
les rapports de force internationaux.
Spécialiste des questions de défense et des questions nucléaires (l'auteur
est l'un des disciples du général Pierre-Marie Gallois, et est ancien auditeur
de l'Institut de Hautes Etudes de Défense Nationale.) Thierry Garcin analyse
les conséquences de la fin des rapports Est-Ouest, l'action et l'avenir des
grandes organisations de défense occidentales (OTAN, OSCE, etc), ainsi que la
multiplication des interventions extérieures.
Enfin, après avoir consacré la sixième partie de son impressionnant volume au
rôle des organisations internationales, notamment les faiblesses des Nations
Unies et le rôle des organisations régionales, Thierry Garcin parvient à
maintenir le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page en réservant la
septième partie au thème plus actuel que jamais : la balkanisation versus
mondialisation. Et ce n'est pas le moindre des mérites de l'auteur.
Mesuré, objectif et alimenté par un savoir encyclopédique quasiment illimité,
"Les Grandes Questions Internationales depuis la chute du Mur de
Berlin" a le mérite de ne pas reproduire les lieux communs sur la
mondialisation heureuse. Sans non plus céder au pessimisme excessif et nier le
processus de globalisation dont il prend acte et souligne les aspects positifs,
Garcin étudie en conclusion les conséquences politiques de la balkanisation
qu'il met en parallèle avec celles de la mondialisation, pas toujours synonymes
de paix et de stabilité.
* Thierry Garcin, "Les Grandes Questions Internationales", 198 F,
Editions Economica. (49, rue Héricart, 75015 Paris, www.economica.fr.)
"L'Otan attaque: la nouvelle donne stratégique."*
De Bernard Wicht.
Membre du Service historique de l'armée suisse, Bernard Wicht est, avec
Jean-Jacques Langendorf, qui a d'ailleurs préfacé son dernier ouvrage, l'un
des chefs de file de la pensée stratégique suisse. Il a déjà publié
notamment "L'idée de milice et le modèle suisse dans la pensée de
Machiavel" ainsi que "L'art de la guerre au XXIème siècle."
Dans "L'Otan attaque : la nouvelle donne stratégique." paru juste après
"l'Opération Force Alliée au Kosovo", Bernard Wicht tente
d'expliquer quelles sont les raisons réelles des opérations menées par l'Otan
au Kosovo pendant le printemps 1999. Les dirigeants américains et européens,
relayés par les médias, ont affirmé qu'ils n'avaient d'autre ambition que de
rétablir la paix et les droits de l'Homme, et de voler au secours d'une
population en danger.
Bernard Wicht démontre dans son brillant essai que ces pieux arguments cachent
d'autres motivations stratégiques relevant de la logique militaire et de la
stratégie politique plutôt que d'une volonté proprement humanitaire. Son étude
s'appuie sur l'histoire des révolutions militaires en Occident et sur l'analyse
des relations entre pouvoir et violence. Dans cette perspective, il apparaît
que la guerre de l'Otan était programmée, sous l'impulsion surtout des
Etats-Unis, et qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une transformation radicale de
nos systèmes politiques.
Avec rigueur et objectivité, Bernard Wicht saisit l'occasion des opérations de
l'OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie comme catalyseur pour une
réflexion géostratégique élargie sur la guerre et les relations
internationales à la fin du XX ème siècle. Il décrit d'abord (chapitre 1) la
dimension internationale du conflit et ses conséquences pour la formation de
l'Europe contemporaine en mettant en évidence les motivations profondes qui ont
conduit à l'intervention de l'Alliance atlantique ; la transformation de l'OTAN
et une véritable philosophie de la puissance aérienne jouent à cet égard un
rôle clef.
L'auteur aborde ensuite (chapitre 2) la dimension proprement militaire de
la puissance aérienne avec la confirmation de ce nouvel art opérationnel basé
sur la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM) et les théories du stratège
américain John Warden. Il en expose les conséquences politiques pour les sociétés
et présente, par ailleurs, dans le détail, les armes utilisées ainsi que les
parades mises en oeuvres par le défenseur.
A la lumière de cette double analyse des deux premiers chapitres, c'est
toute la carte géopolitique de l'Europe de l'après-guerre froide qui s'éclaire
: blocs politico-culturels en présence, recomposition des Etats et des
souverainetés, structure et mode de développement des conflits, etc. A l'appui
de ses conclusions, l'auteur recourt aussi bien au processus de formation de
l'Etat moderne en Europe qu'à la vision de l'Histoire des grands spécialistes
américains de cette décennie (de Francis Fukuyama à Samuel Huntington).
En conséquence, à partir de l'étude de l'intervention de l'OTAN,
Bernard Wicht dresse un panorama géostratégique complet du monde occidental au
seuil du troisième millénaire.
* Bernard Wicht, "L'Otan attaque", Georg, Lausanne, 2000, 98 F.
"Ecrits de guerre."*
De Pierre-Marie Gallois.*
Les études que l'on va peut-être lire ont été rédigées entre deux
victoires, l'une consacrant la défaite de l'Allemagne, l'autre celle du Japon,
et aussi après Hiroshima, à l'aube de l'ère nucléaire. Elles forment deux
ensembles bien distincts : l'un traitant des bouleversements consécutifs à
l'après-guerre, l'autre analysant un assaut nocturne contre le IIIe Reich, la
stratégie offensive de la Royal Air Force et les stratagèmes de la défense
utilisés par la Luftwaffe aux abois. En somme deux évocations de la réalité,
l'une s'efforçant d'exposer des idées, l'autre décrivant une gigantesque
machine de guerre en action. Les textes formant la première partie de cet
opuscule ont été publiés par le mensuel "La France Libre" dont André
Labarthe était le directeur et Raymond Aron le secrétaire de la rédaction.
Pour les exilés temporaires que nous étions, cette revue était un lien avec
la patrie occupée par l'ennemi. A ses sommaires figuraient des noms prestigieux
: Bernanos, Roger Caillois, Albert Cohen, Aragon, Edmond Robles, Paul Eluard,
Marcel Arland ; et nous pensions, Jules Roy et moi, que c'était un rare privilège
que d'y être publié. Les articles qui figurent dans les pages suivantes
avaient été précédés de bien d'autres, publiés sans signature par
obligation de réserve. En revanche, au printemps 1945, affecté à l'Etat-major
des Forces Aériennes Françaises Libres, j'obtins du colonel Coustey, chef
d'Etat-major, la permission de signer mes écrits. C'est pourquoi ne sont
rassemblés ici que des textes postérieurs à l'arrêt des hostilités en
Europe. L'un d'eux, non signé afin d'éviter deux mêmes signatures dans un
seul numéro de la revue, celui du 15 septembre 1945, commente Hiroshima et
Nagasaki (août 1945). La seconde partie de ce petit ouvrage décrit une nuit de
bombardements stratégiques de l'Allemagne.
* Pierre-Marie Gallois, "Ecrits de guerre", L'Age d'Homme, Lausanne,
152 pages.
* Général de l'armée de l'air (CR), initiateur de la force de dissuasion française,
renommé pour ses études stratégiques, Pierre-Marie Gallois est notamment
l'auteur d'un traité de référence sur la Géopolitique, réédité à L'Age
d'Homme en 2000. Du même auteur, L'Age d'Homme a également publié plusieurs
essais : "Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident", "Le Sang du Pétrole"
(t. I Irak, t. II Bosnie), "La France sort-elle de l'histoire ?",
"Réquisitoire", ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du
siècle."
"Réquisitoire."*
De Pierre-Marie Gallois.*
Parfois dans notre désarroi, il y a des rencontres d'hommes hors du commun. Ce
sont des témoins qui, par leur exemple, nous incitent à écouter d'abord, et
à notre tour à réfléchir. Le général Gallois est de ces hommes rares.
Premièrement, sa grande curiosité s'accompagne, quel que soit le domaine abordé
(aviation, peinture, géopolitique, presse), de travail et de méthode. Sa
disposition particulière pour l'enseignement lui donne une force de conviction
exceptionnelle : l'on songe aux rencontres historiques où il a convaincu, dans
des contextes difficiles, Guy Mollet puis De Gaulle, de la nécessité de doter
la France d'un armement nucléaire indépendant. Ces qualités s'appuient sur un
tempérament foncièrement réaliste. La délectation romantique pour les causes
perdues lui est étrangère. Le général Gallois est un homme de combat. Sa réflexion
se fonde sur l'observation des faits, d'où son goût pour l'Histoire et la
place qu'il donne au passé dans l'explication des phénomènes contemporains.
Un deuxième trait de caractère transparaît : le sens du service. Le général
Gallois a su inspirer confiance à plusieurs grands hommes de cette deuxième
moitié du XXe siècle : Montgomery, De Gaulle, Norstad, Dassault ont été séduits
par un caractère qui mêle harmonieusement la compétence, la loyauté, et le
tempérament. Sa pondération repose sur une conviction forte qui lui permet de
rester courtois, et ferme face aux contradicteurs. Le général Gallois avait
intitulé une série d'entretiens que nous avions enregistrés : "A l'ombre
des grands hommes." Il a aimé travailler avec ces grandes personnalités
qu'il admirait, et dont il a été le conseiller. Enfin, la ligne de force qui
sous-tend cette vie trop longue, dit-il parfois, puisqu'il assiste au déclin de
son pays, c'est l'amour de la France. C'est à cet homme rare, qui n'est pas un
homme politique, que nous avons posé quelques questions clés sur notre temps
troublé, auxquelles il a répondu en huit essais de géopolitique, sans
concession ni simplification, véritable réquisitoire qui appelle le lecteur à
réfléchir.
Lydwine Helly.
* Pierre-Marie Gallois,"Réquisitoire", Age d'Homme, Lausanne, 2001,
192 pages.
* Général de l'armée de l'air (CR), initiateur de la force de dissuasion française,
renommé pour ses études stratégiques, Pierre-Marie Gallois est notamment
l'auteur d'un traité de référence sur la Géopolitique, réédité à L'Age
d'Homme en 2000. De lui, L'Age d'Homme a également publié plusieurs essais :
"Le Soleil d'Allah aveugle l'Occident", "Le Sang du Pétrole"
(t. I Irak, t. II Bosnie), "La France sort-elle de l'Histoire ?",
ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du siècle" et des
"Ecrits de guerre."
"L'Après-démocratie."*
D'Eric Werner.*
Dans "l'Avant-guerre civile", son précédent ouvrage paru en 1998,
Eric Werner décrivait les relations ambigües qui se sont progressivement
instituées, ces dernières décennies, entre le pouvoir et le désordre. Il
reprend ici ce même thème en l'enrichissant de considérations nouvelles. Le
présent ouvrage rassemble un certain nombre d'études, certaines inédites, les
autres ayant déjà fait l'objet d'une première publication, mais reprises et
retravaillées, toutes centrées sur la question de l'évolution actuelle du régime
occidental et de sa nature profonde. S'appuyant sur les principaux éléments de
la théorie totalitaire, telle qu'elle a été formulée, il y a une
cinquantaine d'années, par Hannah Arendt et d'autres. Eric Werner observe que
nombre de ces éléments sont aujourd'hui directement applicables au régime
occidental. Il souligne par ailleurs la corrélation entre le déclin actuel de
la démocratie et celui de l'Etat-nation. La démocratie moderne est apparue en
Europe à l'époque même où les Etats-nations commençaient à prendre forme,
rien d'étonnant dès lors à ce que la fin de l'Etat-nation coïncide avec
celle de la démocratie. Un autre type de régime s'est aujourd'hui substitué
à la démocratie, peut-être mieux adapté aux exigences d'une société qu'on
pourrait qualifier d'éclatée. La transition s'est d'ailleurs faite en douceur,
sans heurts excessifs, grâce à l'inlassable travail d'explication, tendant à
l'anesthésie collective, des dirigeants et de leurs communicateurs. Résultat
de cette pédagogie : aujourd'hui, au-delà des problèmes de confort et de
survie au jour le jour, personne ne s'inquiète plus de rien. La réflexion de
l'auteur se prolonge en fin de volume par trois études respectivement consacrées
à Proust et Ernst Jünger, au travers desquelles il essaye de dessiner quelques
voies de résistance pratiques.
* Eric Werner,"L'Après-démocratie", L'Age d'Homme, Lausanne, 2001,
160 pages.
* Eric Werner est diplomate de l'Institut d'études politiques de Paris et
docteur ès Lettres. Il a déjà publié, à L'Age d'Homme, "Mystique et
politique" (1978), "De la Misère intellectuelle et morale en Suisse
romande" (1981, avec Jan Marejko), "Le système de trahison"
(1986), "Montaigne stratège" (1996) et "L'Avant-guerre
civile" (1998).
* Eric Werner,"L'Après-démocratie", L'Age d'Homme, Lausanne, 2001,
160 pages.
"L'Avant-guerre civile"*
D'Eric Werner.*
L'ordre se défait, donc se fait dans la mesure même où il s'effiloche, se lézarde,
part en poussières. On rejoint ici la théorie de la main invisible, chère au
libéralisme historique, sauf que la main n'a ici rien d'invisible, elle est au
contraire on ne peut plus visible. Mieux encore, elle ne fait rien pour se
cacher. Le pouvoir encourage donc le désordre, le subventionne même, mais ne
le subventionne pas pour lui-même, ne le subventionne que pour l'ordre dont il
est le fondement, au maintien duquel il concourt. L'ordre par le désordre, voilà
la formule. Désordre politique, mais aussi moral, social, culturel (car tout se
tient en la matière). Autant que possible, le pouvoir s'emploie à brouiller
les cartes, à priver les individus de leurs repères coutumiers. L'objectif est
de les déstabiliser, de les rendre étrangers à leur propre environnement. La
réalité les fuit, leurs sens sont anesthésiés. Ils ignorent d'où ils
viennent et où ils vont, ne savent même pas bien souvent de quoi l'on parle.
Parfois aussi c'est l'émeute, les casseurs entrent en scène. Mais, là encore,
qu'y faire ? Et cette obsession sécuritaire ! Un même mouvement entraîne
ainsi toute chose, seul le pouvoir échappe à l'universelle dissolution.
L'individu se raccroche donc à lui comme à une bouée miraculeuse. C'est son
seul recours, l'unique point fixe émergeant encore dans la tourmente.
* Eric Werner, "L'Avant-guerre civile", L'Age d'Homme, Lausanne, 2000.
* Eric Werner est chargé de cours à l'Université de Genève. Il a déjà
publié, à l'Age d'Homme, "De la misère intellectuelle et morale en
Suisse romande" (avec Jan Marejko), "Mystique et politique",
"Le système de trahison" et "Montaigne stratège."
"L'Europe de Gibraltar à Vladivostok."*
De Frank de La Rivière.
Après le communisme et le nazisme, le "politiquement correct" est la
troisième grande imposture du XXe siècle. Ces trois idéologies reposent sur
des pensées uniques et l'élimination de toute pensée divergente. Le
communisme et le nazisme pratiquaient la liquidation physique de leurs
opposants. Le "politiquement correct" est plus insidieux. Ses conséquences
se révèlent aussi néfastes dans le tiers monde (les pays en voie de développement
comptent 80 % de la population du globe), dans les pays de l'ancienne Union Soviétique
et commencent à déstabiliser l'Europe. Ces trois idéologies sont strictement
de même nature : leurs fins justifient les moyens. Le communisme devait
apporter le bonheur à l'humanité toute entière. Le "politiquement
correct" a la même prétention. Le nazisme fut plus sélectif et visait le
seul bonheur de la race aryenne.
Mais le politiquement correct, en fait, est plus restrictif encore que le
nazisme, car il repose sur l'imposture d'une démocratie mensongère, où les
plus forts font la loi, où de puissants financiers et des médias à leurs
bottes abrutissent, anesthésient et asservissent leurs peuples et tentent
d'imposer leur vision dans le monde entier. L'imposture du politiquement
correct, qui n'est nullement un préalable au développement économique, est en
train de s'évanouir. Fait significatif, les pays pragmatiques de l'Asie émergente
y sont allergiques. La renaissance de l'Europe suppose qu'elle trouve, ou
retrouve, sa voie spécifique. Dans tous les cas de figures, politiquement
correct et démocratie réelle sont incompatibles. Ce court essai, à la lecture
toujours aisée, est une critique décapante du politiquement correct, et un
apport positif pour ceux qui entendent relever le défi posé. L'auteur appelle
à la construction d'une Europe de Gibraltar à Vladivostok.
* Frank de La Rivière "L'Europe de Gibraltar à Vladivostok", L'Age
d'Homme, 128 pages ; Lausanne, 2001.
"La destruction de la France."*
De Jean Claude Barreau.
Ancien Président de l'Office des Migrations Internationales et de l'INED,
conseiller du Président François Mitterrand et de Charles Pasqua, et auteur de
plusieurs ouvrages ayant pour toile de fond l'intégration et les problèmes
d'immigration en général, Jean Claude Barreau nous livre aux Editions "Le
Pré aux Clercs" (2000), un essai tentant de dresser un tableau de la
situation politico-sociale et démographique de la France. Sans porter de
jugements, Barreau constate que, quasi inexistante en métropole y compris
lorsque la France possédait encore des colonies, l'immigration non-européenne
en majorité islamique est devenue prépondérante ces dernières décennies. Il
s'agit incontestablement d'un facteur nouveau, sans précédent dans l'Histoire
de France. Parmi les 6 ou 7 millions d'immigrés et fils d'immigrés naturalisés
français, principalement issus de l'Afrique noire, du Maghreb et des Indes que
recense M. Barreau, le nombre de musulmans en France, Français et étrangers
confondus, s'élèverait à environ 5 millions. La nouvelle caractéristique de
l'immigration récente et de la composition des Nouveaux Français fraîchement
francisés, serait donc l'Islam. En ajoutant à ce facteur celui de l'africanité,
l'immigration étant de plus en plus d'origine africaine, Jean Claude Barreau
constate que la France est de plus en plus une nation métissée. L'ancien
conseiller de Mitterrand et de Charles Pasqua explique que la France ne parvient
plus à contrôler les flux migratoires qui se poursuivent : 120 000 nouveaux
immigrés (réguliers et clandestins confondus) par an. Etudiant le phénomène
de la délinquance, quand il était encore jeune prêtre et qu'il s'occupait des
jeunes loubards, Jean Claude Barreau remarque qu'une véritable crise morale et
identitaire s'est opérée et a transformé les données du problème de la délinquance,
notamment dans son articulation avec le phénomène de l'immigration. L'auteur déplore
que les jeunes délinquants d'origine étrangère, à la différence de leurs prédécesseurs
d'il y a trente ans, souvent étrangers ou fils d'étrangers également, ne se
sentent plus Français. Pour Barreau, la responsabilité de cette fracture
sociale et politique incombe essentiellement aux classes dirigeantes, lesquelles
auraient elles-mêmes perdu tout sentiment national, et toute fierté républicaine
et française. Pourquoi les jeunes Blacks-Beurs ressentiraient-ils un sentiment
de fierté que les dirigeants français n'ont plus eux mêmes, questionne J. C.
Barreau ? interrogé à ce sujet. Pour lui, l'erreur des dirigeants français
est en fait de vouloir imiter le modèle américain d'intégration
communautariste. Barreau affirme que c'est une erreur dans la mesure où les
communautés américaines sont intégrées par un violent patriotisme qui tempère
en quelque sorte le communautarisme et qui n'existe plus en France.
Concernant les rapports entre l'Islam, l'intégration et la délinquance, Jean
Claude Barreau explique que l'islam pose un problème spécifique par rapport à
la Modernité : séparation du temporel et du spirituel, inexistant en Islam ;
inégalité entre hommes et femmes, etc. Cette religion possédant, qui plus
est, une forte tradition de conquête et étant habituée à dominer. Aussi,
l'Islam pose-t-il selon l'auteur, spécialiste de l'Islam, un problème que les
Confucéens asiatiques, ne poseraient pas, le système méritocratique républicain
s'accordant mieux avec la tradition confucéenne. Toutefois, J. C. Barreau
souligne que l'intégration des filles musulmanes dans la République est
globalement réussie et plus aisée que celle des jeunes musulmans, les filles
recevant, en Islam, une éducation particulièrement sévère qui favoriserait,
pour Barreau, l'intégration par la méritocratie, d'où la meilleure réussite
des musulmanes à l'Université par rapport à leurs frères, constatée par
l'auteur. Ces derniers, dans leur société d'origine, passeraient directement
du gynécée aux patriarches, l'autorité sévère des pères équilibrant le
laxisme des mères. En France, par contre, les jeunes hommes musulmans ne
passant plus du gynécée laxiste au système patriarcal, rien ne répondrait
plus à leur besoin d'autorité. Mais Jean-Claude Barreau précise qu'il
refuse de réduire le problème de l'intégration à l'Islam. Pour lui, le problème
central c'est la destruction de la France. Au début du XXème siècle, sous les
différents Jules (Jules Ferry, Jules Grévy, etc), les Nouveaux Français
musulmans n'auraient pas été aisément intégrés à la société française,
explique l'ancien prêtre-ouvrier. Comme le Judaïsme ou les Eglises chrétiennes,
l'Islam aurait parfaitement été capable de s'intégrer, toute religion pouvant
évoluer, surtout sous l'effet des rapports de force et des pressions laïques
de l'Etat républicain. En se dissolvant et en cédant aux revendications
communautaristes, la République n'aurait pas rendu service à l'Islam et aux
Français musulmans, conclut l'auteur, qui craint que l'on a ainsi ouvert la boîte
de Pandore du particularisme et de la dissolution de la République. Barreau
explique que la République française risque de s'effondrer sur elle-même,
avec la disparition progressive de l'Etat et de la justice sociale. Selon lui,
seule une Nation forte peut obliger les citoyens les "bourgeois" à
faire des concessions. Selon M. Barreau, par exemple, l'un des secrets de la réussite
économique et sociale du Japon résiderait dans le fait que les classes riches
devaient acheter en premier japonais, pour le bien de la collectivité. En
termes clairs, pour Jean Claude Barreau, qui utilise un langage à la fois
marxiste et national, le cosmopolitisme serait la fin du pacte social, le
partage du gâteau étant trop lésant pour les pauvres. Au contraire de ce qui
se passe en France, Barreau explique que, de son côté, la classe dirigeante américaine
accepte de concéder à des sacrifices, grâce au patriotisme, car le
patriotisme est, selon l'auteur, le seul contrepoids véritable au
cosmopolitisme des classes bourgeoises. C'est pourquoi, selon lui, la justice
sociale, donc l'intégration, est nécessairement liée au patriotisme et au
civisme. Pour Jean-Claude Barreau, marqué par une forte orthodoxie républicaine
et laïciste, bien qu'étant lui-même ancien prêtre, la France a toujours été
intégrationniste, comme Rome. Pour l'auteur, l'Islam à la française demeure
encore possible, mais les conditions sont plus que jamais une République forte,
qui passerait un compromis avec l'Islam, comme elle a passé jadis des compromis
avec les autres religions.
Barreau explique ainsi que le problème de fond demeure celui de la France. Si
celle-ci subsiste dans son pacte social, dans son pacte national non ethnique,
ainsi que dans son pacte démocratique, statement chères à l'auteur, en ne
retirant pas la souveraineté nationale au peuple, l'intégration des étrangers
et néo-français de confession musulmane pourra se faire. Mais le problème
central demeure celui de la disparition de la Nation. Barreau déplore le fait
que l'Internationalisme a gagné toutes les sphères de la société :
syndicats, enseignement, médias, etc. Le français et l'Histoire de France ont
été pratiquement supprimés des programmes. Invitant les Français à relire
Pierre André Taguieff, l'auteur rappelle que l'immigration ne peut être que
complémentaire : c'est l'enfant autochtone qui doit intégrer l'enfant allogène,
minoritaire, et non l'inverse, sinon les choses peuvent devenir chaotiques.
Eurosceptique comme Charles Pasqua et Jean Pierre Chevènement qu'il estime et
dont il est également proche, Barreau déplore que les lois nationales françaises
sont désormais conçues à Bruxelles par des fonctionnaires anonymes. L'armée
européenne lui paraît impossible. Pour lui, Bruxelles, c'est en fait la fin du
politique. La démocratie a été supprimée depuis l'arrêt Nicolo qui fait que
les Traités internationaux s'imposent aux lois nationales antérieures, ce qui
est pour Barreau proprement inadmissible. La démocratie serait ni plus ni moins
en train d'être progressivement supprimée. Finalement, l'Europe de Bruxelles
peut être analysée comme une machine à détruire la Nation. Un essai
dynamisant et passionnant dont nous recommandons la lecture, même s'il est
permis de ne pas partager toutes les thèses, souvent marquées par un profond
pessimisme, et un parti pris pour la souveraineté. Mais un essai qui mérite d'être
salué pour le courage de ses analyses et la documentation abondante qui le
sous-tend.
Marc d'Anna.
* Jean Claude Barreau, "La destruction de la France", Le Pré aux
Clercs, 2000.
"La France africaine."*
De Jean-Paul Gourévitch.
Expert international et spécialiste des questions africaines, Jean-Paul
Gourévitch, qui enseigne à l'Université Paris XII, qui a déjà écrit dans
nos colonnes (voir Géostratégiques, N° 2, "La politique française face
aux défis africains"), est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages. Il vient
de publier aux éditions "Le Pré aux Clerc" un essai qui a connu un
fort retentissement en France : "La France africaine".
Ayant conduit depuis vingt ans des missions dans toute l'Afrique
francophone pour la Banque Mondiale, l'UNESCO et la Coopération Française,
Jean-Paul Gourévitch nous livre ici une étude traitant à la fois des
questions stratégiques internationales liées au Continent africain et des
questions de politique et même de géopolitique intérieures, l'immigration étant
l'un des problèmes majeures des sociétés européennes occidentales qu'il
convient d'aborder sans tabous et sans faux-semblants, c'est-à-dire de manière
objective et dépassionnée, ainsi que le fait Jean-Paul Gourévitch, qui est également
un expert des questions de communication politique et d'éducation.
En fait, La France africaine est en quelques sortes le "tome
III" d'une série de trois ouvrages consacrés aux thèmes de l'Afrique, de
l'immigration et de l'intégration.
Le premier de la série, intitulé "De l'Afrique française à la
France africaine. Etat des lieux", tente de démontrer que la tragédie
africaine est le défi majeur du XXIème siècle. D'après Gourévitch, les pays
du "pré carré" ont sombré dans la malnutrition, les épidémies et
la corruption. Les Africains y récusent la France, tandis que les Américains
l'évincent.
L'Afrique qui était peuplée de 273 millions d'habitants à l'époque des indépendances
en abrite aujourd'hui 728 millions et en comptera 1 500 millions en 2025.
Comment pourrait-elle les nourrir ? Et comment pourrions nous les accueillir,
questionne Jean Paul Gourévitch ? La médiatisation des sans-papiers de
Saint-Bernard ou des réfugiés rwandais ne fait que conforter les discours réducteurs
des xénophobes ou des "immigrationnistes", que l'auteur renvoie dos-à-dos.
Car d'après Gourévitch, ceux-ci accréditent finalement dans l'opinion l'idée
d'une cause perdue alors que l'Afrique ne manque pas d'atouts.
L'état des lieux sans complaisance et les propositions radicales
que formule Jean-Paul Gourévitch sur le repositionnement de l'aide, le
moratoire de la dette, le contrôle de l'immigration ou la réorientation des
solidarités remettent en cause un certain nombre de lieux communs et peuvent
parfois même déranger. Mais "c'est rarement le malade qui réclame un
traitement de choc", avertit l'auteur.
Dans "l'Immigration, la fracture légale", second essai de la
triade, Jean Paul Gourévitch pose la question suivante : Quelle est aujourd'hui
la situation exacte de l'immigration en France ? Entre les statistiques
officielles incohérentes ou contradictoires et les chiffres gonflés par la
peur ou la xénophobie, le nombre même des immigrés, migrants, résidents
d'origine étrangère, entrés légalement ou clandestinement, reste incertain ,
affirme l'auteur.
L'immigration est devenue un sujet tabou depuis que ce sujet a été récupéré
politiquement et qu'il n'est abordé que par les "immigrationnistes"
de gauche, d'une part, et les xénophobes, de l'autre, que l'auteur renvoie une
fois de plus dos à dos. Pour lui, en effet, il ne fait point de doute que
l'absence de débat laisse le champ libre aux rumeurs et aux thèses extrémistes.
Pourtant, explique Gourévitch, le visage de l'immigration a bien changé
depuis les années 60. "L'immigré-type" n'est plus le travailleur algérien
mais le sans-papiers malien. Ainsi, on serait passé d'une immigration de
travail à une immigration sociale dans un pays qui parvient mal à gérer ses
flux. Et on annoncerait pour demain l'immigration virtuelle.
A la fracture sociale qui sépare les nantis des exclus serait venue s'ajouter
une fracture légale entre ceux qui vivent selon les lois de la République et
ceux qui, à tous les niveaux, profitent de l'état de non-droit. La
conjonction d'une immigration non maîtrisée et de cette fracture légale
serait, selon Gourévitch, particulièrement explosive, et les violences
urbaines n'en seraient que l'écume. L'auteur explique enfin qu'elles sont
pourtant révélatrices de la dérive d'une société dans laquelle "l'Etat
ne parvient plus à faire appliquer ses lois" et assiste, impuissant, à la
montée de l'économie informelle.
Ce livre vous propose un état de lieux objectif sur l'immigration
en France, dans lequel les faits, les chiffres et les prises de position de tous
bords sont passés au révélateur et éclairés par l'histoire et la géographie
des flux migratoires.
Enfin, dans le dernier des trois ouvrages concernant l'immigration et l'Afrique,
intitulé "La France africaine", l'auteur reprend d'emblée la formule
célèbre du Président François Mitterrand "La France du XXIe siècle
sera africaine". Parole prophétique, commente Gourévitch : aujourd'hui
l'ensemble de la communauté black et beur représenterait, selon lui, 8 à 9
millions de personnes. Ils étaient moins de 4 millions en 1975. Ils seront, du
fait de l'immigration et des écarts de fécondité, vraisemblablement plus de
35 millions à la fin du XXIème siècle, affirme-t-il, aux termes d'une démonstration
démographique chiffrée ayant pour principal mérite d'introduire un véritable
débat concernant le chiffres non pas des étrangers, mais des Français issus
de l'immigration africaine ou originaires des Antilles ainsi que des étrangers
en tant que tel, champ d'étude actuellement interdit en France au sein des
administrations ou organismes publics qui y voient un danger de dérive
"ethniciste" instrumentalisable par les mouvements politiques ou les
thèses xénophobes. Pour Gourévitch, c'est justement afin d'éviter le
"retour du refoulé" identitaire et dans le cadre d'une analyse dépassionnée,
meilleure garantie contre les réactions xénophobes ou extrêmes, qu'il
conviendrait de multiplier ce type d'études sur les origines ethno-religieuses
et l'immigration, proposition également soutenue par la démographe de l'INED
Michèle Tribalat.
Au-delà des tabous de la pensée dominante, exclusivement
"immigrationnistes", empêchant par conséquent tout débat objectif,
et les discours simplistes des xénophobes, le livre de Jean-Paul Gourévitch
pose le diagnostic courageux et extrêmement bien documenté d'une société
qui, dans sa composition démographique, sa concentration géographique, ses
circuits économiques, ses choix culturels, sera profondément et de plus en
plus africanisée, ce constat étant dénué ici de toute prise de position.
Aussi l'auteur avertit-il que les mentalités devront s'adapter à des réalités
inédites. Dans la seconde moitié du XXIe siècle, sur la base de l' évolution
actuelle, il naîtra chaque année en France plus de Blacks que de Blancs ou
"Français de souche". L'islam sera probablement devenue la première
religion de France. L'économie informelle aura infiltré tous les circuits de décision.
Comme toujours, Gourévitch se garde de tout parti-pris. Au lecteur de tirer ses
propres conclusions de ces constats précis et documentés. Une étude
passionnante et fondamentale.
* Jean-Paul Gourévitch, "La France africaine", Le Pré aux Clercs,
2001, 130 F.
"Les racines de l'identité européenne."*
De Gérard-François Dumont et alii.
Avec la naissance de la monnaie unique, suite du traité de Nice, 2001 est une
année européenne. Scruter l'avenir de la jeune Union européenne nécessite la
connaissance des racines de l'identité européenne. En effet, cette identité,
toujours en devenir, n'est pas seulement le résultat des décisions
contemporaines, mais se nourrit aux fruits d'héritages multiples et sans cesse
recomposés. Explorer les racines diversifiées de l'identité européenne
supposait une équipe également diversifiée. Le Recteur Gérard-François
Dumont, professeur à la Sorbonne, a donc réuni vingt-deux collaborateurs, de
quinze nationalités différentes, parmi lesquels on trouve un commissaire européen,
des diplomates, des géographes, des historiens, des politologues, des
ethnologues, des philosophes...On devine l'importance du travail de mise en cohérence
qui rend l'ouvrage fort agréable à lire tout en bénéficiant de la pluralité
des apports.
Après l'introduction générale qui présente une analyse détaillée du
contexte de l'identité européenne, la première partie du livre examine tour
à tour les identités de différents pays européens, de l'exception allemande
aux hésitations britanniques. Au fil des quinze chapitres, on découvre par
exemple combien on ne peut être véritablement irlandais qu'en étant européen
; comment la marginalité européenne du Portugal s'est retournée, tant au
profit de ce pays, qu'à celui de l'ensemble de l'Union ; que les Pays-Bas sont
toujours les Provinces-Unies dans leurs différences...Aucune identité
nationale n'est compréhensible sans prise en compte de son tissage dans
l'identité européenne. En même temps, l'identité européenne n'existe qu'à
travers ses identités nationales, régionales et locales. Mais elle n'en est
pas seulement la somme. Aussi, la seconde partie du livre met en perspective les
diverses approches de l'identité européenne : politique, philosophique,
historique, économique, socio-démographique, socio-psychologique, l'aspect géographique
ayant été traité dans l'introduction générale. Chaque approche démontre sa
pertinence. Certes, l'apport politique grec n'est guère contesté, mais il est
important de comprendre comment il peut quasiment disparaître, telle une rivière
souterraine, avant de rejaillir en tant que source. En revanche, il n'était
pas, a priori, évident de trouver en Europe une spécificité démographique.
Or la dynamique des peuplements, tout au long du second millénaire, implique
bien une identité.
En conclusion, Gérard-François Dumont propose douze repères, en insistant
notamment sur la dimension culturelle de l'identité, et sur sa dynamique
permanente : l'identité est à la fois héritage et projet, toujours à découvrir,
à inventer, à réinventer.
Dans sa préface, le dernier Président du Parlement européen, José Maria
Gil-Robles y Gil-Delgado, résume la démonstration centrale du livre :
l'identité européenne est à la fois le fonds commun des différentes identités
qui cohabitent sur notre continent et le résultat des intéractions entre ces
dernières. Une Europe qui ne comprendrait pas un tel enseignement serait
illusion et donc déception. D'où l'importance de prendre en compte les racines
de l'identité européenne pour que l'avenir signifie espoir.
* Gérard-François Dumont et alii "Les Racines de l'identité européenne",
préface de José Maria Gil-Robles y Gil-Delgado, Président du Parlement européen,
Economica, Paris, 396 p, 149 FF (22,70 euros).
Editions Economica, 49, rue Héricart, 75015 Paris. Tél. 01 45 78 12 92 et 01
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Dictionnaire de géopolitique
Aymeric Chauprade-François Thual *
Moins exhaustif et complet que la somme d'Yves Lacoste portant le même
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Thual mérite toutefois d'être lu et étudié, principalement en raison des
incontestables apports de cet ouvrage en matière de concepts et de méthodologie.
Le Dictionnaire de géopolitique propose une méthode et des analyses
permettant de comprendre la marche des événements internationaux, en mettant
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forces entre les Etats...
3. Concepts de la géopolitique : des articles généraux, maritimité,
enclavement, insularité, mondialisation, rapport entre idéologie et géopolitique,
prolifération étatique, minorités, etc. illustrés d'exemples pour comprendre
les situations et les représentations géopolitiques fondamentales.
4. Auteurs : les idées et les modèles développés par les principaux géopoliticiens.
Si la partie méthodologique et conceptuelle est indiscutablement riche
d'enseignements et d'apports nouveaux, c'est selon nous cette quatrième partie
qui est la plus discutable. On reste tout d'abord surpris du peu de lignes
consacrées à l'oeuvre de l'un des plus grands spécialistes français de la
stratégie, Hervé Coutau-Bégarie, dont la remarquable revue animée avec Gérard
Challiand, Stratégique, n'est pas mentionnée. Ensuite, on peut légitimement
être surpris de retrouver un islamologue comme Olivier Roy classé parmi des géopolitologues,
tandis que le général Eric de la Maisonneuve, l'un des grands de la pensée
stratégique et géopolitique, n'est même pas cité, et que l'un des pionniers
de la géopolitique française, Gérard Chaliand, se voit consacré un court
paragraphe et qualifié de " spécialiste des guérillas ", statement
hautement réductrice.
On est aussi en droit de contester les griefs méthodologiques formulés par les
auteurs à l'encontre des conceptions de l'américain Samuel Huntington, accusé
de " globaliser les aires religieuses et d'ignorer les fractures
internes inhérentes à ces espaces civilisationnels ", tels les mondes
musulman ou orthodoxe. Or, qui a lu le Choc des Civilisations de
Huntington ne peut que constater que l'auteur américain prend en considération
les divisions et fractures existant au sein des civilisations, notamment
islamique, civilisation dépourvue, pour Samuel Huntington, " d'Etat phare
" fédérateur, raison de sa faiblesse. Thual et Chauprade affirment que la
méthode huntingtonienne est " aux antipodes de (...) la géopolitique
comme science politique et comme méthode " et qu'elle est "
opposée à la conviction des auteurs selon laquelle la centralité des mécanismes
géopolitiques repose en première instance sur les continuités des Etats
". C'est oublier que la géopolitique n'est pas une science à proprement
parler, qualification toujours prétentieuse en " sciences sociales ",
par définition inexactes, comme l'a dit Yves Lacoste, pour qui la géopolitique
est une méthode, une démarche, qui sert d'abord à " faire
la guerre ", et à tenter d'analyser les conflits et " l'influence
du milieu sur l'homme ", comme l'a montré P. M. Gallois. Mais,
surtout, Thual et Chauprade se fourvoient lorsqu'ils calquent sur leur sujet d'étude
leur propre subjectivité " souverainiste " - réaffirmant avec
autorité la primauté du rôle géopolitique des Etats - et reprochent à
Huntington de nier les facteurs géopolitiques non " civilisationnels
". Ils travestissent d'ailleurs par là la pensée de Samuel Huntington,
lequel reconnaît lui pourtant, dans son Choc des Civilisations, que
" les Etats continueront à être les acteurs majeurs des
relations internationales " avant que le paradigme des civilisations ne
parvienne à supplanter leur rôle prépondérant. En fait, Huntington de "
globalise " pas les aires " civilisationnelles ", mais il montre
que de plus en plus d'Etats s'effondrent du fait de leur hétérogénéité
culturelle, religieuse et identitaire. Le même faux procès est fait au
brillant Xavier Raufer, spécialiste des " nouvelles menaces "
transnationales, et proche du général de la Maisonneuve, accusé de
sous-estimer les " logiques étatiques ", et dont les auteurs omettent
de signaler les deux derniers ouvrages : Dictionnaire des Nouvelles Menaces
(PUF, 1998), La Mafia albanaise (Favre, 2000).
Enfin, il faut féliciter Chauprade et Thual d'avoir rendu hommage au général
Pierre Marie Gallois - et au rôle central de son oeuvre dans la réhabilitation
de la géopolitique - et d'avoir cité sa thèse de 1954 sur la "
Dissuasion du faible au fort ", antérieure aux travaux du général
Poirier qui s'appropria à tort les découvertes du général Gallois, le plus
prestigieux et créatif des stratèges et géopolitologues français.
Aymeric CHAUPRADE est chercheur en science politique à Paris V et enseigne
au Collège Interarmées de Défense. Il étudie notamment les rapports entre
l'Europe et le monde arabe et la géopolitique du monde francophone.
François THUAL enseigne la géopolitique à l'Ecole Pratique des Hautes
Etudes et est directeur d'études au Collège Interarmées de Défense. Il a
entrepris depuis plusieurs années une réflexion de refondation de la géopolitique.
Il signe ici son seizième ouvrage sur ce domaine.
Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 633 p.
$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$$
GEOSTRATEGIQUES N°4 - AVRIL 2001
BIBLIOGRAPHIE -BIBLIOGRAPHY
par Anselm ZURFLUH
***
LES POPULATIONS DU MONDE (Editions Armand Colin)
le nouveau livre de
Gérard-François DUMONT
L'analyse stratégique doit-elle s'intéresser à la démographie ? Une réponse
négative à cette question a déjà été apportée dès 1904 par le géographe
Halford MacKinder : le fondateur de l'école anglo-saxonne de géopolitique,
insistant sur l'importance de l'espace dans son livre Le pivot géographique
de l'Histoire, situe le coeur du monde en Sibérie. Une réponse également
négative a été apportée fréquemment depuis les années 1945, l'essentiel,
pensait-on, résidant dans la puissance nucléaire.
Quelques réalités incontestables
Pourtant, nombre d'événements actuels sont incompréhensibles sans
prendre en compte le facteur démographique. L'indépendance de l'Algérie était
inévitable parce que la proportion des Européens d'Algérie ne cessait de
s'effriter. L'apartheid en Afrique du Sud s'est trouvé démantelé dans un
premier temps vis-à-vis des Métis qui ont atteint une proportion significative
de la population puis vis-à-vis des Noirs dont l'importance relative ne cessait
de croître. Le poids géopolitique de l'Europe ne cesse de s'abaisser, y
compris au sein même du continent européen, depuis que ce continent compte un
solde naturel négatif. En revanche le déclin américain si souvent annoncé a
laissé place à un surcroît de puissance grâce à une dynamique démographique
retrouvée dans les années 1990. L'Allemagne a obtenu à la Conférence
intergouvernementale de Nice (décembre 2000) un poids supérieur dans l'exécutif
de l'Union européenne sous prétexte que sa population compte 20 millions
d'habitants de plus que la France. Dernier exemple, si l'on veut bien considérer
l'attitude internationale vis-à-vis de la Chine, comment la comprendre sans se
rappeler que ce pays demeure le plus peuplé au monde, avec environ 1 265
millions d'habitants ?
Ces quelques éléments étant rappelés, invitons celui qui douterait encore de
l'importance géostratégique des réalités démographiques à lire par exemple
l'analyse que consacre Gérard-François Dumont dans son nouveau livre à ce
qu'il appelle " l'imbroglio démographique au Proche-Orient " : qui ne
l'a pas lu ne peut comprendre la complexité du conflit israélo-palestinien,
mais aussi la complexité des données de ce conflit à l'intérieur de chaque
camp.
En géostratégie, le regard démographique n'est donc pas marginal, mais au
coeur de la connaissance et de la compréhension des phénomènes. C'est
pourquoi la lecture du nouveau livre du Recteur Gérard-François Dumont,
Professeur à la Sorbonne, Président de la revue Population & avenir,
administrateur de la Société de Géographie, nous paraît tout simplement impérative,
d'autant que notre auteur explique clairement les phénomènes et qu'il n'est
nul besoin d'être un expert en démographie pour comprendre les enseignements
qu'il nous livre.
Ayant intitulé ce nouveau livre Les populations du monde en utilisant le
pluriel, l'auteur ne manque pas d'expliquer pourquoi il est impératif de passer
du singulier le plus souvent usité (la population mondiale) à ce pluriel. Dans
ce but, il propose d'abord un panorama général de la population dans le monde.
Ce dernier nous éclaire sur le caractère discontinu des évolutions démographiques
depuis le début de l'humanité et distingue les grands foyers de peuplement qui
caractérisent la géographie contemporaine de la population. Enfin, la question
des évolutions futures met en évidence combien l'avenir n'est jamais sûr.
Dans un deuxième chapitre, l'auteur présente les principaux processus démographiques
qui influencent la vie des populations : son résumé de la transition démographique,
qu'il préfère d'ailleurs intituler les transitions démographiques, offre
l'exposé le plus clair sur cette question dont la discussion est trop souvent réservée
aux spécialistes. Puis Gérard-François Dumont résume les nouvelles logiques
migratoires qu'il avait présentées de façon plus détaillée dans un précédent
livre. Enfin, il met en évidence les facteurs expliquant le développement de
l'urbanisation et décortique ce qu'il faut entendre par le vieillissement de la
population, qui va être un phénomène majeur du XXIe siècle.
Un tour du monde
Le cadre ainsi défini nous ayant donné les meilleurs bagages, le tour du
monde peut commencer selon un ordre alphabétique avec dans chaque chapitre, une
présentation générale des continents et sous-continents, une explication de
l'origine du peuplement, une analyse des spécificités de son identité démographique
et une présentation particulière des pays méritant un regard plus approfondi.
Nous voici donc d'abord en Afrique subsaharienne, en train de découvrir les
changements dans la fécondité et l'importance des risques sanitaires, tandis
que le Nigeria, qui continue de dominer démographiquement ce sous-continent,
connaît une situation démographique interférant en permanence avec les problèmes
politiques internes. L'Afrique septentrionale, objet du chapitre 4, mérite d'être
distinguée de l'Afrique subsahariennne d'une part parce que la pandémie du
VIH/sida y est marginale et d'autre part parce qu'elle connaît une " irrépressible
décélération démographique ", illustrée entre autre par la courbe
rapidement descendante de la fécondité algérienne. On retiendra aussi de ce
chapitre les causes multiformes de l'évolution démographique de ce
sous-continent, portées volontairement par le pouvoir politique en Tunisie,
mais voulues par le peuple contre le pouvoir politique en Algérie, notamment en
raison du contre-choc pétrolier de 1986 qui marque également un tournant en
Egypte.
L'Amérique latine ne cesse de réserver des surprises avec les considérables
diversités démographiques de ses territoires, une urbanisation à des niveaux
équivalents à celles de l'Amérique du Nord, l'importance du géant brésilien
et les résultats imprévus concernant les évolutions de Mexico.
Néanmoins, la plus forte croissance démographique des deux derniers siècles
revient de loin à l'Amérique septentrionale, et particulièrement à sa partie
états-unienne. Gérard-François Dumont montre alors comment des migrations
quantitativement marginales sont devenus considérables. Il explique notamment
deux éléments peu connus en train de changer la population des Etats-Unis à
l'intérieur et en même temps dans ses raisonnements géopolitiques, la fin de
la politique fermant la migration vers les Etats-Unis à certains pays, et la
remontée significative de la fécondité depuis les années 1990, remontée liée
notamment à la croissance du poids relatif des Hispaniques, mais pas
uniquement. Ce chapitre permet également de préciser l'extraordinaire diversité
selon les cinquante Etats américains, et la signification de l'armature
urbaine, dont l'évolution est expliquée comme une pièce de théâtre se déroulant
en cinq actes. Quant au Canada, l'auteur montre combien les caractéristiques de
ce pays le placent entre les Etats-Unis et... l'Europe.
Les dynamiques et leurs facteurs explicatifs
Après une présentation globale, l'importance de l'Asie est détaillée
dans quatre chapitres traitant de chacun de ses sous-continents, et offrant
comme précédemment les dynamiques et leurs causes. L'analyse de l'Asie
occidentale permet notamment de s'interroger sur la véracité du déterminisme
démographique que certains assurent - à tort - donner à certaines religions.
En Asie centrale du Sud, nous découvrons combien le sous-continent indien est
un kaléidoscope, avec des peuplements fort divers, dont la plus forte densité
mondiale, celle du Bangladesh. Ce chapitre montre également l'importance du
cheminement démographique de l'Iran au cours de ces dernières années et
surtout ses facteurs explicatifs.
Le chapitre sur l'Asie orientale souligne notamment les tribulations de l'évolution
chinoise et atteste que le poids démographique relatif de la Chine dans le
monde n'est pas plus élevé au XXIe siècle que dans les siècles antérieurs
et même plutôt moins élevé. Le Japon s'originalise en disposant de la plus
grande agglomération mondiale sans toutefois lui avoir donné un caractère
cosmopolite comme les mégapoles nord-américaines ou européennes. L'étude
porte également sur les marques politiques de la population coréenne tandis
que la régularité des évolutions taiwanaises contraste avec la dynamique
heurtée de la Chine continentale.
L'Asie du Sud-Est présente également une grande diversité au sein de laquelle
il faut souligner l'importance de la variété du peuplement du plus grand
archipel du monde, l'Indonésie, et l'évolution rapide du pays indochinois le
plus peuplé, le Viêt Nam.
L'avant dernier chapitre présente la " vieille " Europe, le seul
continent à accroissement naturel négatif, dont l'organisation démographique
de l'espace est très particulière. Ce chapitre se termine par l'examen des
causes de la dépopulation du pays le plus vaste du monde, la Russie.
Enfin, le dernier chapitre présente l'Océanie et nous découvrons par exemple
combien les origines du peuplement de l'Australie sont fort différentes de
celles de la Nouvelle-Zélande.
Ce tour du monde en 288 pages, dont nous n'avons effectué ci-dessus qu'un
rapide survol, se trouve grandement facilité au cours de ses différentes étapes
par de nombreuses figures et cartes, incluant les données les plus récentes,
et à la fin de l'ouvrage, par un index comprenant plus de six cents noms géographiques.
En enseignant les caractéristiques inédites et les changements fondamentaux
que présentent les populations du monde au début du XXIe siècle, Gérard-François
Dumont nous livre un livre essentiel, sans équivalent dans la production éditoriale,
qu'elle soit française ou étrangère.
Anselm Zurfluh
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" De l'Honneur militaire à l'Honneur politique "
De Pierre-Marie Gallois *
Initiateur de la force de dissuasion française, renommé pour ses études
stratégiques, le général (CR) Pierre Marie Gallois (né à Paris en 1911),
alors qu'il était jeune officier de l'armée de l'air française, a été l'un
des tout premiers à se rendre à Londres, après l'abdication du Maréchal Pétain,
pour offrir ses services aux Forces alliées et au général De Gaulle. Il sert
alors dans la Royal Air Force. Parallèlement, Pierre Marie Gallois écrit très
tôt dans la France Libre, et découvre sa vocation de géopolitologue en
lisant notamment l'ouvrage d'Haford J. Mackinder, Democratics Ideals and
Reality. Lorsqu'explose la bombe d'Hiroshima en 1945, il est l'un des
premiers, bien avant le général Poirier, à repenser la stratégie à la lumière
de cette révolution technologique et militaire que fut l'atome.
Convaincu du fait que la France ne peut rester une grande puissance que si elle
conçoit une nouvelle doctrine de défense, Gallois expose, dans sa thèse
soutenue en 1954, à l'issue de l'Ecole Supérieure de Guerre, sa conception
stratégique de la " dissuasion du faible au fort ". Il s'emploie
alors à convaincre les dirigeants de la IVème République, dont Guy Mollet en
1956, puis le général De Gaulle lui-même, de la nécessité de se doter d'une
force de frappe atomique, garantie de l'indépendance stratégique de la France.
Séduit par les démonstrations de Pierre Marie Gallois, qu'il écoutera
longuement lors d'entretiens privés, De Gaulle fera des thèses de l'ancien
volontaire de la Royal Air Force la nouvelle doctrine stratégique de défense
de la nation, l'argument de l'indépendance de la France ayant été déterminant.
Côtoyant les grands de ce monde, notamment Henri Kissinger ou Raymond Aron, le
général Gallois a su inspirer confiance à plusieurs grands hommes de cette
deuxième moitié du XXe siècle : Montgomery, De Gaulle, Norstad, Dassault ont
été séduits par un caractère qui mêle harmonieusement la compétence, la
loyauté, et le tempérament.
Dans les années 50, Pierre Marie Gallois est affecté à l'OTAN, où il est
chargé de la conception du programme de planification stratégique. Sa théorie
de la dissuasion est à nouveau exposée en 1960, dans Stratégie de l'âge
nucléaire, l'un de ses ouvrages majeurs. Il y développe notamment ses
conceptions du " pouvoir égalisateur de l'atome " et de "
dissuasion proportionnelle ", qui repose sur la capacité d'infliger
des dommages " proportionnés " à la valeur de l'enjeu que l'on représente
aux yeux de l'agresseur potentiel.
Mais Pierre Marie Gallois demeurera toujours un théoricien engagé. Dans son
essai " Adieu aux armées " (1976) ainsi que dans son Livre
noir (1995), il critique les incohérences des choix doctrinaux français en
matière stratégique. En bon général qui se respecte, le général Gallois ne
cessera jamais réellement d'être actif. De son engagement, il témoignera également
dans de nombreux essais ayant pour toile de fond les guerres et les embargos
contre l'Irak et la Serbie, qu'il jugea injustes et improductifs et qu'il
combattra au nom des peuples, victimes innocentes d'enjeux cyniques des grandes
puissances. Outre son ouvrage incontournable : Géopolitique, les voies de la
puissance (Plon, 1990), réédité à L'Age d'Homme en 2000, il a
successivement publié chez le même auteur : "Le Soleil d'Allah aveugle
l'Occident" (1995), "Le Sang du Pétrole" (1996) (t. I
Irak, t. II Bosnie, 1995), "La France sort-elle de l'histoire
?", ainsi qu'un livre de mémoires, "Le Sablier du siècle."
(2000). Plus récemment, il a remis un décapant "Réquisitoire"
ainsi que ses "Ecrits de guerre" (2001, voir Géostratégiques
N° 3), avant de livrer au public son précieux témoignage concernant l'affaire
des pilotes français pris en otage en automne 1995 par les forces serbes de
Bosnie du général Mladiç : De l'honneur militaire à l'honneur politique,
comment on a exploité la libération de deux aviateurs français (Age
d'Homme, 2001).
Dans cet opuscule-témoignage, Pierre Marie Gallois raconte la passionnante
mission qu'il effectua en Bosnie en 1995 sur la demande de la DST et du
Gouvernement français pour libérer les deux otages français. Ecoeuré par les
intrigues politiques et médiatiques qui se greffèrent sur cette mission désintéressée
- Jacques Chirac, Jean Charles Marchiani, Arcadi Gaydamak, Jean François Deniau
et tant d'autres se disputant la paternité de la libération des pilotes sur
son dos - Gallois a décidé de parler et de rétablir la vérité afin de laver
son honneur et celui de l'armée face aux déclarations récentes laissant
penser à nouveau que d'autres personnalités auraient été à l'origine de la
libération des otages français et non lui. L'homme est réputé pour son extrême
modestie. C'est la raison pour laquelle le fait qu'il ne fut jamais remercié
pour cette action héroïque en Bosnie (il se déplaça personnellement alors
qu'il avait des troubles cardiaques), ne suscita point son indignation publique.
Mais depuis les récentes déclarations publiques de certains journalistes et de
personnalités, et étant données les années écoulées depuis, Pierre Marie
Gallois a estimé qu'il pouvait sortir de la réserve à laquelle il s'était
longtemps astreint par modestie autant que par devoir, la mission étant au départ
secrète. " L'exploitation politique de l'interception du Mirage 2000 et
la détention de l'équipage témoignent du degré d'abaissement moral des
" élites " nationales, écrit-il à la fin de son récit.
Nombreux sont ceux qui ont vu dans la triste aventure de nos deux combattants
l'occasion d'attirer sur eux l'attention des foules et de s'attribuer toutes
sortes de mérites, quitte à prolonger les souffrances des deux prisonniers et
les angoisses de leurs familles. Sans vergogne, mensonges, calomnies, désinformation
orchestrée, toute la panoplie de la manipulation des masses a été utilisée
aux dépens de deux hommes qui, au péril de leur vie, accomplissaient leur
devoir " (De l'honneur militaire à l'honneur politique, p 20).
Un témoignage édifiant. Une formidable leçon d'honneur politique et
militaire. Un éclairage inédit sur une affaire encore mal connue.
Alexandre del Valle
* Pierre Marie Gallois, De l'Honneur Politique à l'Honneur militaire :
comment on a exploité la libération de deux aviateurs français, L'Age
d'Homme, 2001.
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" Islamisme-Etats-Unis, une alliance contre l'Europe "
Alexandre del Valle *
Publié pour la première fois en 1998, le livre d'Alexandre del Valle, Islamisme-Etats-Unis
vient d'être réactualisé pour la troisième fois. Traduit en anglais, en
italien, en portugais, en serbo-croate, en bulgare, en allemand et bientôt présenté
au public russe, l'essai géopolitique de del Valle est toujours d'actualité. Résumons
en ici les principales lignes directrices.
Depuis la fin des années soixante-dix, les États-Unis auraient, indirectement
ou directement soutenu la plupart des mouve-ments islamistes sunnites dans le
monde, dans le cadre non seulement de la guerre froide et de la lutte contre
l'empire russo-soviétique, mais également pour contrer l'option chiite
iranienne et empêcher le développement du monde arabe, maintenu dans
l'obscurantisme avec la complicité des partenaires pétroliers fondamentalistes
des Etats-Unis dans le Golfe. Ce constat peut surprendre, si l'on se réfère
aux raids américains contre des bases terroristes d'Oussama Bin Laden
durant l'été 1998, eux-mêmes consécutifs aux attentats anti-américains perpétrés
le 7 août à Dar es-Salam et Naïrobi, à ceux du World Trade Center, ou à
ceux contre le destroyer américain à Aden en automne 2000. Washington a en
outre déclenché depuis plusieurs années une croisade médiatique et levé des
embargos contre la Libye, l'Iran, et le Soudan, États appartenant au courant le
plus révolutionnaire et ouvert de l'islamisme. Mais c'est cet aspect réformiste,
bien plus que le fondamentalisme religieux en tant que tel, qui déplaît à
Washington. Car les États-Unis ont pour priorité de conserver une emprise sur
les réserves d'hydro-carbures du Moyen-Orient. Il s'agit par conséquent de
contrarier les mouvances les plus modernistes (Irak) et révolutionnaires
(Libye, Iran) de l'islam, désireuses d'échapper à "l'impérialisme économique"
américano-saoudien, et de s'appuyer sur les régimes les plus conservateurs
(souvent fondamentalistes) dépendants de l'Occident, afin de renforcer la présence
des sociétés américaines dans ces zones. Ceci permet de comprendre pourquoi
Washington a soutenu, depuis les années 70, des mouvements islamistes sunnites
allant des Frères musulmans syriens aux Taliban afghans et à la Gamaà égyptienne,
en passant par le FIS, les Islamistes bosno-albanais, sans oublier les
Wahhabites saoudiens, précurseurs et financiers de la mouvance islamiste
sunnite. Telle est, en substance, la thèse iconoclaste formulée dans l'essai
d'Alexandre del Valle, jeune chercheur en géopolitique.
Après avoir démontré comment le réveil islamiste a tout d'abord été
encouragé par la traditionnelle diplomatie "confessionnaliste"
anglo-saxonne, intensifiée par les États-Unis au cours de la guerre froide,
afin d'affaiblir l'URSS par la constitution d'une "ceinture verte",
Alexandre del Valle explique, dans la version réactualisée de son essai, en
quoi la chute de l'Union soviétique n'a pas vraiment conduit Washington à
remettre en question son soutien à différents mouvements islamistes. Dans le
cadre d'une véritable guerre économique opposant l'Amérique et
l'Europe, Washington est parfois tenté de tabler sur le "choc de
civilisation" qui oppose en fait plus l'Europe que les États-Unis
(notamment en Asie centrale et en Afrique) aux nations musulmanes, en vertu d'un
passé colonial qu'elles n'ont pas encore pardonné à l'Europe et qui serait
utilisé, côté américain, pour évincer d'Orient et d'Afrique les anciennes
puissances coloniales européennes. " Les "atlantistes" européens
devraient donc prendre conscience, explique Del Valle, que les Américains,
s'ils ne sont pas des "ennemis", n'en défendent pas moins avant tout
- et cela est légitime - leurs intérêts propres, y compris lorsque la défense
de ceux-ci passe par des alliances tactiques avec des régimes que les valeurs
de la nation américaine semblent condamner et qui menacent les Etats européens
".
D'après Del Valle, pareille posture géopolitique est suicidaire à long
terme pour l'Europe. Aussi l'Union européenne et la Russie auraient ils tout
intérêt, en dépit des incontestables différences, à resserrer leurs liens
et à mettre sur pied une sorte de concert des nations d'Europe, afin de réconcilier
les deux poumons du Continent européen, mais aussi pour faire face aux adversités
communes : d'un côté l'hégémonisme américain (Mc World), de plus en
plus belliciste et " unilatéral ", de surcroît tenté de rompre
" l'unité civilisationnelle " (Huntington) de l'Occident, au profit
d'intérêts " globaux " géoéconomiques (hydrocarburiers, Eurasiens
: stratégie US pro-islamique, rivalité Etats-Unis-CEE, etc.), de l'autre le
fondamentalisme islamique sunnite, qui tente d'embraser le Sud et le monde
islamique dans son ensemble, première victime du fanatisme religieux, contre
les nations ex-colonisatrices. En somme, contrebalancer l'Hyperpuissance américaine
en construisant une véritable Europe politique forte et autonome, véritable
gage de paix dans le monde puisque facteur d'équilibre.
Une thèse iconoclaste, dérangeante, même, mais qui a le mérite de poser des
problèmes géopolitiques de fond considérés comme " tabous ".
Alexandre del Valle, Islamisme-Etats-Unis, une alliance contre
l'Europe, préface du général Pierre Marie Gallois, post-face de Jean Pierre Péroncel-Hugoz,
version réactualisée, L'Age d'Homme, 150f.
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" MINORITES ET REGIONALISMES
DANS L'EUROPE FEDERALE DES REGIONS
Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe "
De Pierre Hillard
Cet ouvrage n'est pas recommandé aux lâches, aux centristes, aux adeptes
du Power flowers et autres doux rêveurs adeptes d'un tour d'esprit
condamné par Bossuet de la manière suivante : " Le plus grand dérèglement
de l'esprit consiste à voir les choses telles qu'on le veut et non pas telles
qu'elles sont ". En effet, ce livre révèle à partir de preuves irréfutables
comment l'Allemagne est sur le point d'assurer son hégémonie au sein de
l'Union européenne par la voie politico-juridique en association avec sa
puissance économique et démographique. Bénéficiant d'une préface du député
Paul-Marie Coûteaux, d'une postface de l'universitaire germaniste Edouard
Husson et accepté dans la collection dirigée par Jean-Paul Bled, Directeur du
Centre d'Etudes germaniques de Strasbourg, cet ouvrage dévoile la fantastique
partie d'échec que l'Allemagne mène pour obtenir par les voies énoncées
ci-dessus ce qu'elle n'a pas pu obtenir au cours de deux guerres mondiales.
A la différence du cas français qui a une conception unitaire de l'Etat doublée
d'une vision mono-culturelle, l'Allemagne a toujours reconnu le principe régionaliste
et la variété culturelle officialisée dans le cadre de l'Etat ou plutôt d'un
Reich. Ce phénomène, purement allemand du Moyen-ge jusqu'au XVIIIè siècle,
s'européanise au XIXè siècle suite au réveil des nationalités après les événements
de 1789 et le passage des troupes napoléoniennes. Il consiste dans le cadre fédéral
à établir un Reich européen où toutes les entités ethniques seraient
reconnues au sein de régions autonomes ; l'Allemagne étant bien sûr le maître
d'oeuvre. Par la voie politico-juridique ou militaire, notre voisin d'outre-Rhin
a tenté d'atteindre cet idéal en 1848, durant la première guerre mondiale,
avec la République de Weimar (avec le fameux mémoire du chancelier Gustav
Stresemann du 13 janvier 1925) et même avec l'Allemagne nazie. Dans ce dernier
cas, l'auteur a retrouvé une carte de l'Europe fédérale des régions élaborée
par la Waffen SS. Cette politique reprend une vigueur inattendue dans le cadre
de l'Union européenne. Tous les textes qui posent les fondements d'une Europe fédérale
des régions sont tous allemands : Charte des langues régionales ou
minoritaires, Convention-cadre pour la protection des minorités, Charte de
l'autonomie locale, Charte de l'autonomie régionale et Convention-cadre sur la
coopération transfrontalière (ou Charte de Madrid).
L'obstination allemande à vouloir imposer sa spiritualité politique ne s'arrête
pas là. L'auteur révèle que le ministère de l'intérieur de la République fédérale
d'Allemagne soutient les revendications d'au moins une centaine de minorités en
Europe par l'intermédiaire d'un institut, l'UFCE (Union fédéraliste des
communautés ethniques européennes) dont le siège se trouve à Flensburg. Dans
le cas français, des mouvements autonomistes bretons, flamands,
alsaciens-mosellans et la ligue savoisienne de Patrice Abeille bénéficient de
l'appui généreux de cet institut. " Désireux de dégager le substrat
ethnique de sa gangue étatique ", l'Allemagne bénéficiant d'une unité
ethnique s'appuyant sur le concept du Volk, à la différence des cas
français ou espagnols et encore plus balkaniques, travaille activement à la
parcellisation de l'Europe. L'auteur, dépourvu de toute animosité à l'égard
du monde germanique, s'est contenté de relever méthodiquement toutes les
preuves qui aboutiront à cette situation. D'une certaine manière, ce livre
permet de savoir " à quelle sauce " les Etats participant à
l'aventure européenne seront mangés. Des hommes politiques français dignes de
ce nom et en liaison avec des dirigeants anglais, espagnols, italiens ... etc
doivent désormais monter en créneau et s'opposer à cette mainmise germanique
sur toute l'Europe. Auront-ils ce courage ?
Pierre Hillard, " Minorités et régionalismes, dans l'Europe fédérale
des régions. Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe ",
François-Xavier de Guibert, Paris, 2001, 389 pages.
Pierre Hillard, après des études d'histoire, de sciences politiques et d'études
stratégiques et politiques de défense, se signale par un premier livre qui a
reçu le soutien franc et massif du général Pierre-Marie Gallois.
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BIBLIOGRAPHIE
par Anselm Zurfluh.
" Les populations du monde ".
De Gérard-François Dumont.
L'analyse stratégique doit-elle s'intéresser à la démographie ? Une réponse
négative à cette question a déjà été apportée dès 1904 par le géographe
Halford MacKinder : le fondateur de l'école anglo-saxonne de géopolitique,
insistant sur l'importance de l'espace dans son livre : " Le pivot géographique
de l'Histoire ", qui situe le coeur du monde en Sibérie. Des réponses également
négatives ont été apportées fréquemment depuis les années 1945 ;
l'essentiel, pensait-on, résidait dans la puissance nucléaire.
Quelques réalités incontestables.
Pourtant, bon nombre d'évènements actuels sont incompréhensibles sans prendre
en compte le facteur démographique. L'indépendance de l'Algérie était inévitable
parce que la proportion des Européens d'Algérie ne cessait de s'effriter.
L'apartheid en Afrique du Sud s'est trouvé démantelé dans un premier temps
vis-à-vis des Métis qui ont atteint une proportion significative de la
population, puis vis-à-vis des Noirs dont l'importance relative ne cessait de
croître. Le poids géopolitique de l'Europe ne cesse de s'abaisser, y compris
au sein même du continent européen, depuis que ce continent compte un solde
naturel négatif. En revanche le déclin américain si souvent annoncé a laissé
place à un surcroît de puissance grâce à une dynamique démographique
retrouvée dans les années 1990. L'Allemagne a obtenu à la Conférence
intergouvernementale de Nice (décembre 2000) un poids supérieur dans l'exécutif
de l'Union européenne sous prétexte que sa population compte 20 millions
d'habitants de plus que la France. Dernier exemple, si l'on veut bien considérer
l'attitude internationale vis-à-vis de la Chine, comment la comprendre sans se
rappeler que ce pays demeure le plus peuplé au monde, avec environ 1 265
millions d'habitants ?
Ces quelques éléments étant rappelés, invitons celui qui douterait encore de
l'importance géostratégique des réalités démographiques à lire par exemple
l'analyse que consacre Gérard-François Dumont, dans son nouveau livre (1), à
ce qu'il appelle " l'imbroglio démographique au Proche-Orient ". Qui
ne l'a pas lu ne peut comprendre la complexité du conflit israélo-palestinien,
mais aussi la complexité des données de ce conflit à l'intérieur de chaque
camp.
En géostratégie, la question démographique n'est donc pas marginale, mais
elle se trouve au coeur de la connaissance et de la compréhension des phénomènes.
C'est pourquoi la lecture du nouveau livre du Recteur Gérard-François Dumont,
Professeur à la Sorbonne, Président de la revue Population & avenir,
administrateur de la Société de Géographie, nous paraît tout simplement impérative,
d'autant que notre auteur explique clairement les phénomènes, et qu'il n'est
pas nécessaire d'être un expert en démographie pour comprendre les
enseignements qu'il nous livre.
Ayant intitulé ce nouveau livre " Les populations du monde " en
utilisant le pluriel, l'auteur ne manque pas d'expliquer pourquoi il est impératif
de passer du singulier, le plus souvent usité (la population mondiale), au
pluriel. Dans ce but, il propose d'abord un panorama général de la population
dans le monde. Ce dernier nous éclaire sur le caractère discontinu des évolutions
démographiques depuis le début de l'humanité, et distingue les grands foyers
de peuplement qui caractérisent la géographie contemporaine de la population.
Enfin, la question des évolutions futures met en évidence combien l'avenir
n'est jamais sûr. Dans un deuxième chapitre, l'auteur présente les principaux
processus démographiques qui influencent la vie des populations : son résumé
de la transition démographique, qu'il préfère d'ailleurs intituler les
transitions démographiques, offre l'exposé le plus clair sur cette question
dont la discussion est trop souvent réservée aux spécialistes. Puis Gérard-François
Dumont résume les nouvelles logiques migratoires qu'il avait présentées de façon
plus détaillée dans un précédent livre (2). Enfin, il met en évidence les
facteurs expliquant le développement de l'urbanisation et analyse le
vieillissement de la population, qui va être un phénomène majeur du XXIème
siècle.
Un tour du monde.
Le cadre ainsi défini, nous ayant donné les meilleurs bagages, le tour du
monde peut commencer selon un ordre alphabétique, avec dans chaque chapitre,
une présentation générale des continents et sous-continents, une explication
de l'origine du peuplement, une analyse des spécificités de son identité démographique
et une présentation particulière des pays méritant un regard plus approfondi.
Nous voici donc d'abord en Afrique subsaharienne, en train de découvrir les
changements dans la fécondité et l'importance des risques sanitaires, tandis
que le Nigeria, qui continue de dominer démographiquement ce sous-continent,
connaît une situation démographique interférant en permanence avec les problèmes
politiques internes. L'Afrique septentrionale, objet du chapitre 4, mérite d'être
distinguée de l'Afrique subsaharienne, d'une part parce que la pandémie du
sida y est marginale, et d'autre part parce qu'elle connaît une " irrépressible
décélération démographique ", illustrée entre autre par la courbe
rapidement descendante de la fécondité algérienne. On retiendra aussi de ce
chapitre les causes multiformes de l'évolution démographique de ce
sous-continent, portées volontairement par le pouvoir politique en Tunisie,
mais voulues par le peuple contre le pouvoir politique en Algérie, notamment en
raison du contre-choc pétrolier de 1986 qui marque également un tournant en
Egypte.
L'Amérique latine ne cesse de réserver des surprises avec les considérables
diversités démographiques de ses territoires, une urbanisation à des niveaux
équivalents à celles de l'Amérique du Nord, l'importance du géant brésilien
et les résultats imprévus concernant les évolutions de Mexico.
Néanmoins, la plus forte croissance démographique des deux derniers siècles
revient de loin à l'Amérique septentrionale, et particulièrement à sa partie
états-unienne. Gérard-François Dumont montre alors comment des migrations
quantitativement marginales sont devenues considérables. Il explique notamment
deux éléments peu connus en train de changer la population des Etats-Unis et
les raisonnements géopolitiques, par exemple la fin de la politique fermant la
migration vers les Etats-Unis à certains pays, et la remontée significative de
la fécondité depuis les années 1990, remontée liée en partie à la
croissance du poids relatif des Hispaniques. Ce chapitre permet également de préciser
l'extraordinaire diversité des cinquante Etats américains, et la signification
de l'armature urbaine, dont l'évolution est expliquée comme une pièce de théâtre
en cinq actes. Quant au Canada, l'auteur montre combien les caractéristiques de
ce pays le placent entre les Etats-Unis et l'Europe.
Les dynamiques et leurs facteurs explicatifs.
Après une présentation globale, l'importance de l'Asie est détaillée dans
quatre chapitres traitant de chacun de ses sous-continents, offrant comme précédemment
les dynamiques et leurs causes. L'analyse de l'Asie occidentale permet notamment
de s'interroger sur la véracité du déterminisme démographique que certains
assurent, à tort, donner à certaines religions. En Asie centrale du Sud, nous
découvrons combien le sous-continent indien est un kaléidoscope, avec des
peuplements fort divers, dont la plus forte densité mondiale, revient au
Bangladesh. Ce chapitre montre également l'importance du cheminement démographique
de l'Iran au cours de ces dernières années et surtout ses facteurs
explicatifs.
Le chapitre sur l'Asie orientale souligne notamment les tribulations de l'évolution
chinoise, et atteste que le poids démographique relatif de la Chine dans le
monde n'est pas plus élevé au XXIe siècle que dans les siècles antérieurs,
et même plutôt moins élevé. Le Japon dispose de la plus grande agglomération
mondiale, sans toutefois lui avoir donné un caractère cosmopolite, comme les mégapoles
nord-américaines ou européennes. L'étude porte également sur les marques
politiques de la population coréenne tandis que la régularité des évolutions
taiwanaises contraste avec la dynamique heurtée de la Chine continentale.
L'Asie du Sud-Est présente également une grande diversité au sein de laquelle
il faut souligner l'importance de la variété du peuplement du plus grand
archipel du monde, l'Indonésie, et l'évolution rapide du pays indochinois le
plus peuplé, le Vietnam.
L'avant dernier chapitre présente la " vieille Europe ", le seul
continent à accroissement naturel négatif, dont l'organisation démographique
de l'espace est très particulière. Ce chapitre se termine par l'examen des
causes de la dépopulation du pays le plus vaste du monde, la Russie. Enfin, le
dernier chapitre présente l'Océanie et nous découvrons, par exemple, combien
les origines du peuplement de l'Australie sont fort différentes de celles de la
Nouvelle-Zélande.
Ce tour du monde en 288 pages, dont nous n'avons effectué ci-dessus qu'un
rapide survol, se trouve grandement facilité, au cours de ses différentes étapes,
par de nombreuses figures et cartes incluant les données les plus récentes, et
à la fin de l'ouvrage, par un index comprenant plus de six cents noms géographiques.
En enseignant les caractéristiques inédites et les changements fondamentaux
que présentent les populations du monde au début du XXIème siècle, le livre
de Gérard-François Dumont, est sans équivalent dans la production éditoriale,
qu'elle soit française ou étrangère.
Anselm Zurfluh.
1 Gérard-François Dumont, " Les populations du monde ", Paris,
Armand Colin, 2001, 288 pages, 135 F - 20,58 euros - (en librairie ou Info
Service Armand Colin - 75 704 Paris cedex 13).
2 Gérard-François Dumont, " Les migrations internationales ", Paris,
Sedes.
" L'Amérique-monde ".*
De Guy Millière.
L'élection de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis, le projet de
bouclier spatial qui est au coeur de son programme de défense, les débats
concernant une mondialisation qui est en fait une américanisation du monde
placent " l'Amérique-monde " de Guy Millière au coeur
des débats les plus cruciaux de l'actualité.
Le livre constitue sans doute la meilleure introduction à la société américaine
disponible aujourd'hui en langue française : tout y est étudié de façon
soigneuse, scrupuleuse et détaillée, des politiques économiques à la pauvreté,
des questions raciales à la culture, de la politique aux problèmes de défense
et de politique étrangère. Plutôt que de nous livrer simplement ses propres
analyses, Guy Millière, et c'est cela sans doute qui rend le livre irremplaçable,
profite de sa connaissance approfondie du pays pour nous inviter à la rencontre
de divers interlocuteurs prestigieux à qui il donne longuement la parole, et
qui vont de l'ancien président Ronald Reagan à d'anciens dirigeants de la CIA
comme Bill Casey, d'ex-ministres, tels Edwin Meese à des économistes de renommée
mondiale comme Gary Becker ou Thomas Sowell. Par certains aspects, " l'Amérique-monde
" tout en étant un livre sur les Etats-Unis, est aussi bien
davantage : nombre de réflexions et de propositions qui se sont révélées
pertinentes en Amérique pourraient l'être ailleurs, pour peu que des hommes
politiques lucides et courageux s'en emparent et les utilisent.
" L'Amérique-monde " aide aussi, et de façon magistrale, à répondre
à des questions simples mais cruciales : pourquoi les Etats-Unis sont-ils
devenus la première puissance de la planète ? Quelles grandes options stratégiques
structurent leur politique ? La globalisation est-elle un choix politique, économique
et stratégique ou est-elle simplement le fruit de processus technologiques ?
L'américanisation du monde en cours n'est-elle pas plus simplement une
occidentalisation du monde, et ne nous confronte t-elle pas à la signification
et aux enjeux essentiels inhérents à la civilisation occidentale ?
Un livre indispensable pour quiconque veut comprendre le monde contemporain.
* Guy Millière, " L'Amérique-monde ", François-Xavier de Guibert éditeur,
2000.
Le livre peut-être commandé directement à F.X. de Guibert ; 3, rue Jean-François
Gerbillon, 75 006 Paris (tél. 01.45.48.97.77). Tout livre commandé sera dédicacé
personnellement par l'auteur.