L'économie
américaine : un changement de nature ?
Par :
Thierry Coville,
Economiste au Centrs d'Observation économique de la Chambre de Commerce
L'économie
américaine est entrée dans une phase de ralentissement depuis le deuxième
trimestre de 2000. Cette modération de la croissance ne doit toutefois pas obérer
le fait que l'on est toujours en présence d'un cycle de croissance qui se
distingue par sa longueur exceptionnelle, près de 9 ans. Ce cycle a également
été caractérisé par une inflation restée relativement faible durant cette période,
ce qui a pu donner l'impression que les "butoirs" habituels de fin de
cycle n'existaient plus. Ces caractéristiques du cycle américain ont conduit
certains économistes à considérer que, dans le cas de l'économie américaine,
le cycle de croissance classique avait disparu et que l'on était maintenant
dans une "nouvelle économie" où des phases de croissance plus
longues alterneraient avec des périodes d'atterrissage en douceur. Cette
mutation de l'économie américaine serait due à des facteurs tels que la
globalisation, le développement des Nouvelles Technologies de l'Information et
de la Communication (NTIC), et une nouvelle politique économique. Pourtant, si
l'on ne peut pas nier les évolutions structurelles récentes, il semble qu'il
soit encore trop tôt pour parler de mort du cycle classique. Le premier facteur
qui incite à la prudence vis-à-vis d'une telle analyse est que l'on assiste
depuis le deuxième trimestre de l'année passée à un ralentissement de la
croissance américaine. Ceci signifie que le "vieux" cycle des
affaires n'est pas mort et que l'économie américaine n'est pas uniquement
caractérisée par des cycles d'expansion sans véritable phase de
ralentissement.
I)
Ralentissement de la croissance américaine depuis le printemps
Cette
décélération de l'activité s'est traduite par une moins bonne orientation du
marché du travail. La croissance de l'emploi dans le secteur non agricole a, en
glissement annuel, été ramenée de 2,5 % en mai à 1,6 % en novembre
2000. Jamais la progression de l'emploi n'avait été aussi faible depuis quatre
ans. D'autre part, on constate une réduction des offres d'emplois publiées
dans les journaux. Ce mouvement devrait se poursuivre dans les prochains mois.
L'emploi dans les secteurs de l'intérim et du traitement des données, considéré
comme un indicateur avancé du marché du travail, est en phase de
ralentissement, la progression du nombre total d'employés dans
ces deux branches étant passée, en glissement annuel, de 5,7 % en
septembre à 3,7 % en novembre 2000.
La
dégradation de l'emploi a évidemment grevé le revenus des ménages. Ce
dernier a également été affecté par une réduction des gains de pouvoir
d'achat liées à l'accélération de l'inflation, de 2,2 % en moyenne en
1999 à 3,4 % en 2000 (sur 11 mois en glissement annuel) : la croissance
moyenne du salaire réel a été ramenée de 1,5 % en 1999 à 0,3 % en
2000. En outre, le recul de la
Bourse l'année dernière a conduit à une diminution des effets de richesse.
Cette dégradation des revenus salariaux et patrimoniaux intervenant dans un
contexte d'endettement élevé, les ménages à plus faibles revenus ont vu leur
situation financière fragilisée. Les déclarations de faillite personnelle ont
recommencé à augmenter pour la première fois depuis deux ans et concernent,
pour près de 80 % des cas, des personnes disposant d'un revenu inférieur
au revenu familial annuel médian (50 000 dollars). Dans un tel
environnement, les ménages se sont montrés moins confiants et ont limité leur
consommation : la progression des ventes au détail en volume est passée de 7,3 %
en glissement annuel au premier trimestre 2000, à 1,7 % durant le dernier
trimestre de 2000.
Les
exportations s'affaiblissent également, suite notamment à l'appréciation du
taux de change effectif du dollar. On constate ainsi une très nette diminution
des nouvelles commandes étrangères depuis l'été 2000. Confrontées à cette
diminution de leurs débouchés, les entreprises ont commencé à ralentir leur
effort d'équipement comme l'indique le plafonnement des nouvelles commandes à
l'industrie de biens d'équipement (hors matériel militaire) depuis l'automne
2000.
Mais
il est important de noter que si la croissance semble en train de se modérer
plus fortement que prévu, les autorités ont fait preuve d'une grande réactivité
face à cette situation. Devant ce ralentissement et l'inquiétude grandissante
des marchés financiers, la Réserve fédérale, estimant sans doute que, dans
un contexte de prix du pétrole baissier, la priorité n'était plus la lutte
contre l'inflation, a réduit les taux des fonds fédéraux de 50 points de base
début 2001. Cette décision, qui met fin à la politique de resserrement monétaire
initié à l'automne 1999, signifie en fait l'amorce d'une période de détente
de la politique monétaire. L'institut d'émission américain dispose en fait
d'une certaine marge pour desserrer la politique monétaire. L'inflation, bien
qu'ayant accéléré depuis le début de l'année, reste modérée. La hausse
des prix (hors énergie et produits alimentaires) reste proche de son plus bas
niveau historique avec une progression de 2,6 % en glissement annuel en décembre
2000. Et l'on constate, de plus, un très ralentissement des coûts salariaux
unitaires depuis la mi-1998, la très nette accélération des gains des
productivité faisant plus que compenser la hausse des salaires nominaux.
politique.
Il
en est de même en matière de politique budgétaire, W.G. Bush ayant annoncé
sa volonté de baisser très nettement les impôts (1600 milliards de dollars
sur 10 ans). Il est vrai que, dans ce domaine, des marges sont disponibles
puisque le gouvernement fédéral a enregistré un excédent budgétaire de 2 %
du PIB en 2000. Toutefois, un certain nombre d'éléments pourraient limiter
l'efficacité d'une telle mesure. Il sera tout d'abord difficile de faire
accepter par le Congrès, en dépit d'une majorité républicaine, une baisse
massive d'impôts. On peut noter ainsi que des différences de vue existent
entre le nouveau Président et le gouverneur de la Réserve fédérale qui
estime qu'il faut mieux utiliser les excédents budgétaires actuels pour
rembourser la dette publique. De plus, si une baisse massive d'impôts est votée
par le Congrès, cela pourrait conduire à des tensions sur les taux d'intérêt
à long terme compte tenu de la possible détérioration de l'état des finances
publiques. Or, de telles tensions pourraient peser sur l'activité. Enfin, le
plan de Bush prévoit que l'essentiel de ces baisses d'impôt
interviendra dans 10 ans, ce qui ne permettra pas évidemment de faire
face au ralentissement actuel de l'activité.
Graphique
1 - Inflation sous-jacente
Graphique
2 - Taux de chômage
Graphique
3 - Coût salarial unitaire
Ce
ralentissement de l'économie signifie donc que le cycle de croissance de l'économie
américaine connaît toujours des phases de ralentissement, ce qui va à
l'encontre des thèses les plus optimistes de la nouvelle économie qui prévoyaient
des cycles de croissance presque ininterrompus. Cependant, ce tassement de
l'activité ne doit pas occulter le caractère exceptionnel des performances
enregistrées ces dernières années. Il est donc toujours important de
s'interroger pour savoir si ces résultats signifient que le mode de
fonctionnement de l'économie a radicalement changé.
II
- La thèse de la nouvelle économie
La
longueur du cycle actuel et la faiblesse du rythme d'inflation durant cette
phase expansion ont conduit un
certain nombre d'observateurs à évoquer la fin du cycle traditionnel de l'économie
américaine. Le mode de fonctionnement de l'économie américaine aurait ainsi
profondément changé et l'on serait passé à une "nouvelle économie".
Le cycle de l'économie américaine serait maintenant caractérisé par des
phases de croissance plus longues qui alterneraient avec des phases
d'atterrissage en douceur. On ne serait plus en présence de cycles où
alterneraient des phases d'expansion de huit années au plus et des phases
courtes de forte récession. Cette mutation serait liée à trois types de
facteurs. Tout d'abord, l'économie nationale évolue de manière moins cyclique
que par le passé du fait d'une meilleure gestion des stocks, de la libéralisation
intervenue dans un certain nombre de secteurs (finance, transports, assurance),
du développement des nouvelles technologies qui a induit une hausse de la
productivité du travail, de la part croissante des services dans la production
(et de la diminution corrélative de la part de l'industrie manufacturière,
plus cyclique). En second lieu, la globalisation mondiale a créé de nouveaux
marchés pour les producteurs et de nouveaux centres d'approvisionnement pour
les importateurs. Enfin, la politique économique a permis une plus grande
stabilité du cycle. La politique budgétaire n'est plus utilisée comme un
instrument de réglage[1]
et la politique monétaire utilisant la méthode des frappes préventives a
considérablement réduit la volatilité des taux d'intérêt tout en luttant
avec succès contre l'inflation.
III
- Quelques remarques sur la nouvelle économie
Dans
tous les cas, on ne peut nier que l'économie américaine a connu un certain
nombre d'évolutions structurelles ces dernières années qui ont permis
d'obtenir ces résultats exceptionnels : un cycle de croissance
exceptionnellement long qui a permis de ramener le taux de chômage à son plus
bas niveau depuis la fin des années 1960. En particulier, les résultats
obtenus depuis le deuxième semestre 1999 sont tout à fait remarquables. Durant
le deuxième semestre de 1999 et le premier semestre de 2000, la croissance a
atteint en moyenne par trimestre 6 % en rythme annuel, soit des rythmes d'économies
émergentes. Et ce dynamisme a continué de s'accompagner d'une évolution modérée
des prix. La clef de ces performances a été constituée par de très forts
gains de productivité, la productivité du travail enregistrant une hausse de
près de 4,1 % en glissement annuel en moyenne par trimestre. En fait, on a
assisté à une très nette accélération des gains de productivité du travail
depuis la fin de 1999, ce qui renforce le poids des arguments des partisans de
la nouvelle économie.
Toutefois,
tout en admettant la réalité de ces évolutions, il appartient de relativiser
le discours euphorisant sur le nouveau monde parfait de l'économie américaine.
Longueur
et intensité du cycle de croissance
Le
cycle de croissance actuelle est d'abord exceptionnel par sa durée. Selon le National
Bureau of Economic Research, l'expansion en cours a débuté en mars 1991.
Si l'on prend en compte les derniers chiffres de croissance du PIB disponibles,
la phase actuelle d'expansion est pour l'instant de 114 mois. Or, si l'on se
base sur les cycles de croissance calculés par le National
Bureau of Economic Research, on est donc maintenant en présence du plus
long cycle de croissance depuis la deuxième guerre mondiale. Cependant, il est
intéressant de constater qu'en termes de rythme de croissance moyen, on est
encore loin des rythmes de croissance du début des années 1960. La phase
d'expansion en cours n'est par ailleurs aucunement extraordinaire en termes de
rythme de croissance. Ainsi, si l'on calcule un rythme de croissance moyen par
expansion en reprenant la datation du NBER, on se rend compte que l'expansion
actuelle est, avec celle de 1980-1981, la phase de croissance qui a enregistré
le plus faible rythme de croissance depuis l'après-guerre.
Tableau
1 - Durée des phases d'expansion de l'après-guerre
|
Cycle |
Durée |
|
octobre
1949- juillet 1953 |
45 |
|
mai
1954 - août 1957 |
39 |
|
avril
1958 - avril 1960 |
24 |
|
février
1961 - décembre 1969 |
106 |
|
novembre
1970 - novembre 1973 |
36 |
|
mars
1975 - janvier 1980 |
58 |
|
juillet
1980 - juillet 1981 |
12 |
|
novembre
1982 - juillet 1990 |
92 |
|
mars
1991 - septembre 2000 |
114 |
(a)
Il s'agit du taux de croissance trimestriel du PIB en volume annualisé
On
constate de plus que cette expansion s'est distinguée par un démarrage
particulièrement faible en termes de croissance. C'est manifestement la première
fois depuis la deuxième guerre mondiale que lors d'une phase d'expansion, la
croissance de rattrapage de début de période est aussi faible (cf graphique
1). Il est par ailleurs intéressant de mettre en rapport ce manque de dynamisme
de début de cycle avec le fait que la récession qui l'a précédé de juillet
1990 à mars 1991 a été l'une des plus brèves depuis la deuxième guerre
mondiale (seule la récession intervenue entre janvier 1980 et juillet 1980 a été
plus courte). En fait, les cycles de l'économie américaine semblent caractérisés
depuis le milieu des années 1980 (cf. graphique 1) par une plus faible
amplitude de leurs variations.
Graphique
4 - Croissance du PIB en volume
La
phase de croissance actuelle s'inscrit donc dans une tendance régulière sur
les 50 dernières années qui voient un affaiblissement progressif des rythmes
de croissance. Ce type d'observation apparaît contredire ceux qui pensent que
l'on a enregistré une très forte hausse du rythme de croissance potentielle
ou, qui plus est, estiment que l'on est rentré dans une période de hausse
permanente du taux de croissance potentielle. Ce cycle n'apparaît donc en rien
exceptionnel par ses performances en termes de croissance mais plutôt par sa
stabilité. Est-ce que cela suffit pour évoquer un nouveau type de cycle ? Rien
de sûr en la matière, tant le recul historique par rapport à une expérience
en cours est indispensable.
Un
certain nombre d'interrogations restent également posées quant aux caractéristiques
de ce nouveau type de cycle. En particulier, comment se dérouleraient les fins
de cycle ? Les partisans d'un nouveau type de cycle considèrent qu'il n'y
aurait plus de récession mais des phases d'atterrissage en douceur. Il semble
qu'il faille rester très prudent à ce sujet. En effet, on ne dispose pas du
recul historique suffisant pour se prononcer à ce sujet. En particulier, le
cycle actuel ne nous dit pas grand chose dans ce domaine puisque il a été pour
l'instant constitué uniquement par une phase d'expansion de près de 10 ans.
L'incertitude reste donc grande car si les dernières informations disponibles
semblent confirmer qu'un atterrissage en douceur est en train d'intervenir, les
risques d'un atterrissage plus brutal persistent.
En
fait, la véritable nouveauté du cycle actuel est la fin de l'inflation.
La
faiblesse des tensions inflationnistes constitue en fait l'élément le plus
remarquable de cette période d'expansion. La "Nouvelle économie"
pourrait ainsi croître sur des périodes plus longues sans connaître les
habituelles périodes de récession nécessaires pour "refroidir" l'économie,
faire disparaître les anticipations inflationnistes, retrouver des capacités
de croissance. Toutefois, on peut remarquer dans un premier temps que l'économie
américaine est entrée dans une phase d'inflation faible depuis le début des
années 1980. C'est à cette période qu'a été mise en place une politique monétaire
restrictive qui a contribué à "casser " les anticipations
d'inflation forte d'alors. En outre, les éléments disponibles ne permettent
pas de conclure à une fin définitive de l'inflation. Ainsi, la relation
inverse entre l'inflation et le taux de chômage théorisée par la Courbe de
Phillips semble toujours valable. En fait, des évolutions structurelles ont sûrement
conduit à une diminution du "taux de chômage non accélérateur de
l'inflation" (soit le taux de chômage qui correspond à une inflation
stable) mais ce dernier n'a pas disparu[2].
D'ailleurs un certain nombre d'analyses qui intègrent comme facteurs
explicatifs de l'inflation salariale, les anticipations d'inflation des salariés
et l'écart entre le taux de chômage d'équilibre et le taux de chômage
effectif concluent que, dans ces conditions, la Courbe de Phillips reste un
outil d'analyse valide[3]. On notera également que des facteurs démographiques
tels que la plus grande représentativité de groupes d'ages qui ont
traditionnellement un taux de chômage moins élevé peuvent aussi expliquer la
baisse du taux de chômage d'équilibre.
Graphique
5 - Croissance et inflation
Il
y aurait eu une très forte hausse des gains de productivité du fait du développement
des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC). Cet
argument est en fait le plus important du discours de la
nouvelle économie. La formidable croissance des dépenses des
entreprises en matériel informatique et la diffusion des NTIC à l'ensemble du
processus de production auraient entraîné une accélération durable du progrès
technique et donc de très forts gains de productivité. Les entreprises
seraient maintenant plus efficaces et pourraient dorénavant faire face à des
hausses de salaires tout en maintenant leurs marges. On constate effectivement
une très nette accélération des gains de productivité aux Etats-Unis depuis
le début des années 1990, la hausse de la productivité du travail passant de
0,5 % à la fin des années 1980 à 4,8 % au troisième trimestre de
2000 (en glissement annuel). On sait de plus que le secteur des NTIC contribue
directement à ces bonnes performances en matière de productivité. Ainsi, le
secteur des composants électroniques a enregistré une croissance moyenne
annuelle de sa productivité du travail de 9,5 % durant la période
1988-1996[4].
Toutefois, il faut noter que ces performances en matière de productivité
doivent sans doute beaucoup aux rythmes de croissance élevé enregistrés. Il
faudra donc examiner avec soin l'évolution de la productivité quand la
croissance ralentira. D'autre part, peut-on parler de "nouvelle économie"
alors que les gains de productivité actuels restent inférieurs à ceux du début
des années 1960. Enfin, cette accélération des gains de productivité doit également
beaucoup à des facteurs "classiques" comme les formidables
restructurations qui sont intervenues dans l'industrie manufacturière dans les
années 1980.
Graphique
6 - Productivité du travail
Au
total, si l'on admet sans réserves que l'économie américaine a connu de
profondes mutations structurelles ces dernières années qui ont notamment
conduit à une hausse de son taux de croissance potentielle. Cependant, il est
difficile d'aller plus loin et de conclure que, sous l'impact d'une nouvelle
vague de progrès technique, le mode de fonctionnement de cette économie aurait
complètement changé.
[1] - Il est intéressant de noter que la volonté du nouveau président des Etats-Unis d'utiliser l'instrument budgétaire pour relance l'économie pourrait mettre fin à une telle situation.
[2] - Cf. T. Coville, "L'économie américaine : un changement de nature ?", in Les mutations de l'économie mondiale, C; De Boissieu edit., Economica, 2000, pp. 179-210.
[3] - A. Brender et F. Pisani, Le nouvel age de l'économie américaine, Economica, 1999, pp. 32-35.