Le
Monde Arabe : Constat d'échec et mise sous tutelle ?
Par Antoine SFEIR : Directeur des Cahiers de l'Orient.
En dix ans, le monde arabe et musulman a changé bien plus et bien
plus vite qu'en cinquante ans. Pour mieux saisir et comprendre ces mutations
profondes des sociétés arabo-musulmanes -y compris la Turquie et l'Iran- il
est indispensable de s'inscrire dans une linéarité chronologique depuis le début
du siècle.
En ce temps là deux grandes puissances dominaient le monde et ses richesses :
la Grande Bretagne et la France. Paris et Londres n'avaient même pas attendu la
fin de la Grande guerre et la désintégration de l'empire ottoman pour se
partager cette région du monde. Dès 1916 en effet dans un découpage fort
savant, Français et Britanniques décidaient entre eux de l'avenir de l'Irak,
de la Palestine et de l'Egypte qui allaient revenir à Londres et du Liban, de
la Syrie et de la Cilicie qui allaient tomber dans l'escarcelle française. Le
choix anglais n'était pas innocent : le pétrole de Mossoul et le passage du
Canal de suez étaient d'un intérêt vital pour les intérêts de la monarchie
britannique. C'est bien pour cela que pour sauvegarder ces intérêts la Perfide
Albion va promettre tout à n'importe qui : pas seulement aux Français mais également
au chérif Hussein auquel la diplomatie britannique va promettre le fameux
royaume arabe.
D'ores et déjà le monde arabe connaît une première révolution : mis à part
l'Egypte, l'Iran et la Turquie, et dans une moindre mesure le Maroc, aucune des
nouvelles entités territoriales n'a connu auparavant de frontières au sens
international du terme. De tout temps les populations de ces régions se déplaçaient
librement et voilà que le colonisateur leur impose des barrières. C'est sans
doute une des raisons qui va alimenter le rêve de l'unité arabe. Dès les années
cinquante, ce rêve va devenir un objectif à atteindre, surtout après la révolution
égyptienne et l'arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser.
Dans le même temps les deux puissances tutélaires, France et Grande Bretagne
vont devoir passer le relais : Nasser ayant touché au Canal de Suez,
nouvellement nationalisé, l'expédition franco-britannique est déclenchée
avec l'appui de l'armée israélienne. Une belle victoire militaire, mais quelle
défaite politique ! Sous la pression conjuguée des Etats Unis et de l'Union
soviétique les vainqueurs vont devoir se retirer du territoire égyptien et en
corollaire perdre leur suprématie en faveur des nouvelles puissances nucléaires
que sont devenues les Etats-Unis et l'Union soviétique. Ces deux dernières
vont mettre la main à leur tour sur cet espace arabo-musulman. Le monde arabe
est alors coupé en deux : d'un côté les pays dits progressistes regroupés
autour de Nasser et de l'idée de l'unité arabe, et de l'autre les pays dits
conservateurs autour de l'Arabie saoudite.
Le choix des Etats-Unis de parrainer les monarchies pétrolières n'est pas le
fruit du hasard. Si l'on écoute les commentateurs de l'époque ou même
certains historiens contemporains, on pourrait se laisser convaincre que les
Etats Unis ont jeté Nasser dans les bras des Soviétiques uniquement pour des
raisons d'opposition personnelle entre le Secrétaire d'État de l'époque et le
nouveau maître de l'Egypte. Je n'en crois rien. Je crois en revanche que les
Etats-Unis savaient très bien ce qu'ils faisaient. A l'instar des Britanniques
ils donnaient la priorité à leurs intérêts et ceux là consistaient à contrôler
les sources de pétrole et d'hydrocarbures, leur extraction, leur raffinage et
leur acheminement. Il était normal dans cette optique de voir l'Arabie saoudite
devenir une pièce maîtresse de la stratégie américaine. En tout cas plus que
l'Egypte de l'époque qui n'avait pas de pétrole et dont le nouveau chef avait
montré une hostilité arrogante à l'égard de l'Occident. Mais l'Arabie n'était
pas la seule. L'Iran sera, en dépit ou peut être en raison de soubresauts
internes qui menaçaient les formidables réserves de pétrole, un autre protégé
privilégié de la grande Amérique.
Pour des raisons stratégiques cette fois la Turquie, formidable rempart face à
l'URSS et plus tard Israël lâché par la France en 1967, rejoindront le camp
des Américains. Mais les Etats-Unis ont une sainte horreur de se retrouver face
à des blocs constitués, à moins que ces blocs ne soient des marchés à conquérir.
Le monde arabe était alors regroupé au sein de la Ligue arabe et malgré les
zizanies, les luttes intestines, les différents intra-arabes, on arrivait
toujours à l'occasion de sommets ou de réunions interministérielles à
aplanir les divergences. Pour Washington, rien ne vaut des relations bilatérales.
C'est dans ce cadre que la diplomatie américaine se sent le plus à l'aise. Le
retournement du président égyptien Anouar Sadate en juillet 1972, demandant du
jour au lendemain aux 18 000 conseillers soviétiques sur les bords du Nil de
rentrer chez eux va donner une occasion unique à la diplomatie américaine de
procéder à une véritable réévaluation de la situation dans la région. Désormais,
pour Washington, les priorités économiques vont accompagner harmonieusement
les intérêts stratégiques dans la région. Récupérer l'Egypte dans le camp
occidental fut d'autant plus aisé que ce camp apparaissait comme celui de la
paix. Et une fois de plus, journalistes et commentateurs vont se tromper : Non !
ce n'est pas l'Egypte qui est mise au ban du monde arabe mais bien ce dernier
qui va se priver du soutien du plus grand pays arabe et surtout de l'armée
arabe la plus puissante. Dans le même temps la stratégie Kissinger; encore
aujourd'hui d'actualité va se mettre en place.
Quatre objectifs vont se dessiner :
- Éclatement du monde arabe et du Moyen Orient.
- Implication des Etats-Unis dans tous les problèmes de la région, d'où
imposition des Etats-Unis comme interlocuteur sinon unique du moins
incontournable.
- Contrôle des hydrocarbures et des grands marchés de la région : télécommunications,
aéronautique et autoroutes de l'information.
- Éradication de toute velléité d'union arabe qui, aux yeux de Washington, ne
pourrait qu'être hostile.
Pour cela trois moyens seront utilisés :
- Affaiblissement et déstabilisation des régimes en place hostiles.
- Instrumentalisation de l'islam et de l'islamisme.
- Gestion à distance d'une région mouvante et fluctuante.
La guerre du Liban qu'on a qualifiée de guerre civile, permettra de focaliser
toutes les contradictions et les paradoxes du Proche et du Moyen Orient. De 1975
à 1983, durant les huit premières années de la guerre, il y aura dans chaque
manifestation de la guerre libanaise un acteur étranger : Palestiniens,
Syriens, Libyens, Soudanais, Israéliens...Ce n'est qu'en septembre 1983 que le
caractère civil de cette guerre apparaîtra pour la première fois durant les
combats entre Druzes et Chrétiens. Il est néanmoins intéressant de noter que
dès le premier coup de feu de cette guerre, plus aucun conflit, plus aucun coup
d'état ni révolution ne vont secouer le reste du monde arabe. Vue sous cet
angle, la guerre du Liban pourrait apparaître comme la première manifestation
de la stratégie Kissinger. Les accords de Camp David en 1978 et la paix israélo-égyptienne
l'année suivante en seront la seconde manifestation : le monde arabe est désormais
orphelin de l'Egypte. Toutes les rodomontades et les actes de terrorisme
commandités par les pays du Front de refus n'y changeront rien : le monde arabe
est désormais impuissant. Survient alors la révolution iranienne et les excès
que l'on connaît. Est-elle vraiment anti-américaine ? Apparemment sans aucun
doute. Réellement permettez-moi d'en douter : L'Iran est un pays chiite face à
un monde arabe sunnite ; l'Iran est perse face à 150 millions d'Arabes. Il
constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre l'islam arabe et
l'islam non arabe ; enfin l'Iran est le gendarme puissant du Golfe persique,
donc du passage de 35% d'approvisionnement pétrolier de l'Occident . L'émergence
de la puissance iranienne apparaît comme une excroissance pathologique sur un
corps arabe gravement malade. De plus, cette excroissance se dressait devant un
pays arabe devenu inquiétant par sa puissance militaire, son industrialisation,
la diversification de son économie et ses intentions belliqueuses. Je veux
parler bien entendu de l'Irak.
Saddam Hussein et son armée se sont crus investis d'une nouvelle mission digne
de Saladin 1er dont la statue trône fièrement au centre de Bagdad : défendre
l'Occident contre les folies et les excès des Ayatollah. Un jour de septembre
1980, au moment où les Soviétiques déferlent sur l'Afghanistan, Saddam
envahit l'Iran. La guerre va durer huit ans affaiblissant les deux pays qui vont
revenir à la situation antérieure. Un seul vainqueur : l'Arabie saoudite qui
est débarrassée, pour un certain temps du moins, de ses deux rivaux régionaux.
Mais l'Irak ne l'entend pas de cette oreille. Saddam entend récolter les fruits
de son sacrifice. Le prétexte en est le débouché de l'Irak sur le Golfe. Il réclame
au Koweït l'accès aux îles non habitées de Watbane. L'émirat le lui refuse.
C'est une affaire inter-arabe dira même April Gasby, Ambassadeur des Etats-Unis
à Bagdad venue faire ses adieux à Saddam avant la fin de sa mission.
L'invasion du Koweït le 2 août 1990 va déclencher la tempête du désert ! Et
quelle tempête ! 29 pays hétéroclites coalisés contre Saddam le Satan, de la
Syrie au Maroc, sous la conduite de George Bush vont réduire en cendres l'armée
irakienne, la 4ème armée du monde à en croire les analystes de la CIA.
L'Arabie saoudite a désormais toutes les raisons de se sentir rassérénée.
Mais les conséquences de cette croisade anti-irakienne sont multiples et tel un
caillou qu'on lance dans un lac les vagues continuent à atteindre aujourd'hui
encore les rivages.
En premier lieu, figure l'éclatement du monde arabe. Désormais chaque pays
pouvait, et à la limite devait, à l'instar du Koweït ne compter que sur lui-même
et sur ses propres alliances, le plus souvent en dehors de la région. Le
corollaire pessimiste d'un tel constat est que ces pays, pour s'en tirer,
risquaient de le faire aux dépens des autres pays de la région.
Autre corollaire : la victoire idéologique définitive -si tant est que quelque
chose puisse être définitif dans cette partie du monde -des conservateurs. En
réalité, dès la fin des années soixante-dix, le nationalisme arabe avait vécu.
A sa place ont surgi des politiques de régimes essentiellement motivées par
des instincts sécuritaires qui se sont substituées aux tendances de solidarité
unitaire. Ces nouvelles préoccupations se sont reflétées dans les attitudes
arabes vis-à-vis des grandes puissances : devenir l'interlocuteur de ces dernières,
être reconnues par elles comme une puissance régionale afin de leur permettre
de consacrer leurs prétentions à s'imposer aux autres.
En deuxième lieu, le risque de démantèlement de l'Irak qui pourrait créer un
précédent de changement de frontières dans toute la région, à tel point que
dès le lendemain de la crise puis de la guerre du Golfe, la Syrie, l'Iran et la
Turquie, ont mis en garde contre toute tentative de modification des frontières
de l'Irak.
En troisième lieu, l'émergence de trois puissances régionales dans la région,
dont aucune n'est arabe : l'Iran, la Turquie et Israël. L'effondrement de
l'Union soviétique qui intervient au lendemain de la guerre du Golfe, la défaite
irakienne, les divisions inter-arabes la décision américaine de rogner les
ailes tout à la fois de l'Iran et de l'Irak, la crise financière des
monarchies pétrolières, tous ces éléments levaient définitivement toute
menace réelle sur Israël de la part de son environnement arabe et lui
assuraient une supériorité militaire, stratégique, économique et
technologique.
Domination stratégique et sécuritaire.
Jusqu'en 1989, l'hégémonisme israélien dans la région était territorial
et la bipolarisation planétaire avait figé cet état de fait. Depuis,
l'effondrement de l'Union soviétique et son désengagement effectif dans le
Proche et le Moyen Orient a mis fin à ce constat entraînant à la fois une
immigration massive des juifs soviétiques en Israël et un renforcement de la
coopération militaire israélo-américaine. Ce dernier point mettait fin de
facto à toute velléité de maintenir la parité stratégique israélo-arabe,
qui était jusque dans les années quatre vingt dix le maître mot de la
politique des puissances en matière de sécurité.
La domination militaire.
Les capacités militaires israéliennes entretenues par l'alliance indéfectible
avec les Etats-Unis ont laissé loin derrière le potentiel de défense des
Etats arabes quels qu'ils soient, ceux du champ de bataille comme les autres.
Cette domination militaire risque désormais aux yeux des dirigeants arabes de
s'étendre à tout le monde arabe, Maghreb compris.
La domination économique et technologique.
Aux yeux des Arabes, les relations futures entre Israël et ses voisins laissent
entrevoir un sombre avenir pour ses derniers. Le PIB israélien est de 60
milliards de dollars, celui de la Syrie a atteint une dizaine de milliards de
dollars en 1993. Cela ne préfigure t-il pas des relations futures entre les
deux pays, entre un pays industrialisé et un pays en voie de développement ?
De même le PNB israélien représente deux fois ceux réunis de la Syrie, de la
Jordanie et du Liban. Fort de l'expérience de quinze années de normalisation
israélo-égyptienne, les dirigeants arabes se rendent compte que la
normalisation ne s'impose pas par des traités : la main d'oeuvre égyptienne
fait toujours défaut à la technologie israélienne et les touristes égyptiens
sont encore très rares en Israël. Cette paix froide est le modèle qui prédomine
: Israël, l'ennemi d'hier ne pourra être, demain, que le rival. Si l'idéologie
définit l'ennemi, la politique pragmatique offre toute la gamme de modalités
pour l'affronter.
En quatrième lieu la gestion des affaires arabo-musulmanes par les Américains
accentue la fragmentation de l'espace arabe et musulman : désormais, à
l'instar de l'empire romain, les Etats-Unis ont installé des proconsuls, des
relais de puissance dans chaque partie de la région. L'Arabie saoudite pour la
Péninsule arabique, l'Egypte pour la Vallée du Nil, Israël pour le Proche
Orient et enfin l'Algérie pour l'Afrique du nord. Le Maroc aurait bien aimé être
élu et choisi comme sous gendarme de la région, mais aux yeux des Américains,
l'Algérie est un Etat-Nation qui s'est battue contre une puissance, la France,
et disposant surtout d'une énorme richesse en pétrole et gaz. Avant de tomber
dans l'escarcelle américaine, l'Algérie fut déstabilisée essentiellement par
l'émergence puis la montée de l'islamisme, ce qu'on appelle dans le monde
anglo-saxon le fondamentalisme ou l'intégrisme. Il s'agit de ces courants de
pensée qui cherchent à islamiser ou à réislamiser l'environnement dans
lequel ils se trouvent. C'est par l'intermédiaire du courant wahhabite, c'est-à-dire
le courant saoudien, que les Etats-Unis vont parvenir à leurs objectifs de déstabilisation
des régimes en place.
Les Etats Unis n'ont pas de problèmes avec leurs musulmans dilués dans une
population nombreuse. Pour eux, l'instrumentalisation de l'islam ne peut
constituer un danger si l'on excepte des dérapages comme l'attentat contre le
World Trade Center. Il peut en revanche représenter une arme : il l'a été en
Afghanistan comme un rempart contre le communisme.
L'islam en Arabie est à la fois l'Etat et la Constitution. Dans le même temps,
la manne pétrolière permet aux Wahhabites de s'implanter dans le monde entier
à travers la Ligue islamique mondiale (la Rabita) et les banques islamiques.
Toutes ces institutions et bien d'autres, peuvent en toute légalité, financer
des groupes et des associations, à travers le Zakat qui est l'aumône chez les
musulmans, une des obligations pour tout pratiquant.
Le défi de la modernisation implique pour le monde arabe la prise en compte de
ses diverses composantes, notamment ses minorités culturelles ou religieuses,
et surtout, dernière et non la moindre des conditions, le dépassement de ses
divisions, en un mot une rupture avec la fatalité du déclin.
A contre-courant du vaste mouvement de recomposition stratégique qui s'opère
sur le plan international avec la constitution de grands ensembles politiques
sur une base géographique dans la perspective de la mondialisation des flux économiques
et culturels, le monde arabe campe sur ses divisions politiques, sur ses
disparités économiques et sur ses crispations sécuritaires. Il demeure le
grand absent du mouvement de redéploiement planétaire, en dépit des défis
qui se posent à lui, en dépit aussi des convoitises qu'il suscite du fait de
sa position charnière à l'intersection de trois continents
(Europe-Asie-Afrique), de son rôle de grand pourvoyeur d'énergie de l'économie
mondiale et du rayonnement spirituel de certains de ces centres religieux.
Fait symptomatique de ses divisions, pas un sommet arabe ne s'est tenu en dix
ans. Pas un sommet tout au long d'une décennie, pourtant capitale dans la
reconfiguration géo-économique de la planète. Alors que sur les autres
continents, des grands ensembles régionaux, -l'Union Européenne pour l'Europe
occidentale, Alena-Nafta pour le continent nord-américain, Mercosur pour l' Amérique
latine, Apac pour la région Asie- Pacifique - se mettent en ordre de bataille
pour la conquête des marchés du XXIème siècle, le monde arabe se retrouve
exsangue, épuisé par un demi-siècle de violence ininterrompue, dérivant sans
cohésion, sans thèmes mobilisateurs, ni objectifs fédérateurs.
Loin d'être un exercice d'auto-flagellation, le verdict est sans appel et le décompte
affligeant : le monde arabe a engagé près de 155 milliards de dollars au titre
des dépenses militaires au cours du dernier tiers du 20ème siècle, soit
environ 50 milliards de dollars par an en moyenne, sans avoir pu se doter ni
d'une capacité de projection de puissance, ni d'une capacité de dissuasion
nucléaire, encore moins de la capacité spatiale du renseignement, autant
d'attributs de la puissance moderne qui lui font cruellement défaut.
Pendant près d'un quart de siècle, de 1970 à 1994, le Moyen-Orient aura
absorbé 45% des armes vendues au tiers- monde, 35% de la totalité des achats
mondiaux d'armement, alors que sa population ne représente que 3% de celle de
la planète au point de parvenir à posséder plus d'armements par habitant
(pour les chars et l'artillerie) que la totalité de la trentaine de pays européens
compris dans les anciens pays du pacte de l'Otan et du pacte de Varsovie.
A l'aube du XXIème siècle, le monde arabe apparaît ainsi comme une zone sous
tutelle marquée par une présence militaire étrangère aussi importante qu'à
l'époque coloniale avec des bases dans le golfe et des facilités dans dix pays
arabes dont l'Egypte et l'Arabie saoudite. Les autres membres de la Ligue arabe,
ceux qui dans l'imaginaire collectif arabe auront symbolisé à des degrés
divers, selon les époques, le refus de l'hégémonisme occidental, ont été désignés
à la vindicte internationale, soit au titre d' "États-parias" soit
au titre de "suppôts du terrorisme". Dans le premier groupe se
retrouvent naturellement l'Irak, soumis au blocus, ainsi que la Libye, en
quarantaine pendant cinq ans (1992-1999) et le Soudan, à l'index. Dans le
second se distingue la Syrie.
Tous les indicateurs du développement humain (IDH) de l'ensemble arabe sont au
rouge et se situent en deçà du seuil de tolérance, illustrant la carence du
système politico-culturel. Le taux moyen d'analphabétisme du monde arabe, bien
qu'en recul de dix points par rapport au début de la décennie 1990 (48,7 %)
demeure néanmoins un des taux les plus élevés du monde, de l'ordre de 38,1%
juste après l'Asie méridionale (42,5 %) et l'Afrique subsaharienne (40,36 %)
deux zones géographiques qui ne disposent pourtant pas des mêmes richesses que
le monde arabe.
Il en est de même du taux de mortalité infantile (TMI). Pour la période
1995-2000, le TMI, -indice qui reflète le mieux le niveau de développement
d'un pays puisqu'il implique tout à la fois l'état sanitaire et le niveau d'éducation
de la population ainsi que le statut de la femme et le réseau d'infrastructure
hospitalier-, figure aussi parmi les plus élevés du monde, confirmant si
besoin est, le faible niveau de développement arabe. Si l'on excepte le cas
particulier de l'Irak, qui détient en la matière un record mondial absolu de
l'ordre de 96 pour mille du fait d'un blocus qui dure depuis dix ans, le taux de
mortalité infantile demeure particulièrement élevé aussi bien dans les
grands pays dotés d'infrastructure qu'au sein des pays moins équipés. L'Égypte
et le Maroc, à égalité, comptent un taux de 51°/00, suivis de l'Algérie (44°/00),
de la Syrie (33°/00), du Liban (29°/00), de la Cisjordanie (26,4°/00), du
Sultanat d'Oman (25°/00) et de l'Arabie saoudite (23°/00).
Tout aussi préoccupant est le retard dans le domaine de la NET-économie. Le
taux de pénétration de l'Internet dans les foyers arabes atteint des
proportions dérisoires. Si les petits pays se sont engagés sans délai dans le
domaine de la novation technologique avec des taux assez élevés d'usagers
notamment les Émirats arabes unis (75,34°/00), Bahrein (9,80°/00) et le Liban
(7,33°/00), les grands pays arabes, en revanche, ont avancé avec prudence sur
cette voie, comme s'ils paraissaient redouter les effets déstabilisateurs de
cette nouvelle technologie de l'information et soucieux d'en assurer la maîtrise
préalable. Par rapport à sa puissance industrielle et au nombre de sa
population, l'Égypte n'en compte qu'un nombre minime d'usagers : 0,29 adresses
Internet pour mille habitants en moyenne, l'Arabie saoudite, la puissance
financière arabe, 0,6°/00. Il en est de même pour l'Algérie (0,007°/00) et
le Maroc (0,20°/00), alors qu'Israël enregistrait le taux record pour la région
avec 161,59 adresses Internet pour mille habitants pour la période 1995-2000, période
charnière du basculement technologique et informatique mondial.
Activité marginalisée, affligée d'un budget insignifiant, la recherche
scientifique, un des leviers du décollage économique et stratégique, apparaît
comme le véritable parent pauvre des sciences humaines. L'ambitieux programme
que M. Bachar el-Assad, successeur du chef de l'État syrien disparu, caresse
pour son pays -fournir l'accès Internet à tout foyer syrien- s'il répond à
une volonté de mobilisation, traduit aussi une angoissante prise de conscience
tardive devant le retard scientifique arabe. Le monde arabe compte huit mille
chercheurs (contre 400 000 aux États-Unis), dont certains figurent parmi les
brillants cerveaux de la planète tel l'Égypto-Américain Ahmad Zewail (prix de
Nobel de chimie 1999). Il consacre pourtant quatre dollars par an et par
habitant à la recherche scientifique soit 300 fois moins que les Etats-Unis.
Les budgets de recherche dans le monde arabe sont de l'ordre de 0,25% du PNB en
moyenne contre 3 à 3,5% dans les pays développés.
De même, le média individualisé démultiplie à l'infini les voies de
l'information, rendant problématique un verrouillage hermétique de la société
dans son accès aux sources de la connaissance et du savoir. Dans ses
applications civi1es et militaires, la société de l'information apparaît
comme difficilement compatible avec une conception massive du pouvoir. Dans le
monde arabe, du fait du conflit avec Israël, il s'est produit un phénomène de
captation, I'Etat-nation se posant en incarnation de l'identité collective,
puis par réduction successive ce fut au tour du représentant d'un parti ou
d'un clan, pour finir par être incarné par une personne.