DES CONCEPTS A CLARIFIER
par le Recteur
Gérard-François DUMONT, Professeur à l'Unversité de Paris-Sorbonne
Au seuil du XXIe siècle, le contexte mondial est dominé par trois phénomènes
nouveaux ou de nature nouvelle dans l'Histoire de l'humanité : la
globalisation, l'internationalisation et la mondialisation. S'interroger sur la
situation planétaire actuelle et future suppose une clarification préalable de
ces trois concepts sans laquelle il est impossible de comprendre le monde
contemporain et les changements géopolitiques actuels.
En outre, cette clarification est d'autant plus nécessaire que les définitions,
implicites ou explicites, utilisées pour ces trois concepts sont souvent
floues, conduisant à des représentations mêlées ou opaques qui ne permettent
pas de faire la lumière sur l'évolution du monde. Ainsi, de nombreuses
analyses et commentaires présentent la " globalisation " (globalization)
comme le résultat d'un appétit insatiable des firmes multinationales. Dans
leur volonté de faire toujours des profits plus élevés, les entreprises
seraient les hérauts de cette globalisation qui correspondraient parfaitement
à leurs attentes : d'une part, la liberté accrue des échanges sur la planète
leur permettrait de choisir les lieux permettant de parvenir aux prix de revient
les plus bas : prix du travail, prix du capital, prix de l'immobilier, prix des
impôts et charges sociales ; d'autre part, cette liberté des échanges leur
permettrait d'élargir sans cesse leur marché à des consommateurs auparavant
enfermés dans des systèmes politiques qui avaient organisés la fermeture
(totale ou partielle) des leurs marchés.
Selon nombre de discours, la moindre difficulté apparaissant dans la vie de nos
sociétés contemporaines - mal-développement dans divers pays et régions,
maladie de la vache folle, marée noire de l'Erika, mévente de tel produit
agricole, suppression d'emplois industriels nécessitée par les besoins de la
productivité... - conduit à dénoncer " la mondialisation ", c'est-à-dire,
selon le sens implicite donné à ce terme, le comportement de firmes ne pensant
qu'à profiter de la globalisation. Ces réflexes souvent conditionnés par les
grands médias conduisent par exemple à se féliciter de l'échec du sommet de
Seattle, dans l'idée qu'il devrait mettre un frein à la voracité des firmes
multinationales, alors qu'il s'agit d'un échec politique.
La réalité nous semble totalement contraire à cette analyse. S'il y a
toujours eu des entrepreneurs curieux de connaître les autres mondes, si le
commerce international s'est développé, plus particulièrement à partir de la
fin du XVe siècle, pour faire circuler des produits nécessaires partout mais
seulement disponibles dans certains espaces (songeons au sel, aux épices, à la
canne à sucre...), la globalisation, qui organise une concurrence permanente
sur des marchés mondiaux, n'a jamais été et n'est jamais pour l'entreprise un
objectif, encore moins un projet. L'idéal pour l'entreprise n'est pas se subir
une concurrence internationale toujours plus vive, mais serait au contraire de
disposer d'avantages concurrentiels permettant de s'approprier sur les marchés
des secteurs ou des niches les moins concurrencés, voire les plus captifs
possible. L'idéal pour l'entreprise n'est pas de subir la pression constante
d'analystes financiers au tempérament vorace et aux exigences sans bornes, mais
serait plutôt d'avoir l'assurance de maintenir une haute rentabilité grâce à
la prépondérance sur un marché protégé. Toutes les stratégies des
entreprises visent donc à acquérir des avantages concurrentiels, de préférence
des niches captives, et, dans le cas contraire, se trouve en échec. La stratégie
de Renault ne consiste pas à souhaiter être concurrencé par Ford ou Toyota
auprès de sa clientèle, mais au contraire de mettre sur le marché des
produits et une image de ses produits ayant pour conséquence d'éloigner la
concurrence de sa clientèle.
Plutôt que de citer l'exemple bien connu de Microsoft qui n'a eu de cesse de se
positionner en situation de quasi-monopole, ce que la justice américaine a fini
par condamner en 2000, prenons l'exemple de la firme McDonald's : son objectif
n'est pas d'oeuvrer pour la globalisation des marchés, c'est-à-dire pour des
marchés de plus en plus ouverts à d'autres sociétés de restauration rapide
existantes ou nouvelles. Bien au contraire, son objectif est de tendre à
obtenir autant que possible une position forte, voire de quasi-monopole sur le
marché de la restauration rapide pour limiter au maximum les risques nés de
l'ouverture des marchés. Que le français José Bové détruise en août 1999
un restaurant McDonald's en construction à Millau (dans l'Aveyron) ou qu'il
plaide à Seattle pour la qualité du roquefort, cela ne porte pratiquement pas
atteinte à McDonald's. En revanche, si José Bové utilisait sa notoriété médiatique
pour créer une chaîne de restauration rapide fondée dans chaque pays sur les
originalités culinaires de chaque terroir, McDonald's aurait du souci à se
faire.
L'objectif de l'entreprise consistant à s'assurer une certaine sécurité économique
facilitant sa rentabilité et sa pérennité est parfois difficile à réaliser
seul. Aussi l'entreprise cherche-t-elle par exemple à obtenir des appuis des
pouvoirs publics : délégation d'une concession exclusive, obtention d'un
monopole, conditions de concurrence apaisée... Une autre méthode consiste à
s'appuyer sur d'autres entreprises du même secteur qui veulent également
limiter les risques de la concurrence et la rentabilité de leurs
investissements : d'où les alliances permettant de stabiliser la compétition
tarifaire, technologique, ou commerciale ; les joint ventures, pour tirer
profit de complémentarités et partager les coûts et les risques sur un projet
donné ; la sous-traitance et la cession de licences, pour limiter le coût en
capital du développement international ; ou les fusions et acquisitions pour
acquérir des tailles critiques rendant la concurrence davantage supportable.
Contrairement à l'idée reçu et souvent répandue, les entreprises sont
pratiquement étrangères au déclenchement et à l'extension du processus de
globalisation qu'elles n'ont généralement pas appelé de leurs voeux. En réalité,
la globalisation découle de décisions politiques, qui, arrivant dans un
contexte de changements géographiques, que nous désignons sous le terme
d'internationalisation, ont pu opérer rapidement et contraindre les entreprises
à revoir leurs stratégies, en leur donnant une dimension mondiale (wordwide
strategy).
La meilleure preuve que la globalisation, qui s'accentue depuis le dernier tiers
du XXe siècle, a été subie et non voulue par les entreprises est l'énorme
choc qu'elle a provoqué chez des firmes géantes qui semblaient aussi fortes et
puissantes que des éléphants. Certaines de ces firmes, comme Pan Am, ont
disparu ou ont dû laisser leur place à d'autres. Quant aux entreprises qui ont
été capables de mettre en oeuvre des stratégies contraintes, puis
interactives, elles se retrouvent dans des situations totalement nouvelles : la
capacité de penser mondial s'est substituée à une approche séquentielle des
marchés, l'entreprise-réseau a remplacé l'entreprise hiérarchisée, le
recentrage sur des compétences-clés a remplacé la diversification rampante ou
choisie sans véritable logique ; la recherche de la taille la plus performante
a succédé à une simple volonté de puissance, et la question de la
localisation des activités est devenue essentielle.
Pour expliciter le résumé ci-dessus de notre analyse, pécisons d'abord les
changements politiques, qui ont fécondé la " globalisation ", puis
les changements géographiques, correspondant à l'internationalisation. Nous
examinerons enfin comment les entreprises modifient leurs stratégies pour
s'adapter à ce nouvel environnement globalisé et international.
1. LES MUTATIONS POLITIQUES : LA " GLOBALISATION "
Fruit de décisions politiques, la globalisation résulte d'un ensemble de décisions
prises à l'échelon mondial, à des échelons régionaux, à des échelons
nationaux ou à des échelons locaux.
Les choix mondiaux pour la globalisation
Dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le monde occidental signe
le GATT dont les principes sont le refus du protectionnisme et une ouverture
progressive des marchés intérieurs. Commence alors, d'abord à un niveau
quantitatif modeste, un développement du commerce international ; le taux
annuel de croissance du commerce international devient supérieur au taux moyen
annuel de croissance économique et représente une proportion croissante des
activités économiques. Nous en sommes aux prémisses de la globalisation, même
si le terme n'est pas encore utilisé, dans une période où les décisions le
concernant sont modestes.
Le traité de Rome de 1957 marque une étape très importante car il montre la
voie d'une globalisation des marchés dans un espace régional et offre un modèle
qui sera imité dans d'autres régions du monde. Le déroulement de cette étape
illustre notre analyse selon laquelle la globalisation tient à des décisions
politiques : ainsi, les dirigeants politiques français signent-ils le traité
de Rome contre l'avis de l'instance représentant les entreprises, le Conseil
national du patronat français. Ce dernier tente de s'opposer à la mise en
oeuvre d'un marché commun, argumentant officiellement que l'économie et les
entreprises françaises sont incapables de résister suffisamment aux nouveaux
concurrents attirés par l'ouverture des frontières, et souhaitant en réalité
conserver les marchés protégés dont ils bénéficient.
Ce qui précède justifie pleinement de définir la globalisation comme l'ensemble
des processus politiques visant à la mise en place d'organisations régionales
des marchés et/ou d'une organisation planétaire unique des marchés, ces
derniers étant de moins en moins segmentés ou rendus hétérogènes par les
frontières existantes entre les espaces nationaux ou régionaux.
Les années et les décennies consécutives au traité de Rome confirment la véracité
de cette définition souvent occultée : tandis que les Six globalisent leur
marché, les Etats-Unis s'inquiètent des progrès économiques d'une Europe qui
commence à s'unifier et réalisent que leur part dans le commerce international
est très modeste par rapport à leur poids économique dans le monde. En fait,
ceci n'est pas anormal, car les Etats-Unis bénéficient d'un vaste territoire
disposant de ressources diversifiées, et sont en conséquence pratiquement
autosuffisants. Contrairement à l'Europe qui est dépendante du reste du monde
pour de nombreuses matières premières et sources d'énergie, les Etats-Unis
n'ont guère besoin d'importer, même s'ils importent par exemple du pétrole
pour économiser leurs propres réserves ; en conséquence, ils n'ont guère la
nécessité d'exporter pour équilibrer leurs importations.
Mais cette réalité ne convient pas à leur stratégie de puissance. Aussi,
sous le président Kennedy, les Etats-Unis décident-ils d'exercer un rôle
majeur dans le commerce international. Le Trade Expansion Act se présente
comme l'acte de naissance de la globalisation mondiale, à l'instar du
traité de Rome, acte de naissance des processus de globalisation régionale. En
effet, précédant le Kennedy Round (1964-1967), et en formant les prémices, le
Trade Expansion Act, voté par le Congrès américain en 1962, décide de
réduire de moitié, par paliers annuels, les droits de douanes sur l'ensemble
des produits importés aux Etats-Unis. Il est suivi au plan international par
l'ouverture de ces discussions visant à ouvrir davantage les marchés, connues
sous le nom de Kennedy round. Puis le Tokyo round aboutit à une réduction non
linéaire des droits de douane (les pays ayant les droits les plus élevés
faisant l'effort le plus important) et à un démantèlement des barrières non
tarifaires. Ensuite l'Uruguay round (1986-1993) aborde la négociation d'aspects
nouveaux, comme le commerce des services (20% du commerce mondial et comprenant
l'industrie cinématographique et l'audiovisuel), les investissements, et le
renforcement de la propriété intellectuelle. Cet Uruguay round, qui s'est
heurté à l'épineuse question des aides et subventions étatiques à
l'exportation accordées aux agricultures nationales, a surtout entraîné la
mise en place, en 1994, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dont les décisions
ont une portée juridique pleine et entière. L'objet de l'OMC consiste en effet
à promouvoir les échanges sur une base non discriminatoire, en mettant en
place un cadre juridique international permettant de réguler le fonctionnement
des marchés et des firmes étendu sur plusieurs pays. Il s'agit entre autre de
modifier, en vue de les éliminer, les politiques sectorielles de protection.
L'échec des négociations de Seattle, à l'automne 1999, n'est qu'une péripétie
car la globalisation ne provient pas uniquement de décisions arrêtées dans un
cadre quasi-mondial, comme celui de l'OMC, mais aussi de décisions régionales,
nationales et locales qui n'ont guère été stoppées par les événements de
Seattle.
Les choix régionaux pour la globalisation
Depuis les années 1960, les décisions politiques multilatérales
conduisant à élargir le champ de la concurrence se multiplient. La formation
d'ensembles économiques régionaux comme l'Union européenne se traduit par de
nouvelles libertés de circulation des hommes et des capitaux, étendant par là
même le champ spatial de la concurrence économique. Le succès économique de
le Communauté économique européenne a encouragé la création d'institutions
se fixant des objectifs équivalents : Mercosur, Alena...
En outre, ces ensembles économiques régionaux ont tendance à s'agrandir au
fur et à mesure que des bouleversements politiques conduisent davantage de pays
à un fonctionnement économique laissant une large place aux mécanismes du
marché. Ainsi l'Union Européenne, issue de l'Europe des Six de 1957,
s'est-elle étendue notamment au Danemark à l'Irlande et au Royaume-Uni en
1973, à la Grèce en 1981, à la Péninsule ibérique en 1986, avant de passer
à quinze le 1er janvier 1995 avec l'adjonction de la Suède, de la Finlande et
de l'Autriche. De façon générale, ces ensembles sont attirants pour les pays
n'en faisant pas encore partie, d'où l'élargissement de leur champ géographique.
Un autre échelon régional qui se dessine réunit des pays non limitrophes
essayant de définir des positions communes afin que les répercutions de la
globalisation sur leurs économies ne soient pas défavorables et si possible
avantageuses. Ainsi huit pays musulmans (Bangladesh, Egypte, Indonésie, Iran,
Malaisie, Nigeria, Pakistan et Turquie) ont signé en février 2001 la Déclaration
du Caire formant un groupe baptisé " D8 " pour le développement dont
l'objet est de défendre une position commune dans les négociations politiques
de l'Organisation mondiale du commerce. Là encore, cette démarche n'a pas pour
objet de réfuter le processus de globalisation mais, au contraire, lui donne
son adhésion, puisque les pays du D8 souhaitent " doubler au cours des
cinq prochaines années le volume de leurs échanges commerciaux " avec
l'ensemble de la planète.
Les décisions nationales ouvrant la globalisation
Conformément à la globalisation planétaire ou à des formes régionales
de la globalisation, l'internationalisation du droit unifie le contexte
juridique des échanges, limitant l'impact des politiques spécifiques des
Etats. En outre, la plupart des Etats affichent une volonté visant à abattre
les frontières économiques et prennent des décisions facilitant l'ouverture
croissante des espaces nationaux aux flux d'échanges de toute nature avec l'extérieur.
Dans cet esprit, la diminution du champ des monopoles nationaux et le développement
des privatisations font entrer progressivement dans un marché concurrentiel
international des secteurs précédemment protégés, comme l'eau, l'électricité,
le téléphone, la poste...Tout ceci facilite les ententes internationales, les
prises de participation croisées, voire les fusions.
Dans le même temps, les législations nationales se libéralisent, ouvrant
davantage les marchés nationaux. Ainsi la France, plutôt hostile encore au début
des années 1980 à l'implantation d'entreprises étrangères et notamment
japonaises, a-t-elle changé d'attitude en 1984 en supprimant une grande partie
du pouvoir de l'Etat dans le contrôle des implantations étrangères. Le
principe de l'autorisation a priori pour les investissements
d'entreprises dont le siège social est dans un pays membre de l'Union Européenne
a été supprimé ; il en est pratiquement de même pour les entreprises extérieures
à l'Union Européenne. Quant aux formalités administratives, elles ont été
simplifiées et accélérées. Les territoires peuvent donc ouvertement susciter
des implantations d'investisseurs étrangers.
Parmi les décisions nationales favorisant la globalisation, il faut citer
l'implosion des régimes communistes, généralement remplacés par des
systèmes politiques favorables au développement du commerce extérieur, ou la
volonté d'ouverture économique de pays comme le Mexique qui adhère au GATT en
1986 ou comme la Chine qui entreprend en 1999 d'adhérer à l'OMC.
|
1 - Les changements politiques : |
L'acceptation de micro-Etats facilitateurs
Enfin, la globalisation est facilitée par des lieux qui s'offrent, grâce
à des réglementations encore moins contraignantes, des règles de gestion plus
souples, ou à des savoir-faire particuliers, pour faciliter les échanges et
notamment les échanges de capitaux. Il s'agit d'une part de pays ayant déjà
acquis de telles compétences (Pays-Bas dans l'accueil de holding, Luxembourg,
Suisse, Monaco ou de places offshore comme Jersey, Guernesey, l'île de Man, les
Bermudes, Curaçao dans les Antilles néerlandaises, les îles Caïman...). Tous
ces sites sont propices au développement de la globalisation parce qu'ils
favorisent les mouvements de capitaux et domicilient des capitaux flottants. Ils
n'existent et ne développent leurs activités que parce que les grands Etats de
la planète leur permettent d'exister, car ils les considèrent utiles au développement
de la globalisation, même s'ils se plaignent le leur concurrence fiscale ou de
leur rôle dans le blanchiment d'argent.
Tout cet ensemble de décisions politiques conduisant à la globalisation s'est
trouvée accélérée parce qu'elle a été portée par la montée des nouvelles
technologies et les mutations géographiques qui y sont liées.
2. LES MUTATIONS GEOGRAPHIQUES : L'INTERNATIONALISATION
En effet, les effets économiques de la globalisation auraient sans doute été
moins rapides si le contexte géographique n'avait pas été marqué par des
changements considérables dans l'espace-temps, que l'on peut désigner de terme
d'internationalisation. L'internationalisation se définit donc comme
l'utilisation d'un ensemble de techniques et de procédés réduisant
l'espace-temps, des échanges de ressources, de biens et des services entre les
territoires de la planète. Il convient d'abord de citer la révolution des
transports matériels et immatériels, facilitant la mobilité du capital
productif et de hommes, ainsi que l'usage concomitant d'une pluralité
d'espaces. Cette internationalisation de l'espace ne doit néanmoins pas laisser
penser à une totale uniformisation de l'espace, notamment en raison du
processus de
métropolisation et plus généralement d'une nouvelle hiérarchisation des
espaces.
|
2 - Les évolutions géographiques |
La révolution des transports
Les progrès des communications sont essentiels. Ils "représentent le
bond en avant le plus marquant" des années 1980 et le changement le plus
radical dans les systèmes de relations à toutes les échelles, locale, régionale,
nationale et internationale", avec "l'épopée du TGV", le
"triomphe des autoroutes", la "multiplication des voies aériennes"
ou les bateaux porte-conteneurs.
Dans le même temps, l'internationalisation de l'économie s'est trouvée
facilitée par la révolution des télécommunications (généralisation du téléphone
automatique et maintenant portable, baisse du coût des communications
internationales en raison de la diffusion du téléphone et des nouveaux moyens
de transmission des messages, diffusion du télex, de la télécopie, réseaux
numériques, internet,...). Les débats sur la rentabilité éventuelle de
l'U.M.T.S. (Universal Mobile Telecommunication System), rendue difficile
en Europe par la taxation des Etats, oublie un élément essentiel, les conséquences
de ce nouveau standard (s'il se généralise) pour faciliter
l'internationalisation. En effet, ce standard signifie non seulement le mariage
de la téléphonie mobile et de l'accès internet à haut débit, multipliant
donc les possibilités de communications planétaires, mais surtout une
compatibilité entre les réseaux téléphoniques américains et européens,
alors que l'actuelle norme européenne numérique G.S.M. (Global System for
Mobile Communications), adoptée en 1987, et qui a supplanté le système
analogique, est incompatible avec le réseau américain.
Cette double révolution des transports, matériels et immatériels, facilite
considérablement la mobilité internationale.
L'élargissement de l'espace économique
La mobilité du capital productif est bien mise en évidence par l'élargissement
de l'espace économique. Deux changements d'échelle doivent être soulignés :
le premier - l'élargissement de l'espace économique - est de nature
essentiellement nationale, avec le passage d'espaces économiques relativement
fermés à des espaces économiques inévitablement ouverts. Un espace économique
se définit comme "un espace hétérogène dont les diverses parties sont
complémentaires et entretiennent entre elles plus d'échanges qu'avec les régions
voisines". Or une rupture, nettement accentuée dans les années 1970,
vient profondément modifier le rapport entre ces deux types d'échange.
Auparavant, dans un monde où les coûts des communications et les durées des déplacements
sont encore élevés, la population privilégie les productions locales car elle
ne peut compter, pour se nourrir, pour se vêtir, pour améliorer ses conditions
de vie, que sur des ressources proches : "Le coût des communications
obligeait naguère les établissements d'une même filière à ne pas être trop
éloignés les uns des autres. Les cycles de transformation restaient généralement
enfermés au sein des espaces nationaux" et souvent à proximité des
sources d'énergie ou de minerais.
L'échange avec l'extérieur de l'espace, qui avait été secondaire, voire
marginal, prend maintenant une importance telle que tout espace économique
s'inscrit désormais dans un système plus large auquel il est lié. Les échanges
concernent bien entendu les marchandises et les services, mais aussi les hommes.
Le second changement d'échelle résultant de la révolution des transports
concerne la mobilité des hommes avec l'élargissement des espaces de vie et de
nouvelles logiques migratoires.
L'élargissement des espaces de vie
La diversification des transports urbains, le développement des
infrastructures autoroutières, les trains à grande vitesse élargissent les
espaces de vie en permettant une périurbanisation des villes, puis des agglomérations.
Cette périurbanisation est bien mise en évidence dans le cas de Paris où l'on
est passé d'une optique purement communale, avec un conseil municipal empêchant
le réseau du métro de sortir des vingt arrondissements, à une optique régionale
avec le prolongement des lignes de métro, la création d'un RER (réseau
express régional), et le développement de liaisons intergares comme EOLE et
METEOR destinées à relier Saint-Lazare à la gare de l'Est et à celle
d'Austerlitz. En septembre 1999, cette volonté régionale est symbolisée
lorsque la Société nationale des chemins de fer S.N.C.F. décide de dénommer
les trains de banlieue sous le générique commercial de " transilien
" (néologisme créé à partir de transport et de francilien)
Simultanément, la diffusion de l'automobile, encouragée par l'amélioration
des réseaux, va dans le même sens en permettant un lieu de résidence plus éloigné
des zones d'emplois, que celles-ci soient en centre-ville ou dans les nouveaux
espaces d'activité situés dans l'espace périurbain.
La périurbanisation d'agglomération, pour laquelle le terme de "
paraurbanisation " paraît un néologisme approprié, qui se développe
notamment grâce à l'automobile, élargit encore plus l'échelle démographique
des pays économiques. Au plan international, la révolution des transports
contribue à de nouvelles logiques migratoires et à une diversité croissante
des types migratoires, dont les migrations managériales et entrepreneuriales.
L'usage concomitant d'une pluralité d'espaces ou "la ville
plurielle"
Au processus d'élargissement des espaces économiques, il faut ajouter
celui de leur diversité géographique. L'espace ne s'est pas seulement élargi,
il s'est également davantage ouvert, en raison des changements survenus dans l'économie
et les transports. En particulier, la notion d'espace-temps s'est, plus que
jamais, substituée à celle de distance. Les hommes sont de moins en moins
enserrés dans un espace continu circonscrit se définissant par la distance
kilométrique qu'il est possible de parcourir en un certain temps, mais dans un
espace discontinu formé par tous les territoires accessibles par un quelconque
moyen de communication (autoroute, fer, air) en un temps limité . Les notions
de distance se sont profondément modifiées. Ce changement est bien symbolisé
en France par l'intitulé de l'association des "villes à une heure de
Paris".
De plus en plus d'individus ont une mobilité géographique hors de l'épure
d'un espace économique polarisé par une ville, et inscrivent leurs activités
dans une pluralité d'espaces économiques, et donc dans une pluralité de
villes: "Une révolution urbaine silencieuse, la ville plurielle"
s'est accentuée depuis les années 1980. Alors que l'échelle spatiale dans la
vie des homme était, en général, limitée à une unité de lieu correspondant
au territoire d'un espace économique et notamment à son espace urbain, l'homme
vit de plus en plus souvent plusieurs villes et non plus seulement la ville :
ville de résidence, ville d'activité, ville de consommation, ville de loisirs,
ville de résidence secondaire... C'est d'ailleurs ce caractère pluriel de la
"consommation" des villes qui conduit chacune d'entre elles à
chercher et à développer sa singularité.
Les cinq éléments d'internationalisation précédemment cités ne signifient
pas une unification économique des espaces car on constate un processus de métropolisation
et de nouvelles hiérarchies spatiales se dessinent.
Le processus de métropolisation
En effet, d'une façon plus générale, se développe un processus de métropolisation,
c'est-à-dire "l'exercice de forces centripètes conduisant à la
concentration des hommes et des activités dans les espaces urbains." Par
exemple, l'installation du standard U.M.T.S. le sera d'abord dans les grandes
villes, premier de rentabilité possible, ce qui ne peut que concourir à la
poursuite de la croissance du taux d'urbanisation du fait de la métropolisation.
Ce processus est lié au besoin d'une main-d'oeuvre large, qualifiée et
flexible, à l'appel de services variés, à la nécessité d'entretenir des échanges
avec une multiplicité de partenaires commerciaux, techniques, institutionnels.
Paul Claval interprète la métropolisation comme le produit de la "géographie
de contacts" révélatrice des besoins nouveaux des entreprises en liaison
avec leurs partenaires. Il note la coïncidence totale entre carte des métropoles
et carte des aéroports.
De nouvelles hiérarchies spatiales
Les conséquences de l'élargissement de l'échelle des espaces économiques
sont triples : d'une part la diffusion spatiale des activités et plus encore
des habitants dans un territoire plus vaste, d'autre part la révolution de la
mobilité conduisant à la ville plurielle, et enfin l'importance grandissante
de la notion de hiérarchie spatiale. En effet, l'interdépendance croissante
entre les espaces crée inévitablement des relations accrues de dépendance.
La caractère de plus en plus international du monde instaure de nouvelles différenciations
spatiales entre les territoires possédant les meilleurs moyens de communication
avec l'économie-monde et les autres, dont les capacités de communication sont
moindres et dont l'activité économique est par conséquent limitée.
Les moyens de communication, créent de nouvelles déformations des espaces, étalant
certains, rétractant d'autres. Dans les relations interurbaines, on constate
une rétractation longitudinale le long des axes de communication, dont la
distance en temps diminue du fait des autoroutes interurbaines, des liaisons aériennes
ou des trains à grande vitesse. Parallèlement, les territoires connaissent une
rétractation transversale : la zone d'influence des nouvelles infrastructures
de transport et de communication est limitée dans l'espace. Les utilisateurs
d'un téléport doivent se regrouper sur les quelques hectares où l'on peut bénéficier
de cet équipement.
La mobilité du capital productif
Le développement des moyens de transport et de leur technologie minore
largement l'incidence du coût du transport dans les décisions économiques des
entreprises. La facilité et la durée du transport importent plus que son coût
stricto sensu. Il devient plus important de mesurer les distances en
temps qu'en kilomètres. La révolution des transports permet une mobilité
considérable, c'est-à-dire internationale, du capital productif. Le transport
n'est plus généralement un facteur déterminant de la localisation. Au
contraire, il est désormais un facteur ouvrant le champ du choix des
localisations.
La territoire qui bénéficie sur son sol de l'implantation de telle ou telle
entreprise n'est plus protégé d'un transfert dans un autre territoire par le
coût de la distance entre cet autre territoire et le marché. Même si cela est
moins vrai pour quelques industries qui ont besoin de localisations très spécifiques
(nucléaire, transformation de pondéreux) ou pour les services de proximité.
L'internationalisation se traduisant par la contraction de l'espace et du temps,
elles entraînent des mutations dans les stratégies et l'organisation des
entreprises contraintes également de s'adapter aux décisions accentuant les
différents niveaux de globalisation, régionaux ou mondiaux.
3. LES MUTATIONS ECONOMIQUES : LA MONDIALISATION OU LES STRATEGIES
MONDIALISEES DES ENTREPRISES
Face à la globalisation et à l'internationalisation des facteurs de
production et de distribution, les entreprises se trouvent contraintes de mettre
en oeuvre de nouvelles stratégies, des stratégies mondialisées, pour réagir
aux risques supplémentaires en découlant. Il conviendrait de réserver
l'emploi du terme mondialisation pour définir les actions des firmes visant
à répondre en tout lieu et sans discrimination particulière de délai et de
prix aux spécificités de la demande, actions nécessitant la mise en oeuvre
des stratégies mondialisées répondant à la globalisation et à
l'internationalisation.. Ces stratégies sont conformes au souci constant de
toute entreprise sur un marché, évoluer plus vite que ses concurrents.
Les risques supplémentaires
Face à la volonté politique de globalisation, les entreprises ont d'abord
eu à faire face à des risques supplémentaires. Le choc a même été terrible
pour plusieurs d'entre elles, à commencer par le numéro un du transport aérien
Pan Am, qui a disparu, ce que personne n'avait jamais imaginé. En 1989, IBM
accumule les déficits et se trouve au bord du gouffre ; General Motors perd l'équivalent
de 9 400 Francs sur chaque voiture vendue aux Etats-Unis. Face à l'instabilité
croissante de l'environnement, de grandes entreprises dégonflent considérablement
leurs effectifs pour accroître leur productivité, et développer leur recours
à la sous-traitance. IBM, General Motors, British Airways, British Telecom,
British Petroleum, Renault, Peugeot,...suppriment massivement des emplois, dans
le cadre d'une stratégie contrainte par la globalisation.
On sait en effet que l'on peut classer les stratégies d'entreprise en trois catégories
: les stratégies volontaristes, lorsque les entreprises décident de faire évoluer
leur environnement ; les stratégies contraintes, lorsque les entreprises n'ont
d'autres choix que de s'adapter à un environnement qui change ; et enfin les
stratégies interactives, consistant à tirer le meilleur parti des mutations de
l'environnement, à orienter à son profit les avantages procurés par la
globalisation en retournant contre ses concurrents ses inconvénients. Or
l'attitude actuelle des entreprises consistant à déployer des stratégies
mondialisées (wordwilde strategy) ne découlent pas d'abord de choix
volontaires, mais davantage des contraintes nouvelles du monde. Les entreprises
ont dû et doivent s'adapter aux décisions politiques qui organisent la
globalisation et aux mutations géographiques nées avec les nouvelles
technologies. Puis les stratégies initiales de contraintes laissent la place à
des stratégies interactives consistant à penser mondial, à se centrer sur ses
compétences-clés, à privilégier les fonctionnements réticulaires visant à
passer d'un fonctionnement multidomestique à une entreprise réseau.
Penser mondial
La nécessité de penser mondial est impérative puisque les risques subis
par l'entreprise ont désormais des sources régionales ou mondiales. Par
exemple, l'entreprise française des années 1970 se souciait principalement des
distorsions de concurrence créées par les pouvoirs publics français au profit
des entreprises nationalisées, bataillaient avec l'administration française
qui contrôlait les prix de vente des produits, s'inquiétaient de programme électoraux
prévoyant la nationalisation d'entreprises ou de fournisseurs... Aujourd'hui,
le climat économique dépend également et parfois surtout de décisions prises
à Bruxelles, à New York, à Genève (l'OMC), à Tokyo, à Pékin,...
Le centrage sur les compétences-clés
Vouloir tout faire, c'est mal faire. La globalisation impose d'être
terriblement compétent sur son marché, et donc de ne pas disperser ses forces
sur divers marchés, d'autant qu'il faut aussi toujours conserver le maximum de
forces disponibles pour les inévitables réorientations qui se révéleront nécessaires.
C'est pourquoi des firmes vendent des filiales rentables trop éloignées de
leur vocation principale. Elles se recentrent sur un ou plusieurs métiers sur
lesquelles elles disposent de leur meilleure position compétitive : par exemple
des groupes chimico-pharmaceutiques se spécialisent dans une seule de ces deux
activités.
L'externalisation
Ce recentrage a un corollaire : l'externalisation de toutes les productions
qui ne sont pas l'essence de la vocation de l'entreprise ; cela permet par
exemple de réduire les coûts internes qui étaient liés à l'organisation
auparavant hiérarchisée de la firme. A la différence de la sous-traitance
classique, l'externalisation consiste à confier à un prestataire externe la
responsabilité d'une fonction de l'entreprise (et non seulement la fabrication
d'un sous-produit), quitte parfois à transférer aussi les actifs et le
personnel concernés. Les entreprises y voient le moyen de mieux affronter la
globalisation et les mutations économiques en devenant plus flexibles et plus réactives.
Hormis les services de base, tels la restauration ou le nettoyage, les
technologies de l'information (services informatiques) et les télécommunications
sont actuellement les fonctions les plus souvent externalisées à l'échelle
mondiale. A l'avenir, on pourrait ainsi imaginer que les grandes entreprises
automobiles se contentent du coeur de leur métier : concevoir des automobiles
et les commercialiser.
Cette externalisation des activités des firmes consiste à répondre à un
autre élément stratégique : avoir une taille efficace.
La montée des entreprises-réseaux
Comme précisé ci-dessus, les stratégies mondialisées signifient que les
firmes doivent chercher à répondre en tout lieu et sans discrimination
particulière de délai et de prix aux spécificités de la demande ; les stratégies
sont donc au-delà de la simple volonté d'exportation des années 1960, qui était
gérée par un centre unique, et au-delà du stade des entreprises
multinationales des années 1970, organisée selon un édifice hiérarchisé
depuis la société-mère. La firme mondialisée anime un réseau d'établissements
bénéficiant d'une large autonomie de production et de commercialisation.
Il s'agit de passer à l'entreprise internationale du troisième type. Le
premier type se crée par adjonction de filiales étrangères qui fonctionnent
de façon relativement autonome dans le cadre d'entreprises multidomestiques.
Puis l'idée - deuxième type - consiste à mettre en oeuvre des firmes à intégration
simple : le holding du groupe exerce un rôle majeur pour les décisions stratégiques,
les options de recherche, la conception des produits, mais les activités dans
les différents pays sont étroitement coordonnées de manière à tirer le
meilleur parti des compétences et des ressources locales. Dans l'entreprise
internationale du troisième type, il n'y a pas a priori de répartition
fonctionnelle ; chaque filiale étrangère peut se voir confier un rôle leader
pour certaines activités et un rôle de support pour d'autres à l'intérieur
de la firme. Cette dernière fonctionne en réseau et le rôle de chaque noeud
du réseau peut évoluer en fonction des nécessités.
En outre, la poursuite de la compétitivité consiste à optimiser les
recherches, les méthodes de management, les sources de financement. Trois
centres de recherche dispersés dans le monde fonctionnant en réseau sont plus
productifs qu'un unique centre de recherche nécessitant une organisation plus
lourde et moins à même d'extraire la richesse de localisations différentes.
Cherchant à s'adapter à un environnement globalisé, les entreprises
s'appuient à la fois sur la dimension mondiale de leur marché et sur les
avantages à tirer des réseaux transnationaux d'établissements. Ceci est
particulièrement vrai en ce qui concerne les unités de production d'une même
entreprise qui sont désormais mises en concurrence. Par exemple, l'usine
Peugeot de Madrid s'est trouvée en concurrence directe avec le site de Ryton en
Angleterre pour la fabrication de nouveaux modèles 306. Dans cette compétition,
les partenaires de Peugeot-Espanola - sous-traitants locaux, syndicats, salariés
- se sont mobilisés pour atteindre l'excellence, améliorant en quelques années
la productivité des sites espagnols, autrefois médiocres, jusqu'aux meilleurs
standards européens.
Les entreprises considèrent ainsi que la concurrence géographique peut être bénéfique
et favorable à la productivité, compte tenu des moyens accrus de mobilité :
possibilité de fermer des sites peu compétitifs, choix d'implantation là où
les gains synergiques semblent les plus profitables, possibilité de transférer
des technologies nouvellement élaborées vers des zones considérées comme
plus dynamiques ou offrant un meilleur rapport qualité-coût.
"La grande firme s'organise comme un archipel, en combinant d'une part
l'ancrage de ses établissements dans les bassins où ils sont implantés, leur
socialisation locale, la mise à profit des externalités disponibles, mais
aussi la production et la reproduction des ressources rares que sont la
main-d'oeuvre et les savoir-faire ; d'autre part en faisant fonctionner
ensemble, quelquefois sur de très longues distances, ces établissements, selon
un dosage variable de décentralisation et de coordination. A cet archipel
appartiennent aussi les fournisseurs, sous-traitants, clients fonctionnellement
- sinon géographiquement - les plus proches."
|
3 - Les changements économiques : |
Agir selon une dimension efficiente
En dépit de leurs efforts pour fonctionner en réseau, les grandes firmes
sont inévitablement plus bureaucratiques et plus rigides que des organismes
moyens ou petits dont la taille permet une souplesse et une grande flexibilité.
La moyenne et petite dimension dispose également souvent d'un avantage compétitif
par la qualité des informations et des compétences qu'elle peut rassembler
rapidement ou mettre facilement en synergie. La globalisation n'impose donc pas
une taille mondiale, mais la nécessité d'adapter la dimension à l'efficience
escomptée.
Les nouveaux critères de localisation
En outre, la stratégie mondialisée conduit à des choix de localisation
qui s'inscrivent de plus en plus dans une logique mondiale.
Les entrepreneurs implantent des unités de recherche et de production là où
les conditions leur apparaissent les plus avantageuses, même si le choix de
l'implantation des unités de distribution et de commercialisation est davantage
imposé par la proximité des marchés, et donc par la valeur économique du
potentiel démographique.
Les entreprises ne choisissent pas nécessairement les sous-traitants et les
prestataires externes en raison de leur proximité géographique, mais en
fonction d'un rapport qualité-prix dans lequel le prix du transport a une
importance de plus en plus limitée . Il est donc possible de faire appel à des
pays où le prix de revient est le moins élevé, en raison notamment de
salaires ou de coûts fiscaux et parafiscaux plus faibles. Les entreprises qui
collaborent au sein d'une filière peuvent avoir des implantations géographiquement
très éloignées et échanger néanmoins en temps réel les informations nécessaires.
Les flux du commerce international ne sont plus limités à l'énergie, aux matières
premières et aux produits finis, mais peuvent, comme les flux nationaux,
comprendre de nombreux produits intermédiaires, comme par exemple les pièces
d'automobiles à monter dans le pays de destination.
Les entreprises formulent, dans le cadre de leur stratégie productive, des
projets d'implantation et ces projets ne s'accompagnent pas a priori d'un
souhait de localisation précis. Celui-ci résulte des besoins définis et des
offres disponibles répondant le mieux aux besoins, variables selon le type de
secteur économique ou la nature de l'activité à implanter. Une société d'électronique
sera sensible au niveau de qualification de la main-d'oeuvre ; une entreprise de
produits agro-alimentaires frais alliera les infrastructures physiques (aéroports,
autoroutes) et le caractère central du site par rapport au marché local.
Les critères des cahiers des charges définissant les besoins ont donc une hiérarchie
différente, voire une nature différente, selon que l'entreprise cherche à
implanter une activité de services, de distribution, de production, de haute
technologie ou de direction. Une entreprise bancaire ressent la nécessité de
se trouver près des bourses et des marchés. Une entreprise de grande
distribution demande une localisation très fortement liée aux voies de
communication. Une entreprise qui implante un établissement de production
s'attache d'abord à résoudre ses besoins de main-d'oeuvre et de communication.
L'expérience montre que les entreprises de haute technologies sont particulièrement
grégaires. Elles demandent une localisation dans un site où elles pourront bénéficier
de synergies et d'une ambiance générale propice au développement
technologique de leur secteur d'activité. Quant à l'activité de direction,
elle recherche un lieu où la dimension politique est présente : lieu associé
à un certain prestige, ou création d'un siège social dont l'architecture va
symboliser l'image qu'elles souhaitent véhiculer.
Les besoins des entreprises peuvent donc être très variés, selon leurs
fonctions, selon leurs partenaires, selon les relations de la localisation avec
les marchés. Mais dans tous les cas, les grandes entreprises réalisent leur
arbitrage à l'échelle mondiale.
Pour de plus en plus de produits et de services, la concurrence est planétaire
et les moyens à mettre en oeuvre pour faire face à cette concurrence doivent
faire l'objet d'une réflexion à la même échelle. Ceci est évidemment vrai
pour les entreprises implantées sur les cinq continents. Mais c'est aussi le
cas de nombre de moyennes et petites entreprises dont les clients existants ou
potentiels sont partout dans le monde.
De même que les clients sont partout, la production ou la recherche n'ont plus
de fortes contraintes géographiques de localisation. Il y a une mise en
concurrence mondiale des sites de production, de distribution et de services,
qui suscite en permanence des recherches de productivité accrue, avec comme
effet la disparition de certains types d'emplois et la création de nouveaux.
Les territoires, directement concernés par l'évolution de l'emploi, ne peuvent
rester indifférents à cette mondialisation qui exige davantage de compétitivité
spatiale.
CONCLUSION
Fruit de décisions politiques nationales, régionales et internationales,
la globalisation s'est trouvée facilitée par l'essor de procédés facilitant
les échanges entre les différents territoires de la planète. Les firmes n'ont
eu d'autres choix que de mondialiser leurs stratégies compte tenu de l 'évolution
du contexte politique et géographique .
Ces évolutions considérables ne doivent pas masquer deux éléments
fondamentaux concernant le rôle des Etats sur les territoires dont ils ont la
charge et le maintien - heureux - de spécificités et d'identités nationales
locales.
Certes, avec la montée de la société de l'information, et les besoins
croissants de souplesse des activités économiques, le rôle des Etats
nationaux évolue et doit évoluer, tandis que les ensembles régionaux en
constitution, regroupant plusieurs pays, doivent prendre en compte la situation
nouvelle. Ces Etats ou les organisations régionales demeurent nécessaires car
les entreprises ont besoin de pouvoirs publics veillant au respect des règles,
sans toutefois instaurer des normes économiques rigides inadaptées à un monde
en constante évolution. D'ailleurs nombre d'entreprises évitent, à regret,
les Etats se révélant incapables d'assurer un minimum de sécurité et de
justice économique.
En outre, la globalisation et l'internationalisation des marchés n'effacent
heureusement pas les différentes géographiques et culturelles qui imposent aux
entreprises de penser local même si elles ne peuvent éviter de penser mondial.
En définitive, la globalisation débouche sur des comportements stratégiques
devant satisfaire la " glocalisation " (glocalization), ce néologisme
permettant se synthétiser la nécessité d'être capable à la fois de penser
globalement et d'agir localement.
Gérard-François Dumont