Les Relations Union européenne-Russie,
de la Guerre Froide à la guerre du Kosovo : approche géopolitique et stratégique
Par Alexandre del Valle** Alexandre del
Valle, chercheur en Géopolitique à Paris II, spécialiste des questions
internationales et stratégiques, est l'auteur d'un essai préfacé par le général
Pierre Marie Gallois: " Islamisme-Etats-Unis, une alliance contre l'Europe
" (L'Age d'Homme, 1997) et collabore à différentes revues de géopolitique
(Hérodote ; Stratégique, Quaderni Geopolitici) ou d'actualité politique
(Figaro Magazine, Spectacle du Monde, Panoramiques,, etc),
Dans son dernier ouvrage, " Guerres contre l'Europe : Bosnie, Kosovo, Tchétchénie
" (2001, Editions des Syrtes), Alexandre del Valle dresse un tableau général
de l'échiquier mondial de l'après Guerre froide puis actualise et confirme les
analyses développées dans son premier essai et exposées dans le présent
article.
La géopolitique moderne est une approche pluridisciplinaire, qui prend en
compte les rivalités de pouvoirs dans la mesure où celles-ci portent
sur des territoires. Car le contrôle (ou la possession) du territoire
est un moyen d'exercer une autorité ou une influence sur les hommes et
les ressources qui s'y trouvent. En France, deux grands géopolitologues ont
contribué à réhabiliter cette discipline, jadis surtout étudiée en
Allemagne, en Russie et dans les pays anglo-saxons : le Général Pierre Marie
Gallois, pour qui la géopolitique étudie " l'influence du milieu sur
l'homme ", et le géographe Yves Lacoste, d'après lequel la géopolitique
est " une démarche intellectuelle " ayant pour objet "
l'étude des rivalités territoriales de pouvoirs et leurs répercussions
dans l'opinion " .
Aussi la géopolitique moderne analyse-t-elle tout particulièrement, dans un
soucis de désoccultation, les " représentations ",
" forces motrices de l'histoire " qui, de part et d'autre, président
à l'élaboration des processus de mobilisation des camps antagonistes,
dont la pierre d'achoppement est en général une rivalité de pouvoirs
quant à des territoires et des ressources. Pour Lacoste, les représentations
désignent " l'ensemble des idées et perceptions collectives d'ordre
politique, religieux ou autre qui anime les groupes sociaux et qui structure
leur vision du monde " . Aussi les " représentations
" sont-elles destinées à légitimer le " désir de territoire
", la " volonté de puissance " du " camp Ami ",
et donc à disqualifier les motivations et revendications du " camp Ennemi
".
Si l'on étudie la guerre du Kosovo à la lumière de la géopolitique des
représentations, cela veut dire que les stratèges yougoslaves, aussi bien
que leurs homologues de l'Otan, pour justifier les raids aériens contre la
Serbie ou les disqualifier, ont d'abord mené une guerre de représentations,
pour laquelle les processus de mobilisations que sont la religion, la culture,
l'idéologie-politique, les droits de l'homme, les interprétations
nationalistes de l'histoire, le patriotisme, etc, ont été " réquisitionnés
" au maximum afin de légitimer l'attaque pour les uns, la défense
pour les autres, car la géopolitique et " la géographie,
explique Yves Lacoste, " ça sert d'abord à faire la guerre "
(1967). Or la guerre du Kosovo fut plus qu'une guerre contre le régime
autoritaire de Slobodan Milosevic. Derrière les diabolisations et la guerre médiatique
des représentations, l'opération Force Alliée fut d'abord une guerre "
occidentale " des Etats-Unis et de l'Otan contre le monde orthodoxe et
ex-communiste dont l'Etat pivot demeure la Russie. Indirectement, elle fut même
une guerre contre la Russie. Une guerre conçue au départ pour dresser un
nouveau Rideau de Fer et de Sang entre l'espace post-byzantin ex-communiste et
l'Occident, que les Anglosaxons traduisent par le terme significatif d'Ouest
(The West). Nous montrerons en quoi, au cours des lignes qui suivent, la guerre
du Kosovo était tournée de manière à peine indirecte contre Moscou et en
quoi les stratèges anglo-américains et de l'Otan n'obtinrent pas l'effet géostratégique
escompté, à savoir l'apparition de réactions politiques anti-occidentales à
Moscou, Vladimir Poutine refusant de tomber dans le piège du choc des
civilisations Est-Ouest et contrecarrant au contraire la stratégie américaine
en proposant aux Européens et aux responsables de l'Otan de coopérer avec la
nouvelle Russie.
Plus forte que jamais depuis la Chute du Mur de Berlin, la Russie
post-eltsinienne renoue avec la croissance et la stabilité. Patriote
raisonnable et partisan d'une réconciliation nationale des Russes autour de
leur double passé, pré-communiste et soviétique, Vladimir Poutine est le
premier dirigeant de la nouvelle Russie à avoir une réelle formation géopolitique
et à proposer une vision géostratégique et politique globale pour faire
redonner à son pays sa fierté et sa place au sein du concert des nations.
Conscient que l'Europe occidentale demeure affaiblie et incapable de couper le
cordon ombilical qui la relie à Washington via l'Otan notamment, Poutine est
par ailleurs conscient que le moindre faux pas, les moindres marques
d'anti-occidentalisme des Russe, même justifiées, par exemple en réaction à
la Guerre du Kosovo, seront utilisées par les stratèges de l'Otan pour
justifier une nouvelle russophobie, un néo-containment qui ne dit pas
son nom mais que les rapports annuels du Pentagone comme les écrits des stratèges
occidentaux confessent. C'est dans le cadre de cette contre-stratégie que le Président
russe, formé aux techniques de la guerre psychologique et de la rhétorique grâce
à un passage au KGB que l'on a beau jeu de lui reprocher, mais que l'on oublie
de mettre en parallèle avec le fait qu'il est également issu du " clan
des libéraux de Saint Pétersbourg ", a formulé, peu après son élection,
le voeu de la Russie d'intégrer l'Otan et d'oeuvrer avec les Occidentaux et les
Européens à une Sécurité collective euro-occidentale face aux nouveaux périls
extérieurs commun, à commencer par l'internationale islamiste sunnite basée
en Afghanistan et agissant en Tchétchénie comme en Bosnie ou à travers différents
attentats anti-américains imputables au terroriste saoudien Bin Laden.
Par ce geste rhétorique de haute portée symbolique et psychologique, Vladimir
Poutine escomptait faire passer un double message indirect aux Occidentaux et à
l'Union européenne : premièrement, " ce n'est pas la Russie post-soviétique
qui refuse l'Occident, mais ce dernier qui refuse d'ouvrir la porte de l'Otan
aux Russes ", les Etats-Unis étant ainsi obligés, à travers leur
refus, de reconnaître que l'Otan demeure tournée contre la Russie et le monde
slavo-orthodoxe. Ensuite, les Européens ont le choix entre deux options géostratégiques
: " continuer à servir de glacis et de vassaux de l'empire américain,
ou bien coopérer avec la Russie à une unité et une indépendance stratégique
du Vieux-Continent " seule capable de contrebalancer l'unipolarité américain.
Bref, construire un ordre mondial multipolaire au sein duquel la Grande Europe,
édifiée à partir de l'axe idéal Paris-Berlin-Moscou, constituera un pôle d'équilibre
non pas ennemi mais égal du pôle américain.
C'est à la lumière de ces différentes options stratégiques qu'il faut
analyser la Guerre du Kosovo comme la guerre en Tchétchénie, ces deux guerres,
apparemment forts différentes, étant deux " moments " géostratégiques
d'importance vitale pour le monde orthodoxe dont la Russie entend être
l'Etat-phare, pour reprendre l'statement de Zbigniew Brzezinski. En
ex-Yougoslavie comme en Tchétchénie, Moscou jouait à la fois sa crédibilité
internationale (zone d'influence orthodoxe et accès à la Méditerranée dans
" l'étranger proche " des Balkans) et sa survie (intégrité du
territoire national russe et contrôle des routes du pétrole en Tchétchénie).
Dans les deux cas, la Russie a été soit écartée (ex-Yougoslavie) ou mise au
ban des nations industrielles (Tchétchénie).
Il ne s'agit pas, certes, de nier l'extrême violence des interventions russes
et serbes dans les provinces séparatistes du Kosovo et de Tchétchénie. Le géopolitologue
reste un être humain. Il n'est pas insensible aux phénomènes comme
l'injustice, la violence, la barbarie, etc. Mais il les replace dans leur contexte
stratégique et géopolitique. Il constatera les déséquilibres,
agressions, injustices, du point de vue des rapports de forces et de la
stratégie, non du point de vue exclusivement moral. Cela ne signifie pas qu'il
mette le bourreau sur le même niveau que la victime, cela implique simplement
qu'il s'efforce de dépassionner le débat et de prendre du recul
par rapport aux représentations sollicitées de part et d'autre, afin d'étudier
les faits et les rapports de forces réels, en général occultés avec plus ou
moins de succès. De ce point de vue, l'utilisation du terme " génocide
" concernant les guerres civiles de Bosnie, du Kosovo, ou de Tchétchénie,
participe d'une rhétorique mobilisatrice, d'une représentation,
plus qu'elle ne décrit une réalité intangible.
Parallèlement à la démarche géopolitique classique et à la désoccultation
des phénomènes de " guerre informationnelle " et de " guerre économique
", le " paradigme des civilisations ", cher au professeur américain
Samuel Huntington, constitue une grille de lecture indispensable pour comprendre
certains phénomènes géopolitiques contemporains, en l'occurrence le néo-containment
contre la Russie et le climat d'hostilité diffuse de l'Occident contre la
civilisation slavo-orthodoxe, obstacles majeurs, selon nous, à tout
rapprochement politique et géostratégique entre l'Europe de l'Ouest et la
Russie.
En 1868, déjà, le géopoliticien russe Nikolaï Danilievski, auteur de La
Russie et l'Europe, exprimait la thèse d'après laquelle " les
Européens voient dans la Russie et les Slaves non seulement un corps étranger,
mais encore un principe hostile " . Sous la représentation "
Européens ", Danilievski désignait l'hégémonie alors quasiment
incontestée de la Grande Bretagne, thèse au coeur de notre sujet d'étude
puisque l'une des conséquences majeures de la guerre du Kosovo aura été de
raviver de vieilles plaies " civilisationnelles " et géopolitiques
entre " l'Occident " et la Russie. De même qu'"Europe " désignait
pour Danilievski ou Iline, l'Europe occidentale sous hégémonie britannique, de
même les nationalistes ou communistes russes anti-occidentaux désignent,
aujourd'hui, sous l'statement " Occident ", l'hégémonisme américain
ou encore " l'américanisation " générale de l'Europe, et non pas
l'Europe en tant que civilisation plurimillénaire ou projet géopolitique,
auquel la Russie a toujours été partie prenante mais dont elle se sent exclue
par les forces " occidentistes " (Zinoviev), principalement
anglo-saxonnes.
Plus d'un siècle après, ce sont deux géopoliticiens et stratèges américains
qui donneront raison à l'anti-occidental Danilievski, leur thèse constituant
en quelques sortes le double en négatif de celle du géopoliticien russe. Le
premier est l'ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski. Sa
doctrine géostratégique, globalement anti-orthodoxe, essentiellement fondée
sur le " refoulement " (roll back) de la Russie et de ses sphères
d'influences, n'a d'égal que l'anti-occidentalisme de Danilievski et de ses
adeptes russes modernes, d'Alexandre Zinoviev, qui fustige " l'Occident
totalitaire ", au géopoliticien et leader communiste Anatoli
Ziouganov, en passant par le leader d'extrême-droite Vladimir
Jirinovsky, auteur d'un pamphlet géopolitique " Je crache sur
l'Occident ". Le second est l'historien-géopolitologue américain
Samuel Huntington, professeur à Harvard, apparemment plus neutre, qui
redonnera, à la suite de Braudel et de Lacoste, ses lettres de noblesse à la
théorie civilisationnelle de la géopolitique mais qui appuiera la thèse du
caractère " non-occidental " et en fin de compte " oriental
" de la civilisation slavo-orthodoxe. D'accord avec Danilievski, et même
avec l'Anglais Arnold Toynbee ou l'allemand Spengler sur ce point, Huntington
affirme lui aussi que la Russie et le monde slave, auquel appartient la Serbie,
agressée par l'Occident durant la guerre du Kosovo, sont une civilisation
distincte de l'Occident.
D'après Samuel Huntington, les valeurs de l'Occident moderne sont fondés sur
le christianisme, le pluralisme, l'individualisme et l'autorité de la loi,
autant de valeurs " ayant permis à l'Occident d'inventer la Modernité,
de connaître une expansion mondiale et de s'imposer comme modèle aux autres
sociétés (...). L'Europe est 'la source', l'unique source des notions de
liberté individuelle, de démocratie politique, d'autorité de la loi, de
droits de l'homme et de liberté cultuelle " . Par ces propos, l'auteur
laisse transparaître les présupposés stratégiques qui sous-tendent les représentations
qu'il donne de l'" Occident ". Pour lui, les valeurs qui fondent la civilisation
occidentale, communes aux Etats-Unis et à l'Europe, sont celles inscrites
dans les principes fondateurs de la Charte Atlantique et défendus par l'Otan : "
la croyance commune dans le rôle de la loi et de la démocratie parlementaire ;
le capitalisme libéral et la liberté des échanges ; et l'héritage culturel
européen commun, celui de la Grèce et de Rome, de la renaissance, en y
incluant l'adhésion aux valeurs, aux croyances et à la civilisation de notre
propre siècle " . Pour Huntington comme pour l'essentiel des
intellectuels et responsables américains, l'Otan est " la première des
institutions occidentales ", et ne peuvent pas être reconnus comme
occidentaux ceux qui refusent l'extension de l'Otan en Europe, condamnent ses
interventions armées, et rejettent, comme c'est le cas des communistes "
auto-gestionnaires ", des nationalistes ou autres " souverainistes
", les valeurs suprêmes du libre-échangisme mondial et du capitalisme
marchand, phénomènes que l'on a également coutume de désigner par les termes
polymorphiques de " mondialisation " ou " globalisation ".
La Russie et le Bloc orthodoxe, réfractaires à la " mondialisation
" occidentale
Parmi les représentations typiquement occidentales, le thème de
l'émergence d'une " culture planétaire ", d'un " Village global
", d'une identité planétaire, voire d'une " communauté
internationale ", le tout étant désigné dans l'acception générique de
" globalisation " ou " mondialisation ", est typiquement occidental
et est souvent présenté comme la preuve de l'inanité du paradigme des chocs
civilisationnels. Les défenseurs du paradigme de la mondialisation
affirment que le " choc des civilisations " est improbable puisque les
moyens de communication modernes tendent à créer une nouvelle forme
d'appartenance " planétaire ". Pourtant, Internet et les satellites
n'ont aucunement fait disparaître les civilisations et les identités des
peuples. Ils ont au contraire permis à ces dernières de sortir du cadre
restreint et souvent historiquement artificiel de l'Etat national, pour accéder
à une " conscience civilisationnelle ", transnationale,
certes, mais non cosmopolite. " L'explosion des médias,
explique François Thual, notamment télévisuels et visuels, permet encore
plus que par le passé de densifier la revendication, d'exaspérer les hantises
et d'intensifier les menaces. La conductibilité interne et externe des thèmes
identitaires a été accélérée par les progrès techniques de communication
(...). Les médias transforment l'identitaire en un torrent émotionnel de sons
et d'images " .
Si l'internationalisme philosophico-politique n'est globalement partagé que par
les Occidentaux eux-mêmes, l'idéologie mondialiste à proprement
parler, que Samuel Huntington a baptisé la " Culture de Davos ", ne
concerne en fin de compte qu'une infime partie de la planète (1% de l'humanité
environ), correspondant au monde occidental, lequel exclut d'ailleurs la Russie
et les pays pauvres de l'Europe orthodoxe post-byzantine.
Aussi, du point de vue de nombreux intellectuels russes, notamment le sociologue
Alexandre Zinoviev, la mondialisation en question est perçue comme un avatar et
un " masque hypocrite " de " l'impérialisme occidental " et
américain. " L'idée même d'une 'société globale', est
une idée occidentale, et non universellement humaine (...) explique
Zinoviev. Le moteur de cette initiative n'est nullement l'aspiration des
divers Etats et peuples de la planète à s'unir les uns aux autres - de telles
aspirations sont extrêmement rares - mais la volonté de certaines puissances
occidentales d'occuper des positions dominantes sur la planète et d'organiser
l'humanité toute entière conformément à leurs intérêts concrets, et
certainement pas selon les intérêts d'une quelconque humanité abstraite "
. On l'a compris, Zinoviev désigne par " certaines puissances " les
Etats-Unis d'Amérique et les pays anglo-saxons en général, accusés de
justifier leur hégémonisme à l'intérieur du monde occidental derrière une
" illusoire communauté internationale ", par ailleurs fort
courageusement dénoncée par Condolezza Rice, la nouvelle secrétaire à la Sécurité
du Président Bush tout comme par Samuel Huntington. " L'Occident
contemporain, poursuit Alexandre Zinoviev, n'est pas un simple conglomérat
d'Etats : Etats-Unis, Angleterre, Allemagne, France et autres communautés
occidentales similaires du point de vue social. Il s'agit d'un stade
d'organisation plus complexe et supérieur. C'est une entité jeune du point de
vue historique, qui n'a commencé à se former qu'au lendemain de la seconde
guerre mondiale, et qui est encore en cours de formation " . Pour
l'auteur de " Nous et l'Occident ", le concept moderne "
d'Occident " est aujourd'hui inséparable de celui de mondialisme,
c'est-à-dire du " phénomène social d'unification des Etats et peuples
du monde occidental en une seule entité. L'initiative historique dans le
cadre de ce processus a été reprise par les Etats-Unis " .
Aussi, la Guerre froide livrée par les Etats-Unis au monde russo-soviétique a
puissamment favorisé l'intégration des Etats occidentaux autour de la
puissance américaine, et l'américanisation globale du Vieux Continent. L'intégration
du monde occidental en une entité géopolitique ou impériale unique, entité
que Zinoviev nomme la " Suprasociété occidentale " ou "
occidentisme ", conduit à la formation " d'une multitude
d'organisations, institutions et entreprises à caractère universellement
occidental, c'est-à-dire supranational. Des millions de personnes sont d'ores
et déjà impliquées dans leurs activités " .
Ces institutions fédératrices " internationales ", instruments de
domination indirects des Etats-Unis, sous couvert de " communauté
atlantique ", " communauté internationale ", "
euro-atlantique ", ou " Occident ", sont qualifiées par Zinoviev
de " superstructures " : ONU, Otan, OCDE, FMI, BIRD, OMC, AMI, OMS,
etc.
Un clash civilisationnel infra-européen " stratégiquement orienté
"
On comprend mieux dans ce contexte " représentatif ", pourquoi
les défenseurs de " l'Atlantisme " reconnaissent la Turquie ou le
Japon, nations non-européennes et non-occidentales - au sens originel du terme
- comme " occidentales ", et non les Serbes, défenseurs de la
souveraineté de la Yougoslavie socialiste, ou même les Russes, accusés d'être
" nostalgiques " de l'Union soviétique - accusation régulièrement
utilisée contre le Président Vladimir Poutine -, ou simplement réfractaires
au libéralisme occidental ou au leadership américain. Ainsi s'explique
la forte propension des stratèges anglo-saxons à utiliser le terme "
occidental " dans un sens plus stratégique et économique que "
civilisationnel " ou historique, Huntington comme Schlesinger plaçant les
facteurs identitaires européens après les aspects économiques et idéologiques.
Certes, les nations de l'Europe de l'Ouest sont soeurs des nations européennes
slavo-orthodoxes - la Russie devant autant à Athènes, aux Romains ou aux
Germains (à travers ses ancêtres fondateurs Vikings) et bien sûr à l'héritage
spirituel judéo-chrétien, que l'Europe occidentale. Incontestablement, le
monde slavo-orthodoxe et l'Europe appartiennent à la même civilisation
européenne, bien que certains historiens, exclusivement anglo-saxons ou
germaniques, de Spengler à Huntington, en passant par Caroll Quigley, ont essayé
de prouver le contraire, imprégnés d'une vision exclusivement occidentale,
anti-latine et nordiciste, de la civilisation européenne.
De son côté, par réaction à la protestantisation philosophique et
psychologique et à l'anglo-saxonisation de l'Europe occidentale autant que pour
des raisons propres dues aux évolutions historico-politiques, le monde
slavo-orthodoxe ne se considère pas toujours comme membre à part entière de
l'" Occident ", notion qui non seulement est, pour eux, à l'origine
du Grand Schisme, mais qui est essentiellement tournée contre le monde russe
depuis l'avènement du communisme soviétique et la Guerre froide, laquelle
permit la prise de contrôle, par les Etats Unis d'Amérique, du " monde
occidental ".
Comme on le constate à la lecture des conceptions civilisationnelles stratégiquement
" orientées " de Huntington, il est préférable, certes, de ne pas
se laisser duper par le " paradigme des civilisations " : les adeptes
du " tout civilisationnel " oubliant parfois que le levier
identitaire et civilisationnel est souvent instrumentalisé et utilisé
comme une force mobilisatrice de représentation justifiant des luttes de
pouvoirs plus ou moins occultes. Le " paradigme des civilisations "
n'en demeure pas moins recevable, puisque les " représentations
identitaires", qu'elles soient assises sur des faits authentiques ou des
mythes, font sens au sein des masses et acteurs géopolitiques. Qu'on le
veuille ou non, elles poussent quantité d'êtres humains de toutes
civilisations, depuis des temps immémoriaux, à accepter de mourir pour leur
religion, leur nation, leur identité ou leur appartenance civilisationnelle,
voire à anéantir d'autres civilisations présentées comme ennemies ou étrangères,
comme cela fut le cas pendant les guerres du Golfe et du Kosovo, sans oublier la
guerre de destruction silencieuse des peuples que constituent les embargos et
autres " sanctions internationales ".
" L'Occident ", " leurre civilisationnel ", pièce maîtresse
de la " guerre des représentations " contre le monde slavo-orthodoxe
Dans différents dictionnaires, l'une des définitions données de
l'Occident est " l'ensemble des Etats du pacte de l'Atlantique Nord
", à l'origine de l'Otan. Depuis la seconde guerre mondiale et par
opposition au Bloc de l'Est, " Occident " est quasiment devenu
synonyme de communauté transatlantique, ensemble d'Etats membres de
l'Otan ou, par extension, ensemble d'Etats industrialisés plus ou moins alliés
des Etats-Unis et adeptes de l'économie de marché et de la démocratie libérale.
Sous la Guerre froide, l'Occident était également appelé " Monde libre
", par opposition au " Bloc de l'Est " situé de l'autre côté
du terrible Rideau de Fer. D'un côté le Bien, la Liberté et la Richesse, de
l'autre l'oppression, la pénurie, " l'Empire du Mal " de Dulles et
Reagan. Notion connexe, le " Monde libre ", par opposition au "
monde soviéto-communiste ", métaphore éminemment idéologique et non
" civilisationnelle ", contribuera à forger la représentation contemporaine
d'" Occident ". Dans cette acception, la Turquie, Etat situé à plus
de 90 % en dehors des limites conventionnellement reconnues de
l'Europe-civilisation, les pays musulmans du Caucase et d'Asie centrale étroitement
liés aux Etats-Unis et à la Turquie et associés à l'Otan, comme l'Azerbaïdjan,
l'Ouzbékistan, le Turkménistan ou le Kirghizistan, ont vocation, à la suite
du Japon, à intégrer le système occidental, cependant que des nations chrétiennes
et de substrat ethno-culturel ou linguistique " indo-européen " (Dumézil),
comme la Russie, la Biélorussie, la Serbie ou l'Arménie, sont de facto
exclues de la représentation géopolitique et idéologique d'" Occident
".
Aussi, lorsque que les armées serbes ou russes entreprennent des opérations de
répression anti-terroriste certes extrêmement violentes contre des éléments
séparatistes bosno-musulmans, albano-kossovars ou tchétchènes, ils sont accusés
de " défier l'Occident ", les rebelles islamistes et terroristes tchétchènes
ou albanais ainsi que leurs populations de substrat turco-islamique étant
considérés plus " occidentaux " que les soldats slaves orthodoxes.
l'utilisation fortement symbolique du terme " Alliés ", notamment
pendant les guerres de Bosnie, du Kosovo (l'opération fut baptisée "
Force Alliée " à cet effet) et de Tchétchénie, pour désigner les
" Bons " (Bosno-musulmans, Catholiques croates ou séparatistes tchétchènes
musulmans) aux prises avec les " Mauvais " Slavo-Orthodoxes
(ex-communistes réfractaires à l'Otan et à l'économie libérale) qui osent
" défier l'Occident ", témoigne également de la volonté de "
refouler " la Russie et le monde slavo-orthodoxe en dehors du champ
occidental afin de couper l'Europe en deux et donc de pérenniser l'hégémonie
américaine sur l'Europe en affaiblissant celle-ci.
Réunis au Sommet d'Helsinki en novembre 1999, les dirigeants occidentaux
condamnèrent en effet fermement la Russie, lors des premiers bombardements aériens
sur la Tchétchénie, appelant Moscou à lever l'ultimatum lancé à la
population civile de Grozny, et qualifiant la persistance de la Russie à
poursuivre son offensive contre les Tchétchènes de " défi porté à
l'Occident ". De son côté, Bruxelles menaçait de " suspendre
" certaines clauses de l'accord de partenariat et de coopération qui lie
l'Union européenne à la Russie, les 15 ministres des affaires étrangères de
l'UE condamnant fermement " l'usage disproportionné de la force
" par Moscou. " Les forces russes ont défié l'Occident hier en
Tchétchénie en prenant le contrôle de la ville-symbole de Bamout et
continuent leurs bombardements su Grozny, malgré les appels à la négociation
avant l'ouverture du sommet de l'OSCE ", titrait Le Monde du 15
novembre 1999, rapportant les déclarations officielles de Bruxelles. Mieux,
l'OSCE et le Conseil de l'Europe furent sur le point d'exclure la Russie de
leurs instances, accusant Moscou de " bafouer les valeurs de l'Occident
". Il faudra attendre février 2001 pour que, non sans réticences anglo-américaines,
la Russie soit pleinement réhabilitée au sein de ces instances. De son côté,
le Ministre français de la défense Alain Richard, rappela que l'Europe avait
un rôle de persuasion politique et de mise en garde à jouer, conseillant au
pouvoir russe : méfiez-vous de l'isolement et de la marginalisation et
d'apparaître de plus en plus comme une puissance inconciliable avec nos valeurs
" , le Ministre français semblant redouter l'élargissement du fossé idéologique
et civilisationnel séparant à nouveau " l'Occident " à la Russie
depuis la Guerre du Kossovo. Or si l'on se place non pas du point de vue moral,
indépendamment du terrible drame humain qu'ont effectivement provoqué les
bombardements russes, mais du point de vue de l'analyse géopolitique des "
représentations ", l'statement " défie l'Occident " est
révélatrice du parti-pris anti-russe que sous-tend l'statement galvaudée
" d'Occident ". Car si c'était seulement un sentiment de compassion
qui avait réellement animé les Occidentaux, ceux-ci déploreraient tout autant
les " drames " ou les " catastrophes humaines ", les "
manquements aux droits de l'Homme " qui se produisent un peu partout dans
le monde et plus encore en Indonésie et en Turquie, Etats étroitement alliés
aux Etats-Unis, ou encore en Afrique ou en Afghanistan qu'en Russie ou en
Serbie.
La mention d'un " défi russe envers l'Occident " révèle les
orientations stratégiques anti-slavo-orthodoxes (néo-containment) qui poussent
les Occidentaux à reprocher aux Russes leur attitude en Tchétchénie alors que
les massacres de populations kurdes depuis des années par Ankara et la
persistance de la Turquie à refuser de reconnaître le " génocide arménien
" n'ont jamais été qualifiés de " défi à l'Occident "... On
le voit, la géopolitique des représentations ne consiste pas à
occulter les drames humains ou à blanchir ou incriminer tel ou tel camp plutôt
que tel autre, mais à désocculter les motifs géostratégiques officieux qui
poussent les Etats à se saisir de certains dossiers plutôt que d'autres.
***
D'après nombre d'intellectuels russes, l'" Occident " a fini par désigner
à la fois la " suprasociété " planétaire capitaliste définie par
Zinoviev ou Soljénitsyne, cache-nez de l'hégémonie américaine, et une
conception philosophique libérale et individualiste du monde, dépeinte par
Huntington ou Francis Fukuyama, antithèse absolue du totalitarisme russo-soviétique
ou du holisme asiatique. Il apparaît donc en fin de compte logique que
l'statement Occident désigne aujourd'hui, comme ennemis irréductibles,
non pas " l'adversaire civilisationnel " traditionnel de l'Europe, à
savoir l'Islam (plus particulièrement l'Orient turco-arabe), mais les entités
plus ou moins réfractaires au modèle libéral-capitaliste de la société
anglo-saxonne et surtout à l'hégémonisme américain qui le sous-tend : Russie
ex ou néo-communiste ; Yougoslavie socialiste ; Chine maoïste, Corée du Nord
communiste ; Cuba " anti-impérialiste " et crypto-communiste, Irak
baassiste, etc. D'une notion géographique et civilisationnelle intimement liée
à l'histoire de l'Europe et de la Chrétienté, la représentation "
Occident " a évolué vers une conception idéologique et économiciste
du monde désignant une supra-sociétaire néo-impériale et capitaliste, dominée
par l'ancienne colonie nord-américaine de l'Europe. D'où la " Grande
Rupture " observée par Vladimir Volkoff, ou Zinoviev, d'où encore la
" Paix froide " annoncée par Huntington. Dans un langage plus
parlant, le stratège français Pierre Marie Gallois affirme que l'on assiste à
une Nouvelle Guerre froide, un nouveau conflit Est Ouest élargi cette fois à
l'ensemble du monde. C'est dans le contexte qu'il convient de replacer, selon
nous, la récente guerre du Kossovo, laquelle a abouti à réactiver le choc
de civilisation entre l'Europe occidentale et l'aire post-byzantine, dans le
but stratégique général d'empêcher l'édification à terme d'une Europe
forte et indépendante et dans le cadre d'une nouvelle " guerre froide
globale " entre, d'une part, les Etats-Unis et leur glacis occidental et,
de l'autre, le Reste du monde potentiellement concurrent et/ou récalcitrant.
Les Européens pris au piège de " l'occidentisme " et du néo-containment
contre la Russie qui en découle
En se proclamant membres et solidaires de " l'Occident ", qu'il
savent pourtant sous l'emprise globale des Etats-Unis, lesquels ont, en quelque
sorte, monopolisé voire même " usurpé " l'appellation "
Occident ", qui n'a plus rien à voir avec son acception européenne
originelle, les Européens perdent d'une certaine manière leur identité propre
et surtout le sens de leurs intérêts vitaux. D'après la définition
que donne le stratège français Murawiec de la subversion et de la "
guerre informationnelle " : " faire perdre de Nord, désorienter",
les Européens perdent progressivement le sens de leur propre
auto-identification, ils " perdent le Nord " et ne parviennent plus à
se représenter eux mêmes en fonction de leur identité et intérêts
propres. L'hégémonisme américain " bienveillant " revêtant en
apparence l'habit représentatif plus ou moins européen "d' Occident
". " Le missile prenant le nom même de la cible ",
ironise Arnaud-Aaron Upinsky.
Comme l'enseignent depuis toujours stratèges et politologues, la définition
qu'une nation ou une civilisation a d'elle même, ainsi que de ses "
ennemis " et " amis " Julien Freund), conditionne l'élaboration
de sa pensée stratégique et même de sa politique de défense. Aussi, force
est de constater que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'"
Occident " désigne plus un Empire maritime planétaire de culture et
d'statement anglo-saxonnes - supposé croître sans fin et sans limites de
frontières culturelles, au gré de l'américanisation-standardisation des
nations - que la civilisation d'Europe elle même.
Même si elles revêtent le statut honorifique de Mère-Patrie culturelle et géographique
de cet " Occident " métamorphosé, les nations du Vieux Continent,
qui persistent à préférer à l'union euro-russe l'union transatlantique,
n'ont d'ores et déjà reléguées à un statut de vassales des Etats-Unis,
comme l'exprime sans ambages Zbigniew Brzezinski. Elles sont " sorties
de l'Histoire " (général Pierre Marie Gallois) et ont été vaincues
par elles mêmes, pendant la bataille des représentations aux termes de
laquelle leur nom, leur identité, et par conséquent leur système
immunitaire, ont été neutralisés.
Mieux, les nations européennes servent aujourd'hui de force d'appoint,
de glacis extérieur et de " tête de pont géostratégique " des
Etats-Unis en Eurasie, comme l'écrit noir sur blanc le stratège américain
Brzezinski dans Le Grand Echiquier. Aussi l'écrivain russe Alexandre
Zinoviev constate-t-il pour sa part que " pour instaurer l'ordre mondial
répondant à leurs voeux, les Etats-Unis doivent mobiliser les forces du monde
occidental tout entier, car ils ne peuvent y parvenir tout seul " .
Mais les chefs d'Etat européens, lorsqu'ils ont conscience que les Américains
parlent de " monde occidental " et de " Communauté
internationale " dans le seul but de diluer leurs motivations hégémoniques
et leurs responsabilités propres, n'en tirent pas les conclusions qui
s'imposent. Plutôt que de se rendre compte que les intérêts vitaux bien
compris des Européens sont distincts - pas forcément opposés - de ceux des Américains,
ils sont piégés sur le terrain de la légitimité et des représentations.
Il ne peuvent plus, en quelque sorte, faire marche arrière et persister à préférer
le confort du protectorat américain à la difficulté du rapprochement stratégique
avec Moscou et le Bloc post-byzantin.
Terme probablement pertinent à une certaine époque, lorsqu'Occident se
confondait avec Europe, avant la colonisation des Amériques, " l'Occident
" est désormais un véritable piège conceptuel et sémantique, un "
leurre civilisationnel ". Il revient à couper l'Europe continentale en
deux et à exclure du champ européen l'espace slavo-orthodoxe post-byzantin,
considéré comme étranger, " oriental ".
***
A la lumière de la grille de lecture de la " guerre des représentations
civilisationnelles " et des constantes et variables géopolitiques et stratégiques,
on constate en fin de compte qu'en Tchétchénie, comme au Kosovo, c'est la
traditionnelle stratégie pro-islamiste américaine et la nécessité géostratégique
de priver les Russes de la route des hydrocarbures (Caucase, Asie centrale) qui
explique en grande partie la sur-médiatisation des événements et le fait que
" l'Occident " s'est décidé à défendre les insurgés indépendantistes
albanais et tchétchènes, pourtant issus des courants séparatistes
terroristes-mafieux pour les premiers (UCK) et islamistes radicaux
anti-occidentaux pour les seconds, liés aux Talibans et aux réseaux islamistes
wahhabites de Bin Laden,). " Je pense que les Russes sont en train de
faire en Tchétchénie ce que Milosevic a essayé de faire au Kosovo ",
commentera le général Wesley Clark dès les premières " frappes aériennes
" de Moscou sur Grozny. " De tels propos sont absolument
inacceptables, rétorquera le ministre des Affaires étrangères russe à
l'ancien commandant suprême de l'Otan, indiquant " qu'il ferait mieux
de s'abstenir de faire des sermons, s'étonnant " que ce soit Wesley
Clark, l'un des principaux coupables de l'agression de l'Otan contre la
Yougoslavie qui fasse des déclarations anti-russes " .
Regain anti-occidental, rapprochement russo-chinois et " Nouvelle Guerre
froide ", conséquences des guerres du Kosovo et de Tchétchénie
Les Etats-Unis, depuis la fin de la Guerre froide, n'ont en fait jamais cessé
de poursuivre un objectif majeur : empêcher la résurgence, sur le continent
européen ou eurasiatique, d'une puissance comparable à ce que fut l'ex-Union
soviétique, ou tout autre ensemble eurasien susceptible de contester la suprématie
unipolaire étasunienne. Dans cette perspective, le Nouveau Concept Stratégique
de l'OTAN (1991-1999), l'augmentation spectaculaire du budget de défense américain,
et surtout les différentes interventions militaires américano-occidentales menées
- sans l'accord des membres non-occidentaux du Conseil de Sécurité - depuis la
chute de l'Union soviétique (Irak depuis 1998, Bosnie, Kosovo, etc), ont été
perçues, à Moscou, Pékin comme à New Dehli, comme de véritables " déclarations
de guerre froide " plus encore que comme des avertissements. Bien que le Président
Vladimir Poutine, une fois élu, ne soit pas tombé dans le piège de
l'euroscepticisme et de l'anti-occidentalisme, qui auraient justifié
l'expansion de l'Otan en Europe centrale et orientale, la guerre du Kosovo et le
soutien médiatique occidental apporté aux séparatistes mafieux et islamistes
Tchétchènes (liés à l'Afghanistan des Talibans et au réseau international
terroriste de Oussama Bin Laden) avaient bien pour fonction essentielle de ressusciter
la cassure stratégico-civilisationnelle Est-Ouest, entre les deux Europe.
" L'apaisement Est-Ouest est remis en question par l'agression américaine
au Kosovo, explique Pierre Marie Gallois, ainsi s'élargit la fissure
entre le monde occidental américanisé et des gouvernements de nations groupant
bientôt une population de près de 3 milliards, au niveau de vie nettement
moins élevé. Il se pourrait que la crise du Kossovo et la manière dont elle a
été traitée soient le signe avant-coureur d'un futur grand schisme "
. Paradoxalement, les Etats-Unis, qui prétendent vouloir inciter la
Chine (admise récemment au sein de l'OMC) et la Russie à rejoindre le concert
des nations industrialisées et qui craignent par dessus tout la constitution
d'alliances " anti-hégémoniques ", semblent avoir tout fait pour
favoriser un spectaculaire rapprochement entre les deux plus grandes puissances
nucléaires eurasiatiques, la Chine et la Russie. " La " diplomatie
du bombardement que pratique Mme Albright a abouti à la démarche que le département
d'Etat redoutait le plus : un rapprochement spectaculaire entre Moscou et Pékin
", constate le Général Gallois. En effet, quelques mois à peine après
l'opération Force Alliée, le 9 décembre 1999, Boris Eltsine se rendait à Pékin
mettre un terme à un vieux différend frontalier et y proclamer que la Russie -
comme la Chine - était " jusqu'à preuve du contraire une puissance
nucléaire " et que les " Occidentaux ", refusant le concours
de ces deux Etats, devaient toutefois " se garder d'intervenir dans
leurs affaires intérieures " : le Caucase pour la Russie, les Droits
de l'Homme, Taïwan, les îles Spratleys, en ce qui concerne la Chine.
Peu après la démission de Boris Eltsine, en janvier 2000, l'une des premières
décisions stratégiques du Président Vladimir Poutine sera de réviser la
doctrine russe d'utilisation de l'arme nucléaire, Moscou se réservant désormais
le droit d'y recourir non plus seulement en cas d'agression majeure contre
" l'existence même de la Fédération de Russie ", mais dans un
conflit où tous les autres moyens auraient échoué. Parallèlement, Poutine décidait
l'augmentation de près de 50 % du budget militaire russe...
D'après Anatoli Ziouganov, chef du parti communiste russe et auteur de
traités de géopolitiques, il existerait un " véritable complot géopolitique
mondial contre l'ex-URSS " et " la principale menace pour la sécurité
de la Russie " émanerait de la " progression de la machine
militaire de l'Alliance Atlantique vers les frontières occidentales de notre
pays " . Loin de considérer la signature, à Paris, le 27 mai 1997, du
traité fondateur Otan-Russie comme un signe d'apaisement entre les deux anciens
Blocs, Ziouganov affirme que le traité de Paris " consacrait
juridiquement la victoire de l'Occident à l'issue de la Guerre froide
". Aussi " le simple bon sens nous suggère de renforcer nos liens
avec la Chine, l'Inde, l'Iran et certains pays arabes " , poursuit
l'auteur, après avoir rappelé " les appels de Mackinder à renverser
la 'domination russe' sur le noyau de l'Eurasie " ont été
repris par des " russophobes comme Brzezinski ou Kissinger
" . Dans son journal d'un écrivain, déjà, Dostoïevski
écrivait " la Russie n'est pas seulement européenne, mais aussi
asiate. Mieux, il y a peut être plus d'espérances pour nous en Asie qu'en
Europe. Mieux, de nos destinées futures, l'Asie est peut être notre principale
ouverture " .
Aussi, depuis les crises du Kosovo et de Tchétchénie, les sentiments
anti-occidentaux et anti-européens des Russes ont été considérablement
accentués : début avril 1999, 49 % des Russes reconnaissaient " avoir
une vision négative de l'Occident et de l'Europe de l'Ouest ", comme
le révèle Le Point du 17 avril 1999. Mais le sentiment russe selon
lequel il existe un " complot géopolitique de l'Occident contre la
Russie ", représentation profondément ancrée chez de nombreuses élites
et intellectuels russes, y compris d'anciens dissidents anti-communistes comme
Soljénitsyne ou Zinoviev, ne cesse de croître. Ecoutons plutôt Zinoviev, déclarant
aux Serbes, durant la guerre du Kosovo : " Nous avons sauvé l'humanité
de la menace la plus terrible : le fascisme. A présent nous sommes attaqués
par un nouvel ennemi commun, l'impérialisme américain, qui cherche à dominer
le monde. Les mêmes intentions l'animent contre nous, les Russes, et vous, les
Serbes : nous briser par le démembrement de notre pays et le morcellement du
peuple, le but final étant de nous exterminer. (...). Nous les Russes, nous
avons déjà capitulé devant cet ennemi.(...). Alors que vous, vous résistez.
Vous luttez pour votre indépendance. (...). Vous luttez aussi pour nous les
Russes qui avons lâchement abandonné le champ de bataille de l'Histoire. Vous
luttez pour l'Humanité entière que menace l'impérialisme agressif des
Etats-Unis " .
D'après Zinoviev, l'humanité serait en fait entrée, sous l'influence de
l'hégémonie américaine, dans " l'ère post-démocratique ", la planète
étant devenue " mono-étatique " ou " monopolaire ", les
Etats-Unis exerçant une hégémonie globale, pour l'heure, incontestée. "
Si bien que la démocratie est désormais superflue pour les dirigeants du
monde occidental. Bien plus, elle a commencé à les gêner dans leur
conquête du pouvoir mondial ". Aussi Zinoviev n'hésite-t-il pas à
affirmer que l'Occident, sorti victorieux de la Guerre froide, se dirige " vers
un totalitarisme d'un genre particulier (...). le totalitarisme belliqueux de
l'Occident s'avance sous le déguisement de l'humanisme, de la démocratie, de
la lutte pour les droits de l'Homme, de la justice " .
Monde Slavo-orthodoxe et Europe occidentale, deux monde irréconciliables ?
Le refus du clash civilisationnel intra-européen
dans The Grand Chesboard, Zbigniew Brzezinski, à la suite de
Spengler, imprégnés tout deux d'une vision germano-anglo-saxonne de la
civilisation occidentale, explique que l'Orthodoxie est une civilisation
distincte, voire même antagoniste de " l'Occident ". Pour
lui, comme pour Samuel Huntington, d'ailleurs, les événements survenus en
Bosnie et en ex-Yougoslavie sont parfaitement explicables d'après le paradigme
du choc des civilisations : Musulmans contre Chrétiens, Catholiques
contre Orthodoxes, les Musulmans bosniaques ou les Turcs étant pour lui plus
proches, du point de vue civilisationnel, des Croates, des Hongrois ou des
Germains catholiques que ces derniers de leurs frères orthodoxes. Pour
alimenter cette thèse, Samuel Huntington explique que la " ligne-frontière
civilisationnelle " (front line civilizations) séparant les deux
Europe, la catholico-protestante de l'orthodoxe, passe, depuis le Grand Schisme,
par l'Ukraine (divisée entre Catholiques séparatistes et Orthodoxes
pro-russes) et l'ex-Yougoslavie (Bosnie), où Catholiques et Orthodoxes
s'identifient respectivement à l'Occident romano-germanique et à l'aire
slavo-orthodoxe post-byzantine. Des deux côtés de cette frontière, deux
alphabets différents, deux conceptions différentes du christianisme, deux représentations
de soi et du monde, en dépit de l'appartenance à un même ensemble
ethno-linguistique slave.
Si elle est bien réelle, cette fracture est toutefois plus de nature
infra-civilisationnelle, c'est-dire opposant deux histoires et deux cultures
appartenant à la même civilisation, qu'inter-civilisationnelle.
Certains font une analogie entre le schisme Orthodoxie/Catholicisme et celui qui
divisa les Chiites et les Sunnites musulmans. Pour Huntington et pour les
historiens anglo-saxons en général, la fracture Catholicité/ Protestantisme
est pratiquement occultée, de sorte que l'on parle de civilisation "
occidentale catholico-protestante " face à une Orthodoxie étrange
et étrangère. Or nous avons bel et bien affaire ici à une " représentation
" partiale, stratégiquement orientée, dont les fondements
historiques sont largement discutables. En effet, les deux grandes scissions
civilisationnelles avancées par Huntington : le schisme religieux entre
l'Orthodoxie et les différences culturelles entre l'Occident et l'Orthodoxie,
appartiennent largement à un système de représentation inhérent au
monde anglo-saxon, visant à légitimer l'hégémonie anglo-saxonne, depuis la
fin du XVIIIème siècle, à travers la promotion d'une supposée unité
civilisationnelle catholico-protestante, matrice d'une globalisation "
occidentiste " plus large, et via une exacerbation de l'antagonisme
" civilisationnel " entre Catholiques et Orthodoxes.
La plus grande manifestation de l'origine politique et stratégique de cette guerre
de représentation, menée par les thalassocraties anglo-saxonnes depuis
deux siècles pour renforcer artificiellement le choc occidentalo-orthodoxe, fut
sans aucun doute la lutte impitoyable menée par Londres aux côtés des Turcs
contre la Russie orthodoxe et son obstination à empêcher Saint Pétersbourg et
Moscou d'accéder aux Détroits turcs et à la Méditerranée. Aussi l'épisode
de la guerre de Crimée n'était-il qu'un maillon parmi tant d'autres au sein de
cette stratégie de divide et impera qui visait in fine à isoler
et couper de l'Ouest européen le coeur stratégique du Vieux Continent, le heartland
russo-orthodoxe décrit par les théoriciens géopolitiques anglo-américains
de l'antagonisme essentiel opposant les empires maritimes aux puissances
continentales. Quant à nous, nous soutenons que les nations européennes de
l'Ouest comme de l'Est appartiennent à une même civilisation, dont l'espace géographique
naturel est une Grande Europe continentale " eurosibérienne " (voir
cartes I et II).
C'est en fait dans un contexte de rivalités géopolitiques entre l'Empire
romain d'Orient et le nouvel " Empire d'Occident ", puis dans le cadre
de l'accession au pouvoir temporel de la Papauté, que surviendront les deux
grandes crises qui provoqueront la rupture définitive entre les deux Eglises
(schisme Orthodoxie/Catholicisme) et les deux mondes, l'"occidental "
et "l'oriental " (au sens " byzantin " du terme et en référence
à la civilisation issue de l'empire romain d'Orient).
Contrairement à ce qui est affirmé ici ou là, les contentieux théologiques
opposants les deux Eglises sont incomparablement moins importants que ceux
opposants Rome aux Eglises protestantes. En fait, la foi et la théologie des
" Orientaux " (Orthodoxes) sont bien plus proches de celles des "
Latins " (Catholiques) que des conceptions " réformées ",
lesquelles remettent radicalement en cause non seulement Marie, en tant que
" Mère de Dieu " (téotokos), mais aussi, ce qui touche à
l'essentiel, la signification même du Corps et du Sang du Christ pendant
la communion (transsubstantiation), sans parler des doctrines de prédestination,
du sola fide et du sola scriptura des Protestants. Schématiquement,
les deux grandes pierres d'achoppement divisant les deux églises concernent :
premièrement la question de la primauté du Pape, deuxièmement, ladite
" querelle du Filioque " . Essayons donc d'y voir un peu plus
clair.
Concernant la rivalité entre le Patriarche de Constantinople et le Pape romain,
qui se prétendaient tout deux héritiers de Pierre, chacun sait qu'il s'agit là
d'un détail, du point de vue de la foi et de la théologie, les Credo des deux
Eglises étant issus des mêmes Conciles de Nicée et de Constantinople . Aussi
est-il bon de rappeler que, lors du Concile de Constantinople, en 381, les évêques
de Rome, Constantinople, Antioche et Alexandrie trônaient sur un même pied
d'égalité, ce qui était alors accepté par tous. L'évêque de Rome,
devenu pape bien plus tard, , n'avait ni plus ni moins qu'une primauté
d'honneur. Même au moment de la scission de 1054, les Orthodoxes ne
contestaient pas cette primauté. Ils ne cessèrent en revanche jamais de dénoncer
le pouvoir politique exorbitant que s'arrogèrent les Papes au fil des siècles,
les Etats pontificaux ayant été créés par Pépin Le Bref, et consacrés par
Charlemagne, qui remettra symboliquement les clés de Rome au Souverain Pontife.
Preuve du rôle politique crucial joué par le germain Charlemagne dans
l'exacerbation du conflit politico-théologique entre Latins et Orientaux, le
terme de Pape lui-même ne devint officiel qu'à la fin du IXème siècle, au
moment du couronnement de l'Empereur franc par Léon III, le successeur de ce
dernier ayant été le premier à porter le titre de Pape. Enfin, aux débuts du
Christianisme, les évêques étaient en grande majorité des " Orientaux
" - que l'on qualifierait aujourd'hui d'Orthodoxes - et ce furent donc très
longtemps des conclaves majoritairement composés de gréco-orientaux qui élurent
les Papes. Il faudra finalement attendre le règne de Charlemagne - qui créera
des diocèses un peu partout en Europe et rééquilibrera ainsi la composition
des conclaves en faveur des " Occidentaux ", pour que soient élus les
premiers papes " occidentaux " par les évêques " suffrageants
". Cette révolution, éminemment politique, sera l'une des
principales sources profondes du futur Grand Schisme. C'est donc dans ce
contexte et à la suite de la rupture des fillançailles entre Anne, fille de
Constantin, et Charlemagne - d'ailleurs considéré, par les Byzantins, comme un
" faux Empereur " et un " barbare " germain semi-hérétique
- que surviendra la " querelle du Filioque. En faisant introduire
dans le Credo, jusqu'alors unanimement reconnu par Latins et Orientaux,
l'additif du Filioque, précisant que l'Esprit Saint procède non seulement du Père
mais " du Père et du Fils ", Charlemagne escomptait provoquer
religieusement une rupture politique déjà consommée entre deux Empires
rivaux, lesquels revendiquaient un même héritage " romain ".
Toujours est-il que, sommairement, Orthodoxes et Catholiques reconnaissent la
validité de la succession apostolique de leurs évêques et prêtres
respectifs, désignent le Pape comme le plus grand ou l'un des plus grands évêques,
héritier de Pierre, celui de Rome, les Orthodoxes ne refusant que la suprématie
absolue du Pape sur les autres évêques et patriarches ; pratiquent le
monachisme, la confession auprès des prêtres, et accordent une importance
capitale, à la différence des Protestants, au rôle de la Tradition,
notamment patristique (enseignements des Pères de l'Eglise). Précisons
qu'un fidèle orthodoxe peut communier dans une église catholique et vice
versa, ce qu'aucune des deux Eglises n'accordent aux Protestants, tandis
que, depuis le Concile Vatican II, Papes et Patriarches se reconnaissent
mutuellement après avoir levé les excommunications qui les frappaient réciproquement
depuis le schisme. Ce sont plutôt des traditions historiques qui différencient
plus qu'elles ne divisent Orthodoxes et Catholiques.
En fait, les Orthodoxes se veulent les véritables héritiers des premières églises
chrétiennes du Proche-Orient, de Grèce et d'Asie Mineure. Ils rappellent que
Saint Pierre prêcha aux Philipiens, aux Colossiens et aux Galates, et que les
communautés chrétiennes primitives du monde byzantin : Asie Mineure, Antioche,
Alexandrie, précédèrent celles-là mêmes de Jérusalem. Mieux, les premières
communautés chrétiennes de Gaulle, de Rome, d'Espagne, et même de Trèves, en
Allemagne, étaient d'statement grecque, tout comme celles de Marseille
(Massilia) ou de Nice (Nikkae). Du point de vue chrétien, Lyon est également
de filiation grecque, les premières communautés chrétiennes de la capitale du
Rhône étant originaires de Smyrne, et les 150 premiers martyres lyonnais
portant des noms grecs. On le voit, les différences sont, dans le fond, moins
nombreuses et bien moins profondes que les points communs. Quant à la Russie
orthodoxe, à laquelle nous avons tant fait allusion au cours de cet essai,
Moscou se considère, depuis la chute de Constantinople en 1453 durant laquelle
le dernier Empereur byzantin Constantin XI Paléologue fut tué, comme la "
Troisième Rome ", la fille du dernier Empereur d'Orient ayant d'ailleurs
épousé le Grand Duc de Russie. Dès lors, les Tsars russes se diront les
" fils " des Empereurs byzantins, Moscou se considérant l'héritière
directe de Constantinople et la protectrice des Orthodoxes face aux Musulmans.
Qu'en est-il maintenant du " fossé culturel et historique " entre les
" deux civilisations " décrit par Huntington ou Pierre Béhar, à la
suite de Spengler ? Il est, tout comme le " fossé théologique ", à
relativiser. Rappelons tout de même que jusqu'au XIème siècle, la quasi
totalité de l'Italie du Sud est byzantine, et que certains des plus beaux chefs
d'oeuvre de l'art chrétien d'Italie et des Balkans sont le résultat d'une
synthèse entre les traditions romaine et byzantine. Ravenne l'italienne est une
des merveilles architecturales du style byzantin. La basilique Saint Vitale
rappelle très nettement celle de Sainte Sophie de Constantinople, et la mosaïque
de Ravenne représente l'impératrice byzantine Théodora avec ses servantes. En
réalité, une grande partie de la Méditerranée européenne, théoriquement
comprise dans la catégorie d'" Occident ", doit autant, voire parfois
plus, à la culture gréco-byzantine qu'à la culture " occidentale "
au sens romano-germano-anglo-saxon du terme. En Corse, en Sardaigne, en Sicile,
à Naples (Nea Polis, ou " nouvelle ville " en grec) et en
Italie du Sud en général, les liturgies byzantines transparaissent encore dans
les rites religieux locaux. A propos de la Sicile, on parle même d'art
religieux et d'architecture " normando-byzantine ", les envahisseurs
normands catholiques ayant fait survivre dans leurs réalisations la culture gréco-byzantine
qu'ils avaient trouvée au pays des Cyclopes. Mieux, de nos jours encore, les évêques
de plusieurs capitales d'Italie du Sud ont encore le double rite, latin et
byzantin, tandis les autochtones de nombreux villages de Sicile, de Sardaigne ou
de Corse demeurent, jusqu'à aujourd'hui, des fidèles de l'Eglise Orthodoxe.
Concernant l'Eglise chrétienne-orthodoxe russe elle-même, on sait que ce sont
deux envoyés du Pape, Cyril et Méthode, originaires de Grèce, qui iront, un
siècle avant le Grand Schisme, convertir les Russes (Méthode était Grec et
Cyril Bulgare). Le Souverain Pontife aurait très bien pu envoyer en Russie deux
missionnaires latins. Comme on le sait, le Pape avait approuvé l'alphabet conçu
par Méthode et Cyril (alphabet cyrillique), qui deviendra celui des Russes
orthodoxes, des Bulgares, des Biélorusses et des Serbo-macédoniens, etc. Or si
le Pape avait choisi des missionnaires latins, cet alphabet serait aujourd'hui
latin. Enfin, le problème de l'uniatisme, s'il est pour certains une pomme de
discorde, pour des raisons essentiellement pastorales (autorités et répartition
des lieux de culte), n'en demeure pas moins la plus grande manifestation d'unité
spirituelle et cultuelle, les Catholiques uniates ukrainiens ayant exactement la
même liturgie, la même messe, les mêmes rites que les Orthodoxes !, la seule
différence, de taille, certes, étant la reconnaissance de l'Autorité du Pape
et la mention de son nom par les Uniates pendant la messe . Seule l'allégeance,
somme toute très politique et non théologique, au Saint-Siège, divise les
deux Eglises. On le voit, le " fossé civilisationnel " séparant
l'Orthodoxie du monde " occidental " catholico-réformé, n'est
pas aussi important qu'on le dit, en tout cas pas plus profond qu'entre
Catholiques et Protestants. Il n'est pas le résultat d'un choc de
civilisation irrémédiable entre deux mondes ennemis, mais plutôt la conséquence
d'une scission survenue à l'intérieur d'une même civilisation gréco-romaine
originelle. Les différences existent, certes. Les plaies historiques ont même
été réactivées durant la guerre du Kosovo, comme l'ont déploré d'ailleurs
le Pape Jean Paul II et le Patriarche orthodoxe roumain Teoctist dans une Déclaration
commune signée le 8 mai 1999 .
De l'unité civilisationnelle, géostratégique et politique de "
l'Eurosibérie "
D'un point de vue moins exclusivement culturalo-religieux et plus
" séculariste ", les deux Europe, dans leur mutation moderne, sont
peut être même encore plus unies - de manière diffuse, certes, mais bien réelle
- que par le passé, les pierres d'achoppement théologiques marquant nettement
moins les consciences collectives des sociétés sécularisées et industrialisée
respectives que celles de l'homo religiosus des siècles passés. Héritière
de l'organisation juridique et politique des Romains, de la philosophie et de la
science des Grecs, du patrimoine ethno-linguistique indo-européen communs aux
Celtes, aux Latins, aux Germains comme aux Slaves, et unifiée par l'apport judéo-chrétien,
lui même à l'origine de la pensée séculière moderne et de la place
primordiale de l'individu, l'Europe est d'abord une " grande
histoire partagée ", une destinée commune, une éthique exigeante
pour les besoins matériels et moraux de la personne humaine. Elle est la "
la civilisation de la personne ", comme l'a dit Henri de la Bastide, une
prodigieuse civilisation intégrant la création, la recherche, le développement
avec des exigences morales et spirituelles élevées. Qu'on le veuille ou non,
et bien que la Russie n'ait point connu, comme l'expliquent certains
russo-sceptiques, la Réforme, la renaissance et la Révolution française -
" les trois R de l'Occident ", la Russie partage pleinement ces
valeurs et s'abreuve encore plus directement que les Occidentaux à leurs
sources gréco-latines et judéo-chrétiennes, sans parler de la Révolution
bolchévique qui joua en Russie le rôle de la seconde révolution française
jacobine et terroriste de 1793. Qu'on le veuille ou non, les Européens ont en
commun des traits caractéristiques essentiels : de la Bretagne à la Sibérie,
du Portugal à Behring, les moeurs familiales, les croyances, les références
philosophiques et culturelles (les Russes se reconnaissent autant dans Victor
Hugo et Rousseau que les Français ou les Italiens dans Dostoïevski ou Tolstoï
ou encore tout Européen dans Platon, Leonardo da Vinci, Dante Alighieri, etc),
les références morales, tout comme leurs problèmes sociaux des Européens
(affaissement des morales traditionnelles, dénatalité, individualisme, etc),
sont profondément similaires.
L'Europe, eurosibérienne par essence plus encore que par choix, est une "
grande famille " pour le meilleur et pour le pire, dont les différents
rameaux ont certes pris des directions propres, mais qui, telles les cités
grecques face aux Barbaroï, ont plus que jamais intérêt - étant données
les circonstances (globalisation, logique géoéconomique des " blocs
", heurts civilisationnels, menaces en provenance du Sud islamique, etc) -
à se rassembler au sein de ce que Gorbatchev avait nommé la " Maison
commune européenne ".
Les différentes pierres d'achoppements historiques et politico-théologiques
du passé, évoquées précédemment, apparaissent aujourd'hui largement dépassées,
voire même dépourvues d'intérêts pour tout partisan de la construction d'une
Grande Europe indépendante. Pourtant, la guerre du Kosovo a bien montré qu'en
dépit de décennies d'idéologie communiste athée et de la baisse généralisée
de la pratique religieuse, la religion, en tant que réalité
civilisationnelle fondatrice plus que comme croyance théologique, n'a pas
cessé d'imprimer sa marque et d'imprégner profondément les consciences
collectives. Bien qu'elles soient en réalité relativement insignifiantes, les
pierres d'achoppements civilisationnelles opposant l'Occident européen à l'Est
post-byzantin demeurent inconsciemment prégnantes dès lors que les Européens
des deux rives tombent dans le piège de la division et de l'instrumentalisation
des chocs civilisationnels.
A n'en point douter, l'édification d'une Europe unie et forte, indépendante de
l'Empire thalassocratique américain, passe donc par une " réconciliation
civilisationnelle " entre les " deux poumons de l'Europe ",
l'occidental et le post-byzantin, réconciliation aussi aisément réalisable
d'un point de vue stratégique " eurosibérien " qu'elle apparaît
utopique d'un point de vue " occidentiste " et atlantiste, tout étant
question de postulats de départ et de volonté. Les Européens
doivent en définitive se convaincre que l'entente avec la Russie et le monde
orthodoxe est à la fois réalisable, raisonnable et même salutaire, du point
de vue géopolitique.
Le nécessaire rapprochement Union-européenne-Russie
ou " l'axe idéal " Paris-Berlin-Moscou
L'Union européenne demeure pour l'heure une entité hybride, "
molle " (Pierre marie Gallois), difficile à distinguer du projet
atlantique et abusée par l'utopie mondialiste, usurpatrice - ainsi que nous
l'avons expliqué - de la notion d'" Occident ", derrière laquelle se
profile l'hégémonisme américain. Or, la subordination de l'Europe aux
Etats-Unis et le maintien de l'Otan - historiquement créée et maintenue contre
la Russie et le Bloc slavo-orthodoxe - comme seule véritable structure de défense
européenne stratégique (l'Europe de la Défense se réservant les missions
humanitaires et de maintien de la Paix dites de " Pétersberg "), est
proprement inacceptable pour plusieurs raisons :
- Premièrement, elle ne se justifie pas contre un danger continental
eurasiatique commun, la menace " russo-soviétique" ayant disparu
et la Chine communiste ne projetant pas plus que la Russie de conquérir
l'Occident. En réalité, si danger continental il y a en Eurasie, pour
reprendre l'statement de Zbigniew Brzezinski, il ne peut être perçu comme tel
que par les stratèges anglo-américains, lesquels ont toujours craint l'unité
géopolitique de l'Eurasie et les scénarios de coalitions continentales "
anti-hégémoniques " récalcitrantes à l'empire maritime américain. Si
une nouvelle menace globale se profile en Eurasie, elle est le fait non
pas de peuples européens mais du Totalitarisme islamiste sunnite, que
Vladimir Poutine désigne à travers l'statement parlante de " fascisme
religieux ", dont le but final est de conquérir le monde entier, par
le Jihad, à commencer par l'Afrique, le Caucase, l'Asie centrale et
l'Europe, principales " zones molles " limitrophes du continuum
islamique. Or, ce sont justement les Etats-Unis, qui, nous l'avons expliqué
dans un précédant essai , ont favorisé - et continuent de favoriser en
certains lieux - l'extension des bases mondiales de l'islamisme au détriment
des intérêts européens.
Cette réalité de la " rupture de l'unité de la civilisation
euro-occidentale " (Huntington) par les Etats-Unis d'Amérique, pris en
tenailles par leur double politique planétaire, à la fois occidentiste et
islamo-pétrolière, plaiderait même plutôt en faveur d'un renforcement de la
coopération intra-europénne et continentale entre l'Union européenne
et la Russie, en matière de défense et de sécurité, contre ce même
islamisme menaçant et revanchard du Sud. Cette coopération stratégique
visant à garantir la sécurité des trois grandes composantes de la
civilisation euro-occidentale (Europe de l'Ouest, Orthodoxie, Amériques), le Président
Vladimir Poutine a été le premier chef d'Etat européen à la proposer
solennellement à ses homologues occidentaux, notamment lors de sommets européens
et de ses premières visites diplomatiques à Londres et à Rome.
- Deuxièmement, la subordination européenne est inacceptable car
l'Europe possède d'ores et déjà tous les atouts pour égaler, voire même
dépasser un jour, la puissance américaine, si tant est qu'elle en ait
seulement la volonté : sa population avoisine les 380 millions
d'habitants (720 millions en englobant l'ensemble des peuples du Continent européen),
contre 260 pour les Etats-Unis ; le PNB cumulé de l'Europe des Quinze - 7800
milliards de dollars en 1999 - égale celui de l'Amérique (7783 milliards de
dollars) et le dépasse déjà largement si l'on considère l'Europe occidentale
dans son ensemble (UE +AELE : Norvège, Suisse, etc) ou si l'on tient compte de
l'admission imminente des pays d'Europe centrale et orientale (PECO), de Chypre,
Malte, etc ; enfin, le niveau de vie des deux blocs est largement comparable, le
PNB per capita moyen oscillant entre 25 et 30 000 dollars des deux côtés
de l'Atlantique. Quant aux progrès technologiques, à la recherche scientifique
et médicale, aux performances commerciales et industrielles, au niveau
intellectuel et culturel moyen, et même à la qualité de la vie (systèmes
sociaux, art de vivre, traditions artistiques et culinaires, etc), l'Europe n'a
rien a envier aux Américains. Bien au contraire. En dehors de quelques domaines
comme les hautes technologies de défense ou la maîtrise de l'espace, où elle
a renoncé à détenir la première place mais où elle pourrait aisément
rattraper le retard, l'Europe est, avec son second poumon stratégique vital
russe, globalement au moins aussi puissante et avancée que les
Etats-Unis et constitue la première puissance économique du monde.
Aussi, au cas où l'Union européenne accepterait de marcher vers son
autonomie stratégique et politique, et donc de prendre ses distances vis-à-vis
de l'Otan ou du moins créer une véritable défense européenne indépendante
du commandement suprême américain, ce qui motiverait Moscou à présenter
enfin sa candidature auprès de Bruxelles - ce qu'elle ne pouvait pas faire
jusqu'alors à cause de l'otanisation de l'UE -, l'Europe continentale forgée
à partir de l'axe idéal Paris-Berlin-Moscou constituerait la première
puissance stratégique de la planète. Non seulement une telle Grande
Europe pourrait équilibrer et tempérer, plus que défier, l'unilatéralité
américaine et le monde unipolaire issu de la fin de la guerre
froide, facteurs de déséquilibre mondial et de guerres (Golfe, Kosovo, projet
anti-missiles Us et relance de la course aux armements, etc), mais elle posséderait
les plus importantes réserves d'énergies et ressources stratégiques du
monde, les meilleurs cerveaux - en grande majorité européens mais allant trop
souvent trouver fortune aux Etats-Unis où ils sont mieux rémunérés -, la position
géographique la plus enviable et la plus centrale, et, surtout, une capacité
d'autosuffisance économique, technologique, militaire et politique quasi
totale.
Rien ne justifie donc l'inféodation actuelle de l'Union européenne à l'Amérique,
pas même l'appartenance à un système d'Alliance commun, l'hégémonie de l'Amérique
et de l'OTAN étant plus la conséquence de la " volonté d'impuissance
" européenne (Pascal Boniface) que la cause de cette dernière. Aussi les
Etats-Unis ne peuvent-ils pas, à terme, empêcher l'Europe, géant économique
stratégiquement affaibli par ses récurrentes divisions, de devenir un géant
politique, une " puissance globale " capable de traiter d'égal à
égal avec eux.
La division des deux poumons de l'Europe, entretenue par l'extension de l'Otan
aux pays de l'Est candidats à l'entrée dans l'Union européenne, ainsi que le néo-containment
diffus contre la Russie et le monde post-byzantin, sont donc autant le résultat
de la stratégie anglo-américaine de divide et impera en Europe que de
la " volonté d'impuissance " européenne et d'une sorte de "
russophobie " quasi congénitales de l'UE qui remonte aux fondements et aux
précurseurs mêmes de l'Union des Quinze, atlantiste depuis les origines.
Rappelons en passant que l'actuelle Union européenne, issue du Traité de Rome
et devenue politique avec les traités de Maastricht, Amsterdam et Nice, a été
explicitement suggérée par Washington et édifiée par les milieux atlantistes
européens dans un contexte de guerre froide afin de contenir l'empire
russo-soviétique, ainsi que l'a reconnu son fondateur lui-même, Jean Monnet,
proche du père de la doctrine du containment, John Foster Dulles et étroit
collaborateur de différents services et organismes américains (Council of
Foreign relations) pendant plusieurs décennies.
Tirant les leçons de la guerre du Kosovo et des conséquences périlleuses de
l'extension de l'OTAN en Europe centrale et orientale : cassure entre les "
Deux Europe ", slavo-orthodoxe et occidentale ; acceptation de la
candidature de la Turquie, pilier du flanc Sud de l'Alliance, etc, les Européens
doivent désormais proclamer " leur Doctrine Monroe " : " l'Europe
aux Européens ", ce qui revient tout au plus à répondre, cent
vingt-cinq ans plus tard, aux Américains, qui, par la bouche du Président
Monroe, avaient sommé les Etats d'Europe de ne pas se mêler des affaires
" intérieures " du Continent américain. Mais encore faudrait-il,
pour cela, que les Européens n'appellent pas l'Oncle Sam au secours dès que
survient le moindre événement régional en Bosnie, en Albanie ou au Kosovo.
Or, l'on voit mal les raisons d'une présence américaine dans les Balkans,
celle des Russes apparaissant en revanche, d'un point de vue géographique et
historique, bien plus fondée. D'évidence, le refus, de la part des Occidentaux
et notamment du Groupe de Contact, d'associer la Russie au règlement de
Rambouillet, peu avant la guerre du Kosovo, fut une grave erreur et contribua à
saborder le processus de paix, la politique belliciste américaine du tandem
interventionniste Clinton-Albright ne rencontrant plus aucun obstacle sur sa
route périlleuse.
D'après nous, la construction européenne devrait renouer avec sa raison d'être
première, c'est-à-dire poursuivre un projet politique continental paneuropéen,
ainsi que l'avait envisagé - bien avant Jean Monnet et Robert Schuman -
Coudenhove-Kalergi (1894-1972), véritable père de la construction européenne,
avant la reprise en main de celle-ci par les milieux pro-américains et
atlantistes.
De même que l'Amérique moderne s'est construite en se pensant - du point de
vue géostratégique - comme le coeur directeur du Continent américain,
ce qui lui permit de s'affirmer comme puissance mondiale et d'affranchir les Amériques
de la tutelle post-coloniale européenne, de même l'Europe ne pourra s'affirmer
véritablement comme puissance en tant que telle que lorsqu'elle se pensera
comme continentale, c'est-à-dire incluant la famille slavo-orthodoxe à
travers l'axe idéal Paris-Berlin-Moscou. Elle n'existera que lorsqu'elle
revendiquera haut et fort son indépendance et sa souveraineté géopolitique
continentale, conditions sine qua nun de son Retour dans
l'Histoire et de la maîtrise de sa destinée, sommant les Etats-Unis, s'il
le faut, de ne pas s'immiscer dans ses affaires " intérieures ".
Nécessaire définition du projet géopolitique et des limites de la Grande
Europe : non à la Turquie dans l'Union, oui à la Russie
Face à la dérive actuelle de la construction européenne, résolument atlantique
et objectivement tournée contre la Russie et le monde post-byzantin
en général, comme en ont témoigné les différentes positions diplomatiques
et stratégiques des Européens en Irak et dans les Balkans depuis le début des
années 90, un autre choix est possible : celui d'une " Grande Europe
" ayant vocation à réunir, à moyen terme, dans une même Union,
l'ensemble des Etats de civilisation européenne se trouvant sur le
territoire du Vieux Continent, y compris la Russie, mais en aucune façon - sauf
à se renier et à perdre toute cohérence - la Turquie, laquelle, géographiquement
et culturellement, n'appartient et n'a jamais appartenu à l'Europe, dont
les frontières géocivilisationnelles ont été tracées par Hérodote.
Les frontières de l'Europe - donc ses limites - sont définies non seulement
par les paramètres géographiques, déterminants mais insuffisants, la Turquie
ayant une - infime - partie de son territoire en Europe, mais également par les
critères religieux, culturels et ethno-linguistiques, et surtout à l'aune des valeurs
fondamentales, des références philosophiques et des comportements sociaux.
Elles sont naturellement tracées par l'histoire et la géopolitique : sur
l'Atlantique et le Pacifique face à l'hégémonisme américain ; sur le fleuve
Amour face à la Chine ; et le long du Limes islamo-européen en Méditerranée,
dans le Caucase et en Asie centrale, face à l'aire turco-islamique, que les géostratèges
nomment la " zone des tempêtes " en raison de sa forte sismicité géopolitique.
Dans un article retentissant paru dans Le Monde du 24 octobre 1997, le géographe
Yves Lacoste avait dessiné les contours de ce qu'il appelait déjà la "
Grande Europe ", vaste ensemble géopolitique virtuel s'étendant, de la
Bretagne et du Portugal à l'Ouest jusqu'au Kamtchatka (Behring) à l'Est, sur
un territoire de plus de 25 000 km.
Notre proposition d'intégrer progressivement la Russie et le monde
slavo-orthodoxe au sein d'un grand ensemble paneuropéen continental apparaît
fondamentalement utopique à certains " réalistes ", qui rappellent
qu'une Grande Europe ne peut pas faire cohabiter ensemble les Russes et les
peuples de l'Est anciennement colonisés par l'Empire russo-soviétique. Mais
alors pourquoi ceux là mêmes qui affirment qu'il est " irréaliste "
de faire entrer la Russie dans l'Europe considèrent-ils comme tout à fait légitime,
cohérent et naturel (Jacques Chirac) d'admettre la Turquie, ancien ennemi séculaire
de l'Europe, au sein de l'Union ? La Russie serait-elle plus " menaçante
", moins " occidentale " et moins " démocratique " que
la Turquie nationaliste édifiée sur les cendres du génocide d'un million et
demi d'Arméniens, l'expulsion de deux millions de Grecs et la persécution des
Chrétiens, des Alévis et des Kurdes de Turquie ? La question mériterait au
moins d'être posée.
Si elle veut être en mesure de relever les défis du XXIème siècle, l'Europe,
aura, certes, tout intérêt à entretenir de bons rapports avec Ankara - déjà
membre du Conseil de l'Europe et de l'OSCE, forums de concertation non négligeables,
et de l'Union douanière européenne - mais elle devra impérativement et avant
toute chose rassembler les membres de la civilisation européenne, dont les
nations slaves-orthodoxes, dépositaires d'un patrimoine culturel commun, animés
par un même " vouloir-vivre ensemble ", et menacés par les mêmes périls
et adversités.
Une nécessaire Politique de Défense Européenne
D'après nous, et conformément au projet politique confédéral européen conçu
par Coudenhove-Kallergi, véritable précurseur de l'Europe, la Politique européenne
de défense et de sécurité serait, avec la politique étrangère commune, le
principal domaine de compétence et d'activité du pouvoir confédéral central
de la future Grande Europe " eurosibérienne ". Quatre objectifs présideraient
à la construction d'une Identité Européenne de Défense et de Sécurité réellement
indépendante des Etats-Unis et de l'OTAN et associée à la Russie :
- premièrement : la définition d'une véritable Stratégie de Défense
Européenne, comparable à la Stratégie Nationale de Sécurité américaine,
évaluant les risques et menaces pour la Sécurité européenne et élaborant
des réponses adéquates permettant d'y faire face et d'assurer la stabilité et
la puissance de l'Europe,
- ensuite, la création d'un Conseil de Sécurité Européen, concert des
nations du Continent européen destiné à réunir autour d'un même forum stratégique
paneuropéen les Etats d'Europe occidentale, centrale et orientale (Russie
incluse), donc à réconcilier les trois pôles géo-civilisationnels stratégiques
européens - actuellement divisés à cause de la pierre d'achoppement
atlantique - autour de l'axe fondamental de toute défense européenne, à
savoir Paris-Berlin-Moscou. Cette proposition va d'ailleurs dans le sens des
projets de coopérations euro-russes présentés à différentes reprises par le
Président Poutine, lequel pense que la sécurité, la diplomatie et la défense
sont les domaines de prédilection du rapprochement entre la nouvelle Russie
post-soviétique et l'Union européenne ;
- l'institution d'un quatrième pilier de la construction européenne bénéficiaire
des acquis de l'UEO et capable de conduire une véritable Défense européenne,
laquelle signifie à terme une armée européenne intégrée et un système de
planification et de concertation continental en matière d'armes stratégiques
et de systèmes d'information ;
- la mise sur pied d'une véritable politique commune de l'armement
passant par la restructuration et le regroupement des industries nationales de défense
et la coopération entre celles-ci et les industries russes ;
- Nécessaire Stratégie de Défense Européenne (SDE)
Comme nous l'avons précédemment, les raisons profondes de
l'incapacité de l'Europe à mettre sur pied une Politique Européenne de Défense
cohérente et à résoudre les moindres conflits se déroulant sur son propre
sol, proviennent essentiellement du fait que, depuis le traité de Rome, les
Européens ont délibérément renoncé à aborder les délicats problèmes
géostratégiques, pourtant essentiels, cédant sans contreparties aux
Etats-Unis - avec le prétexte de la Guerre froide - la responsabilité de la défense
de l'Europe, au profit d'une vision exclusivement économiciste, libre-échangiste
et anti-russe de la construction européenne.
L'Alliance Atlantique étant depuis les origines tournée contre la
Russie, et les troubles survenant en Europe de l'Est ne pouvant pas trouver
d'issue pacifique viable sans tenir compte des positions russes, l'Europe des
Quinze, et bientôt des Dix-huit ou même des Vingt-sept, en ne retenant comme
nouveaux candidats que des pays présélectionnés par les Américains
pour leur méfiance envers Moscou et leur bienveillance à l'égard de l'OTAN,
s'enferme elle même dans le cercle vicieux de la " Nouvelle Guerre froide
", c'est-à-dire la coupure en deux du Continent, facteur
d'instabilité, et frein à toute Politique de Défense et de Sécurité
paneuropéenne autonome.
Qu'on le veuille ou non, là est la clé - stratégique et géocivilisationnelle
- du problème, et il appartient aux Européens de l'Ouest d'expliquer aux
nouveaux admis : Hongrie, Pologne, Tchéquie, bientôt Slovénie, Pays Baltes,
peut être un jour Ukraine, etc, que l'Union européenne n'a pas vocation
à demeurer un " Club atlantiste " tourné contre le monde
russo-orthodoxe. Si elle veut préserver la Paix et assurer sa Sécurité,
l'Europe ne peut pas ne pas se penser comme continentale, toute évolution
ultérieure anti-occidentale de la Russie étant, à terme, fortement préjudiciable
à sa Sécurité.
Face aux nouveaux enjeux du XXIème siècle, l'Europe doit être consciente que
l'intégration de la Russie en son sein est bénéfique pour les deux parties :
insertion progressive de la Russie dans le monde euro-occidental plutôt que
confrontation avec celui-ci ; mise en valeur des formidables ressources énergétiques
et minérales de l'espace russe, susceptible, à terme, de donner à l'Europe
son indépendance énergétique totale vis-à-vis des Etats pétro-islamiques,
de plus en plus incertains et anti-occidentaux ; coopération en matière de
transfert de haute technologie dans les domaines militaire, spatial, aéronautique
et médical, où les Russes demeurent encore performants, nombre de cerveaux
russes étant contraints de fuir vers les Etats-Unis faute de soutien européen
; enfin, nécessaire mise en commun des puissances stratégiques russe et
ouest-européenne face à une même menace anti-occidentale représentée
par le Totalitarisme islamique menaçant d'embraser le monde arabo-islamique,
menace en pleine effervescence déjà observable tout le long du Limes géocivilisationnel
séparant l'Europe du monde musulman : de la Méditerranée occidentale à
l'Asie centrale, en passant par les balkans et le Caucase. " Au XXIème
siècle, c'est la défense d'une Europe allant de Brest à Vladivostok qu'il
nous faudra prendre en compte. Or cette " grande Europe " est menacée,
sur sa frontière méridionale, par l'instabilité et les conflits qui
persistent dans ce que certains ont appelé la " zone des tempêtes du siècle
prochain " , explique Bernard de Bressy.
De quoi s'agit-il au juste ? Pour les stratèges, la " zone des tempêtes
" désigne l'" immense arc de crises endogènes incessantes
" allant de la Bosnie à l'Ouest jusqu'à la muraille de Chine à l'Est :
Balkans, Caucase (Tchétchénie, Abkhazie, Azerbaïdjan, etc), Kurdistan (turc
ou iranien), Afghanistan, Tadjikistan, jusqu'au Turkestan chinois. "
Tous les dangers du nouveau désordre mondial sont là, autour d'un seul pays,
la Turquie... la sécurité de ce pays est un cauchemar à 360 ° " ,
notait Thomas Friedmann en 1995, la " zone des tempêtes "
correspondant effectivement à la sphère d'influence géopolitique de la
Turquie, fidèle alliée de l'Occident tout au long de la froide Guerre froide
et pilier sud de l'OTAN, mais aussi adversaire traditionnel de la Russie.
Lucide vis-à-vis de l'hégémonisme américain en Europe et de la vassalité de
l'Union vis-à-vis de Xashington, mais refusant de tomber dans le piège de
l'anti-occidentalisme et du rejet de l'Europe, option fortement défendue en
revanche par certains nationalistes et/ou communistes russes comme Jirinovsky ou
Ziouganov, le Président Vladimir Poutine ne cesse de proposer aux Européens de
coopérer avec la Russie en matière de politique étrangère, de Sécurité
collective et de Défense. Pour équilibrer l'unilatéralité américaine
manifestée notamment par le projet de bouclier anti-missiles américain relancé
par l'Administration Bush jr, le Président russe propose une
collaboration euro-russe en matière d'armement stratégique et même, à terme,
une mise en commun des moyens et des recherches pour mettre sur pied un système
anti-missile européen continental pendant du National Missile Defense américain.
Sans toutefois tomber dans le travers de l'anti-turquisme et encourager un
redoutable choc de civilisation, que l'Europe a toutes les chances de conjurer
si elle poursuit une politique à la fois de fermeté (dans les Balkans, au
Kurdistan, en Mer Egée et à Chypre) et d'ouverture (au sein de l'OTAN, de
l'OSCE et du Conseil de l'Europe), il va sans dire que l'intérêt de l'Europe
est plutôt de s'allier avec la Russie qu'avec une Turquie ambivalente, irrédentiste,
et en proie à l'intégrisme islamique. " La Russie sortira un jour de
l'ornière, annonce Bernard de Bressy. Dans le domaine de la défense,
cette grande puissance au territoire immense pourra être, comme au début du siècle,
notre alliée majeure si nous parvenons à prendre en compte, avec elle, les
menaces potentielles qui pèsent à ses frontières méridionales " .
A l'aune de ces réalités incontournables, la Pensée géostratégique paneuropéenne
devra selon nous être orientée autour de quatre axes principaux :
- accroissement de la puissance stratégique et militaire de l'Europe
permis par son élargissement, par la mise sur pied d'une Défense européenne
autonome, et par l'association étroite de tous les Etats du Continent - donc de
la Russie ;
- restauration d'un Ordre multipolaire, c'est-à-dire non pas s'opposer
stérilement aux Etats-Unis mais être capables - notamment grâce à l'édification
d'une Europe indépendante associant la Russie - de traiter d'égal à égal
avec Washington et de tempérer ses entreprises néo-impériales belligènes
dans le monde, menaces graves de conséquences pour la stabilité et la paix
mondiales
- enfin, faire front face aux menaces extérieures communes,
principalement le monde islamique radicalisé ou en voie de
radicalisation et sa " zone des tempêtes ", ce qui implique, certes,
une collaboration avec les Etats musulmans, notamment ceux d'Afrique noire, du
Maghreb et de la Turquie, mais, parallèlement, à une ambitieuse et plus
efficace politique de développement Nord-Sud ; l'arrêt de l'immigration
islamo-africaine de masse actuellement encouragée par Bruxelles ; et le rejet définitif
de la candidature turque pour l'entrée dans l'Union européenne.
- Pour un " Conseil de sécurité Européen "
Deux obstacles apparemment fondamentaux sont régulièrement avancés pour
invalider les propositions visant à édifier une politique de défense paneuropéenne
; premièrement celle de la " Force de Frappe nucléaire ", " 15,
28 ou même 50 doigts ne pouvant pas appuyer ensemble sur un même bouton
". Deuxièmement, l'épineuse question de l'intégration de la Russie,
principale puissance nucléaire européenne. Concernant le nucléaire, qui a
considérablement perdu de son importance stratégique ces dernières années,
il s'agit, d'après le général Clerc , d'un faux problème, rien n'empêchant
les puissances atomiques européennes de se concerter au sein d'un Groupe de
Planification nucléaire comparable à ce qui existe au sein de l'OTAN, sans
que le " propriétaire " de la puissance atomique, éminemment
nationale, ne perde sa souveraineté stratégique et le contrôle de l'atome.
Pour ce qui est de la pleine intégration de la Russie au sein d'une Confédération
paneuropéenne, nécessaire à terme, cet objectif - souhaitable et même vital,
à terme - demeure pour le moment difficilement réalisable, la Russie n'ayant
de son côté jamais posé sa candidature à l'entrée dans l'Union, jugée trop
" atlantiste ". Aussi la coopération transeuropéenne avec Moscou
devra-t-elle passer, du moins dans un premier temps, parallèlement à la
construction européenne, par l'intégration de la Russie au sein d'une
structure " neutre ", totalement indépendante de l'OTAN, que nous
avons nommé le Conseil de Sécurité Européen (CSE), calqué sur le modèle
du Conseil de Sécurité de l'ONU.
Le Conseil de Sécurité Européen, fondé sur l'axe noeudal et fédérateur
Paris-Berlin-Moscou, serait constitué des principales puissances économiques,
politiques et/ou nucléaires de l'Europe : France, Allemagne, Russie, Italie,
Grande Bretagne, Espagne, Pologne. Comme l'explique Jacques Myard , spécialiste
des questions de défense, le Conseil de Sécurité Européen permettrait
aux Etats d'Europe de gérer leurs crises en commun afin de dégager des
solutions pacifiques. Il instaurerait un " concert européen ",
lequel fit gravement défaut, les Européens s'en sont aperçus à leurs dépens,
durant la guerre du Kosovo, mais qui aurait très probablement permis de trouver
une issue pacifique à la crise, la Russie ayant réussi à arracher aux Serbes
des concessions majeures susceptibles de remplir l'essentiel des conditions exigées
par le document de Rambouillet. Mais faute de Concert européen et de dialogue
transcontinental, les Etats-Unis, refusant de céder sur la principale pierre
d'achoppement stratégique - à savoir la présence de troupes de l'OTAN dans
toute l'ex-Yougoslavie et non pas de troupes multinationales de l'ONU -
imposeront une issue belliciste aux conséquences déstabilisatrices et préjudiciable
à la paix du Continent européen, encore un peu plus divisé entre "
Occident " et " Orient ".
Conclusion : l'Axe Paris-Berlin-Moscou : seule entité géopolitique
susceptible d'équilibrer l'unipolarité américaine
Dénonçant le fait que son pays a " rompu l'unité
civilisationnelle " de l'Occident et des deux Europe en appuyant corrélativement
les pôles mondiaux du fondamentalisme islamique sunnite et l'irrédentisme
panturciste contre la Russie et le Bloc post-byzantin, donc contre l'Europe
elle-même, le professeur Samuel Huntington explique que les Etats-Unis, qui se
posent en croisés contre les " Etats-voyous ", sont devenus eux-mêmes
le " Super Etat-voyou ", la puissance " arrogante " par
excellence, contre laquelle les réfractaires et les " insoumis "
finiront inéluctablement par se liguer entre eux, à commencer par la Russie.
D'où la nécessité de revenir à une politique moins interventionniste et
moins " arrogante ", pour paraphraser Condoleezza Rice.
Mais en attendant que " l'empire bienveillant " ne revienne dans
les faits à plus de sagesse, ce que ne semble pas augurer l'unilatéralité
du projet de bouclier anti-missiles, l'alternative au Nouvel ordre Mondial américain
" arrogant ", unipolaire, caractérisé par la Loi - américaine
- du Plus Fort, résiderait dans ce que Henri Kissinger, autre illustre
patriote américain inquiet des conséquences imprévisibles de la dérive
" arrogante " de son pays, nomme une " politique d'équilibres
", la prise en compte du caractère multipolaire du monde de l'après
Guerre froide, et une renonciation au néo-impérialisme de Washington, générateur
de frustrations identitaires et nationales, d'anti-occidentalisme et, inévitablement,
de guerres. Cela dans l'intérêt même, à long terme des Etats-Unis, qui ne
pourront pas indéfiniment se permettre de faire croître l'anti-occidentalisme
partout dans le monde, haine d'autant plus forte qu'elle est alimentée par le
spectacle de division qu'offrent les Européens et les Occidentaux à la face du
monde. D'où la proposition historique de Vladimir Poutine de mettre sur pied
une grande alliance défensive européo-occidentale face au péril islamiste
commun. Même si cela peut paraître paradoxal, l'alliance des Etats-Unis et de
l'Europe ne peut réellement être effective que si l'Europe de l'Ouest
s'affranchit de la tutelle américaine et se rapproche de la Russie. Car seule
une Europe forte et indépendante peut susciter le respect et faire réellement
entendre ses intérêts vitaux à une Amérique dont l'absence de contrepoids
n'incite pas vraiment à la sagesse...
***
De même que toute pensée stratégique et géopolitique européenne demeurera,
sinon improbable, du moins, incomplète, tant que l'atlantisme primera sur la
coopération stratégique avec Moscou, de même toute proclamation d'une
politique de défense européenne demeurera purement rhétorique tant
qu'elle ne sera pas suivie de concrétisation budgétaire et animée par
une réelle volonté politique.
Pris en tenailles entre une certaine pensée unique médiatique et l'impératif
catégorique de la compétition électorale, qui rangent dans la catégorie des
thèmes " non porteurs " tout discours sur la nécessité d'augmenter
les budgets militaires, les dirigeants européens sont finalement les premiers
responsables de l'état de subordination stratégique de l'Union européenne aux
Etats-Unis - où les budgets de défense peuvent être augmentés et où les thèmes
de la " politique de puissance " et de l'indépendance sont au
contraire porteurs -, et ils sont en fait peu fondés à dénoncer "
l'unilatéralité américaine ", notamment concernant le projet de Défense
Antimissiles (NMD), alors qu'ils ne se donnent ni les moyens ni la volonté de
devenir eux mêmes indépendants vis-à-vis des Etats-Unis et de l'Otan, indépendance
que leur propose en quelque sorte la nouvelle Russie de Vladimir Poutine mais
qu'ils rechignent à étudier sereinement.
On oublie trop souvent, dans cette Europe occidentale mise à genoux et démoralisée
à la suite de deux terribles guerres civiles fratricides qui ont discrédité
jusqu'au sentiment national et jusqu'à l'idée même de survie
civilisationnelle, qu'au commencement de toute politique et donc de toute stratégie,
il y a - ou il n'y a pas, comme l'a si bien expliqué le plus grand des
dissidents russes, Alexandre Soljénitsyne - lors de son célèbre discours de
Harvard de 1978 - une volonté, d'où la pertinence de l'statement de
Pascal Boniface sur " l'impuissance volontaire de l'Europe "...