Un hommage à la géopolitique,  
par Gérard LARCHER,
Président du Sénat

 

 
 

Le Président du Sénat, Gérard LARCHERa remis, le mercredi 1er juillet 2009, les insignes de Commandeur dans l’Ordre National du Mérite à Monsieur le recteur Gérard-François DUMONT, Professeur à l’Université de Paris-IV Sorbonne, membre du Conseil scientifique de notre revue, dans les Salons de la Présidence du Sénat.

À cette occasion, le président du Sénat a rendu un véritable hommage à la géopolitique. C’est pourquoi la revue Géostratégiques s’honre de publier le discours du Président du Sénat.

 « Je me tourne vers vous, Gérard-François DUMONT, qui êtes promu dans l’Ordre National du Mérite, au grade le plus élevé, celui de Commandeur.

 Institué en 1963 par le Général De Gaulle, l’Ordre National du Mérite récompense les « mérites distingués civils et militaires », pendant que l’Ordre de la Légion d’Honneur récompense les « mérites éminents ». La différence est ténue, vous en conviendrez ; à travers ces deux Ordres, c’est le même engagement au service de la de la République qui se trouve récompensé. Être promu Commandeur dans l’Ordre National du Mérite, c’est bénéficier d’une reconnaissance toute particulière de la République, pour un engagement d’exception au service de nos concitoyens.

 Gérard-François Dumont, je me réjouis d’avoir à présent l’occasion d’honorer une carrière universitaire exceptionnelle, mais aussi l’engagement de l’expert auprès des centres de décisions de la société civile et des pouvoirs publics. Vous êtes un spécialiste très consulté en matière de démographie, de vieillissement de la population, ou plus généralement de migrations humaines.

 Comme l’indique le sous-titre de votre dernier livre de prospective, Populations et territoires de France en 2030, vous voulez que l’avenir des hommes et des territoires soit « le scénario d’un futur choisi » plutôt que subi, et vous avez conçu depuis longtemps votre engagement professionnel en ce sens.

 Vous êtes né en 1948 dans la Creuse, à La Souterraine. Enfant de l’école communale publique, vous partez à Guéret pour vos années de lycée, puis à l’université à Poitiers pour une licence de sciences économiques, et un cursus à l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE). À Paris, vous obtenez un Diplôme d’études supérieures (DES) en sciences économiques, puis une thèse de doctorat ; parallèlement, vous suivez le cursus de Sciences Po. Après un stage au journal Les Echos, vous entrez dans une banque, où vous travaillerez pendant plus de quinze ans.

 Pendant vos rares moments de temps libre, et pour ne pas perdre l’acquis universitaire, vous vous intéressez aux questions de démographie. La rencontre avec le grand démographe et économiste Alfred Sauvy, et l’amitié dont celui-ci vous honore, jouent un rôle décisif dans votre carrière. Economiste de formation, démographe par passion, vous allez en effet devenir l’un des plus grands spécialistes français des questions démographiques et des flux migratoires.

 Gérard-François Dumont, vous êtes aujourd’hui professeur à Paris-IV Sorbonne, à l’UFR « géographie et aménagement », section 23 (« géographie physique, humaine, économique et régionale »). Votre enseignement prépare les étudiants au Master « Aménagement et urbanisme » à finalité professionnelle, au Master « Culture, politique et patrimoine » à finalité recherche, ou bien encore au Master « Mondialisation et dynamique spatiales des pays du Sud ». Ces connaissances sont précieuses dans le monde d’aujourd’hui. À l’enseignement s’ajoutent vos travaux de recherche, matérialisés par une liste de publications impressionnante, la direction des travaux de recherche des étudiants, bien sûr, ainsi que de nombreuses tâches d’administration et de direction. Votre implication au service de l’université française est totale.

 Vos travaux s’étendent du monde rural aux grandes villes, des métropoles régionales françaises à l’Union européenne élargie. Spécialiste des migrations internationales, vous l’êtes aussi du vieillissement en France et en Europe ; géographe expert de la Méditerranée et de l’arc alpin, vous l’êtes aussi de l’Afrique, de la Russie, et bien sûr de la France et de ses territoires. Vous avez le droit d’être fier de l’ampleur et de la diversité de vos travaux. Quelle curiosité intellectuelle inlassable ! Vous avez le souci de toujours remettre en question les connaissances acquises. Quelle ouverture d’esprit également, dont témoignent tant de travaux, et une si riche carrière universitaire !

 Vous avez fondé une nouvelle discipline, que vous avez appelée la « démographie politique ». La démographie éclaire la vie politique des peuples, et vice versa. Votre dernier ouvrage, Géopolitique de l’Europe, est la somme d’un quart de siècle de recherches. À ce propos, vous ne manquez pas de rappeler que dans l’expression « démographie politique », il y a le mot « politique ». Vous le rappelez avec la rigueur de l’homme de science et un souci d’indépendance qui vous honore : « La question qui se pose aux politiques est celle du bien commun, qui suppose (...) de regarder au-delà de la prochaine échéance électorale ». Le souci de l’avenir, voilà ce que vous partagez intensément avec un engagement politique digne de ce nom.

 Spécialiste de démographie politique et de géopolitique, vous avez éclairé l’histoire par la démographie, et la démographie par l’histoire. Ainsi, vous avez dégagé des lois de géopolitique, qui valent pour toutes les populations et en tout temps. Avec la « loi du nombre », par exemple, vous prouvez que la démographie d’une population a des conséquences géopolitiques. Au XXIe siècle, l’une de ces lois a pris une importance nouvelle : il s’agit de la loi des diasporas, dont vous prédisez la généralisation dans le contexte de la globalisation, de l’internationalisation et de la mondialisation – trois processus que vous avez par ailleurs l’habitude de distinguer.

 Vous avez travaillé non seulement à l’extension des connaissances humaines et à l’exploration de nouveaux domaines scientifiques, mais œuvré aussi à la bonne organisation du savoir et à sa diffusion, à travers plusieurs comités scientifiques et groupes d’experts. Depuis 1976, vous êtes Président de l’association pour la recherche et l’information démographiques et, depuis 1980, Président de l’Institut de démographie politique. Démographe, vous êtes depuis 2000 Président de l’alliance « Population et Avenir », directeur de sa revue bimestrielle, et de son site Internet www.population-demographie.org

Géographe, vous êtes aussi administrateur de la Société de Géographie, la plus ancienne société de géographie au monde (sa création date de 1821). Vous êtes également président du Conseil scientifique de la revue Agir, revue de stratégie influente, et membre du conseil scientifique de la revue Géostratégiques.

 En 1996, désigné en conseil des ministres et nommé par décret du Président de la République, vous avez dirigé la politique éducative dans l’académie de Nice, en tant que Recteur – ou Chancelier des universités, l’usage ayant rendu ces deux termes équivalents.

 Directeur de la politique de l’éducation nationale, vous avez également été plusieurs fois choisi pour représenter la science auprès des pouvoirs publics, afin d’assurer le lien entre la connaissance et la décision. Ainsi, vous êtes un expert reconnu auprès du Conseil national de l’information statistique (le CNIS). Parmi les missions qui vous sont chères, on évoquera le souci d’informer le politique, de fonder ses décisions sur une expertise indépendante, et de lui permettre de travailler en réfléchissant au bien commun.

 Vous avez compris l’importance de l’Europe pour la France et ses régions, et posé la question de l’identité de l’Europe dans plusieurs ouvrages (L’identité de l’Europe, 1997 ; Les racines de l’identité européenne, 1999). Sans surprise, vous avez été choisi comme expert auprès du Comité économique et social européen (CESE). Selon vous, l’Europe doit agir prioritairement en faveur de la paix et du développement dans le monde. Vous pointez le risque d’une Europe impériale et soulignez toute l’importance du principe de subsidiarité. Selon vous, l’Europe est forte lorsqu’elle se construit sur une base historique juste, sans renier son identité.

 Auprès des décideurs publics, vous menez encore de nombreuses actions d’information, de sensibilisation et de conseil. Ainsi, vous avez été l’un des premiers à prendre au sérieux la question du vieillissement et à en déployer rigoureusement les conséquences, qui remettent en question les équilibres économiques et sociaux que nous avons connus jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard non plus si le Comité des experts de l’Observatoire des retraites vous compte parmi ses membres.

 J’évoquerai cette ligne directrice de votre vie, de votre pensée et de votre action : rendre la connaissance utile, en lui donnant la forme d’une analyse accessible et indépendante. À maintes reprises, j’ai pu constater personnellement combien vous étiez attaché à ce que la décision politique puisse bénéficier de la connaissance, et combien vous tenez à ce que la connaissance soit un bien partagé.

 Qu’il s’agisse d’économie ou de société, vous soulignez qu’il ne faut jamais oublier le facteur humain. La politique républicaine - selon une vision que je partage - consiste à prendre en compte les différences, et à les rassembler sous un universel commun. Vous pointez le risque que fait peser le communautarisme sur la concorde sociale. Vous avez dénoncé à ce propos le projet de statistiques ethniques, qui ne peut se fonder aujourd’hui sur des chiffres fiables, et surtout qui réduisent l’identité de la personne à un seul aspect. Pour vous, « toute identité authentique est plurielle ». La République ne doit pas faire courir le risque aux identités d’être réduite à une appartenance ethnique.

 Gérard-François Dumont, vous avez la passion de l’enseignement, avec la clarté de la pédagogie qui caractérisent votre pensée et votre parole. Dans l’analyse des réalités démographiques et politiques contemporaines, vous avez fait preuve d’un dynamisme et d’une rigueur exceptionnelles, qui vous ont valu d’être élu professeur à la Sorbonne, et de devenir un expert écouté, auprès de nombreuses instances de réflexion et de décision.

 Par un travail de vulgarisation des savoirs, de représentation et de conseil, vous oeuvrez ainsi au noble idéal de la politique. Vous savez rendre la connaissance utile, en la faisant contribuer au bien commun.

 Votre parcours brillant et généreux vous a permis d’être distingué comme Chevalier de la Légion d’Honneur, de recevoir la Médaille du mérite européen, la grande médaille de la Ville de Paris, et le prix de la Société de Géographie. Officier dans l’Ordre du Mérite, il est logique, et heureux, que vous accédiez aujourd’hui au grade de Commandeur. »

 

Gérard LARCHER

Président du Sénat

 

 

 

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